Un titre accrocheur : Comment le peuple juif fut inventé. Un sujet sensible : les fondements de l'identité juive. Une thèse qui se veut provocatrice : l'idée d'un peuple juif issu des Judéens de l'époque biblique et exilé de sa terre pendant deux mille ans est une invention des historiens sionistes de la fin du xixe siècle ; ces historiens ont imaginé, à partir de morceaux de mémoire religieuse juive et chrétienne, un enchaînement généalogique continu afin de façonner une nation future. En composant un cocktail aussi détonant, en rupture avec les mythes fondateurs d'Israël, l'historien israélien Shlomo Sand, 62 ans, de l'université de Tel-Aviv, savait qu'il s'exposerait à des critiques virulentes. " Arrivé au sommet de ma carrière universitaire, je n'ai rien à perdre et je n'ai pas peur ", confiait cette voix dissonante après la sortie de son livre. Longtemps best-seller en Israël, l'ouvrage y a suscité des débats passionnés. Traduit en français fin 2008 (1), il a obtenu, en France, le prix littéraire Aujourd'hui 2009 et a donné lieu, dans la presse et sur le Net, à des commentaires élogieux ou incendiaires.
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Un titre accrocheur : Comment le peuple juif fut inventé. Un sujet sensible : les fondements de l'identité juive. Une thèse qui se veut provocatrice : l'idée d'un peuple juif issu des Judéens de l'époque biblique et exilé de sa terre pendant deux mille ans est une invention des historiens sionistes de la fin du xixe siècle ; ces historiens ont imaginé, à partir de morceaux de mémoire religieuse juive et chrétienne, un enchaînement généalogique continu afin de façonner une nation future. En composant un cocktail aussi détonant, en rupture avec les mythes fondateurs d'Israël, l'historien israélien Shlomo Sand, 62 ans, de l'université de Tel-Aviv, savait qu'il s'exposerait à des critiques virulentes. " Arrivé au sommet de ma carrière universitaire, je n'ai rien à perdre et je n'ai pas peur ", confiait cette voix dissonante après la sortie de son livre. Longtemps best-seller en Israël, l'ouvrage y a suscité des débats passionnés. Traduit en français fin 2008 (1), il a obtenu, en France, le prix littéraire Aujourd'hui 2009 et a donné lieu, dans la presse et sur le Net, à des commentaires élogieux ou incendiaires. Dans le sillage de la " contre-histoire " née en Israël dans les années 1990, Sand s'attaque aux idées reçues : la diaspora, estime-t-il, n'est pas née de l'expulsion massive des Hébreux de Palestine après la destruction du Temple de Jérusalem par Titus, en 70 de l'ère chrétienne. Bien avant Titus, le rayonnement du judaïsme dans le monde gréco-romain a favorisé un prosélytisme actif et des conversions en grand nombre. " La victoire du christianisme, au début du ive siècle, ne met pas fin à cette expansion, ajoute l'auteur. Elle repousse le prosélytisme juif aux marges de l'Europe et du Proche-Orient. " Les juifs, considérés dans la culture populaire israélienne comme les descendants des habitants du royaume de David, auraient donc en réalité une origine très diverse : les séfarades du Maghreb et de la péninsule Ibérique descendraient surtout de tribus berbères converties, et le judaïsme ashkénaze d'Europe centrale et orientale serait essentiellement issu d'un peuple asiatique converti, celui du royaume Khazar, établi au haut Moyen Age entre Kiev et la mer Caspienne. En clair, la saga d'un peuple qui, d'exodes en exils, a erré loin de sa terre jusqu'au xxe siècle est réduite à une fiction. Selon l'historien, seule la déconstruction du mythe d'une origine juive unique permettra la survie de son pays, appelé à se reconnaître comme la patrie de tous ses citoyens, juifs, musulmans et autres. Reste que sa thèse ne peut qu'indigner ou inquiéter ceux qui y voient une remise en cause du droit héréditaire des juifs sur la terre d'Israël. Les idées de Shlomo Sand n'ont d'ailleurs pas manqué d'être saluées par certains " ennemis d'Israël ", militants propalestiniens ou intellectuels gauchistes. D'autant que Sand laisse entendre que les Palestiniens d'aujourd'hui, plus que les juifs, peuvent être considérés comme les vrais descendants des habitants de la Judée antique, en grande majorité ralliés à l'islam au viie siècle lors de la conquête arabe. Floriane Chinsky : Un mythe vieux de 2 500 ans est-il moins opératoire qu'une réalité d'hier ? Au-delà de sa légende, Abraham est pour nous un modèle : les juifs étudient sa vie, son sens de l'hospitalité pour savoir comment eux-mêmes doivent se comporter. Ma fille sait bien évidemment que je ne suis pas sortie d'Egypte, mais c'est quand même ce que je lui rappelle à Pessah, en l'invitant à faire de même. La liberté n'est pas acquise, la " sortie d'Egypte " se rejoue chaque année. L'exode ne s'est sans doute pas déroulé comme on le raconte, mais peu importe : les juifs se sont transmis depuis toujours ce