été 2006 : L'Or du Rhin

Pour la première fois depuis la création du Festival d'art lyrique, en 1948, des notes de Wagner s'échappent de la fosse du théâtre de l'Archevêché. Et un parfum de scandale flotte dans les rues d'Aix-en-Provence. Ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé entreprendre, Stéphane Lissner, directeur de la manifestation à l'époque, l'a fait : présenter, en quatre ans, l'intégralité de La Tétralogie, l'£uvre la plus ambitieuse du compositeur allemand et probablement de l'histoire de l'opéra. Un projet d'une folle envergure. A la mise en scène : Stéphane Braunschweig. A la baguette : Simon Rattle et l'Orchestre philharmonique de Berlin. Les premières impressions sont pourtant mitigées. Le spectacle est beau, mais sans saveur. Et l'on s'interroge : le gigantisme de Wagner a-t-il bien sa place dans ce festival dédié, à l'origine, à Mozart ? Et que reste-t-il, en plein air, des subtilités orchestrales de L'Or du Rhin ?
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Pour la première fois depuis la création du Festival d'art lyrique, en 1948, des notes de Wagner s'échappent de la fosse du théâtre de l'Archevêché. Et un parfum de scandale flotte dans les rues d'Aix-en-Provence. Ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait osé entreprendre, Stéphane Lissner, directeur de la manifestation à l'époque, l'a fait : présenter, en quatre ans, l'intégralité de La Tétralogie, l'£uvre la plus ambitieuse du compositeur allemand et probablement de l'histoire de l'opéra. Un projet d'une folle envergure. A la mise en scène : Stéphane Braunschweig. A la baguette : Simon Rattle et l'Orchestre philharmonique de Berlin. Les premières impressions sont pourtant mitigées. Le spectacle est beau, mais sans saveur. Et l'on s'interroge : le gigantisme de Wagner a-t-il bien sa place dans ce festival dédié, à l'origine, à Mozart ? Et que reste-t-il, en plein air, des subtilités orchestrales de L'Or du Rhin ? Deuxième volet de La Tétralogie et début de réponse. Avec La Walkyrie, on quitte le théâtre de l'Archevêché pour le Grand Théâtre de Provence. Cette nouvelle salle, inaugurée pour l'occasion, est plus apte à accueillir la centaine de musiciens réclamée par la partition. Malheureusement, l'acoustique, lors des premières représentations, n'est pas encore bien réglée. En outre, pour une bonne partie de l'orchestre, qui n'avait pas joué La Tétralogie depuis les années Karajan, l'expérience aixoise constitue une première. Une épreuve, aussi, par moments. " Dans L'Or du Rhin et La Walkyrie, nous avons dû nous familiariser avec l'écriture de Wagner ", concède aujourd'hui Simon Rattle, qui avoue que " jouer une symphonie est un jeu d'enfant en comparaison de La Tétralogie " ! Il est vrai que, dans La Walkyrie, le chef peine à dessiner la grande arche de l'£uvre et se concentre trop sur les détails, à l'instar de Stéphane Braunschweig, visiblement gêné par la dimension héroïque de cet épisode. A Salzbourg, lors de la reprise de la production, les critiques, habitués, il est vrai, à la surcharge idéologique des mises en scène " à l'allemande ", ont cru, en voyant celle du Français, à une simple " mise en espace ". Un jugement tout de même bien sévère, d'autant que l'épisode suivant, Siegfried, sera, lui, une franche réussite. Si La Walkyrie avait été bien accueillie par le public aixois, pour Siegfried, c'est un véritable triomphe. Mérité. D'abord grâce aux chanteurs, une équipe solide que l'on retrouve, année après année, et qui fait dire à Stéphane Braunschweig que cette Tétralogie est avant tout " une expérience humaine unique ". Ben Heppner, le ténor wagnérien le plus réputé du moment, interprète le rôle-titre pour la première fois, avec force et musicalité. Wotan, alias le Voyageur, est tenu par un Willard White à la présence impeccable. On retiendra aussi l'exceptionnelle prestation de Burkhard Ulrich en Mime, voix puissante aux accents ironiques et glaçants, et une distribution féminine (Anna Larsson, Katarina Dalayman) sans faute. Mais les grands triomphateurs de Siegfried ont été l'Orchestre philharmonique de Berlin et Simon Rattle. Le dégraissage entrepris par le chef britannique est particulièrement éloquent, lui dont la recherche de clarté des plans sonores va de pair avec une grande intensité dramatique. Ce qui a parfaitement convenu à Siegfried. 350 euros en première catégorie ! Et, pourtant, toutes les places, ou presque, se sont arrachées dans la semaine suivant l'ouverture des locations. Pour voir Le Crépuscule des dieux au Festival d'art lyrique d'Aix-en-Provence, il faudra donc faire partie des happy few. Ou profiter des diffusions, en direct, sur Radio Classique et sur France 3. Promis d'avance à un beau succès, ce projet de prestige n'aurait certainement pas pu être lancé dans le contexte actuel. La crise économique a en effet poussé le nouveau directeur, le Belge Bernard Foccroulle, à anticiper une baisse sensible des recettes et à annuler un spectacle prévu cet été, celui de la mezzo Magdalena Kozena. Sans La Tétralogie et sans la résidence très coûteuse de l'Orchestre philharmonique de Berlin, la marge de man£uvre sera plus importante l'an prochain. " Nous repasserons à cinq productions au lieu de quatre cette année ", précise Foccroulle (voir ci-contre le panorama de la programmation 2009). Interrogé par Le Vif/L'Express, alors qu'il se trouvait encore dans les répétitions du Crépuscule des dieux, Simon Rattle avoue que son orchestre ressortira " transformé " de cette odyssée wagnérienne. " Cette musique résonne avec une telle force, reprend-il, qu'elle agit comme une énorme vague, une déferlante. Et, au final, elle devient une obsession. " Comment, d'ailleurs, maintenir la tension cinq heures durant et donner toute sa dimension prophétique au final de La Tétralogie ? " Je joue sur les dynamiques, explique Rattle. Le Philharmonique de Berlin ayant toujours été un orchestre explosif, ses membres ont dû apprendre à garder de la réserve. Et à raconter une histoire. " Celle du Festival d'Aix, en tout cas, s'en trouve à jamais transformée. Bertrand Dermoncourt