récit, devenu vérité forte. Thomas Gergely : Les très orthodoxes ont, eux, une approche littéraliste de la Torah. Mais ils sont minoritaires. En fait, la Bible n'est pas un livre d'histoire au sens ordinaire du mot, mais un assemblage de textes " prescriptifs " et pédagogiques. On y donne des exemples de comportements à suivre ou à rejeter. On montre les bonnes et mauvaises actions d'un roi... Shlomo Sand croit nous faire des révélations en contredisant le point de vue d'historiens juifs qui ont transformé le départ d'Abraham pour Canaan, la sortie d'Egypte ou le royaume unifié de David en récits d'un passé authentiquement national. Il me paraît vain de s'en prendre ainsi à l'histoire balbutiante du xixe siècle. C'est comme si je travaillais, aujourd'hui, à réfuter Michelet, depuis longtemps dépassé ! Thomas Gergely : Des étudiants de tous âges m'ont demandé si les thèses de Sand étaient exactes. Je leur réponds qu'il y a du vrai dans le livre, mais que l'auteur, sous le couvert de son titre d'historien, a écrit un pamphlet politique. Il affirme que tout Israélien se considère comme le descendant direct et exclusif des habitants du royaume de David et Salomon. Or tout le monde sait, y compris les élèves israéliens, que le peuple juif est le groupe humain le plus bigarré de la terre, qu'il n'y a ni sang juif, ni race juive. Et n'importe quel étudiant de 1re année sait que le fabuleux royaume de Salomon était, en fait, minuscule. Floriane Chinsky : Il y a tant de débats autour des thèses de Shlomo Sand qu'on ne peut leur tourner le dos. Mais elles sont pleines de confusions et sont récusées par la plupart des autres historiens israéliens. De la Pologne à Bordeaux, toutes les sources montrent que les juifs ont formé, pendant des siècles, des communautés indépendantes, auto-administrées, ce qui, plus encore que la terre, est caractéristique d'un peuple. Puis il y a eu l'émancipation des juifs, en 1791. Clermont-Tonnerre, favorable à l'accession des juifs à la citoyenneté, estime alors qu'" il faut tout refuser aux juifs comme nation et tout leur accorder comme individus ". Jusque-là, nul ne nie la légitimité des juifs à former un peuple. Floriane Chinsky : Aucun historien du mouvement national juif n'a jamais réellement cru que le peuple juif était génétiquement pur. Ceux qui le souhaitent peuvent nous rejoindre. Déjà, la Torah signale que les Hébreux, lors de leur sortie d'Egypte, étaient accompagnés de nombreux Egyptiens. Shlomo Sand prétend révéler nos origines alors que l'on sait, depuis un millénaire, que le royaume des Khazars s'est converti au judaïsme. Même les manuels scolaires israéliens le signalent. Le cas des Berbères est moins clair : certaines tribus étaient peut-être juives dès l'origine. Il y a une proximité génétique entre les juifs. Mais ce qui compte avant tout, c'est le choix d'être dans l'alliance, la relation particulière à la vie. Le judaïsme n'est pas prosélyte, nous encourageons chacun à suivre sa propre voie. Thomas Gergely : Rien d'original ! Tous les historiens savent que la majorité des juifs n'ont pas été déportés en 70, puisqu'il y a eu encore des révoltes juives plus tard, en particulier celle de Bar Kokhba, entre 132 et 135, la seconde guerre judéo-romaine. En outre, bien avant 70 existaient des communautés juives importantes en Babylonie, à Alexandrie, dans l'île égyptienne d'Eléphantine et même en Gaule et à Cologne. Floriane Chinsky : La diaspora s'est développée progressivement, depuis le premier exil à Babylone, en 586 avant notre ère. J'ai moi-même appris cela lors de mes études de rabbin, à Jérusalem. L'exode de 70, après la destruction du Temple, n'est toutefois pas négligeable : il y a eu tant de juifs vendus comme esclaves à cette époque que les prix du marché ont été divisés par dix ! Mais l'attention particulière portée à cet exil vient de l'idéologie chrétienne. Le christianisme, qui s'est présenté comme le Nouvel Israël, a propagé l'image du juif errant. Et il est vrai que notre peuple, tour à tour rejeté d'Espagne, de France, d'Allemagne, de Russie... a été ballotté pendant des siècles. Thomas Gergely : Quand on est arabe en Israël, on a, certes, plus de mal qu'un juif à se faire entendre. Mais Sand enfonce une porte ouverte. Tous les habitants d'Israël ont la carte d'identité israélienne : les 6 millions de juifs, le million de musulmans et les 230 000 chrétiens et autres. Certains ont encore du mal à accepter qu'un groupe humain, qui pendant près de deux mille ans, a vécu sa dispersion comme la punition d'un déicide supposé, devienne à la fois peuple et nation. Le litige israélo-palestinien me paraît très difficile à résoudre, car deux légitimités revendiquent la même terre. Quelles que soient leurs origines, les juifs d'Israël ont leur légitimité. Ils ont bâti un Etat et les enfants de la troisième génération ne peuvent être tenus pour responsables des conditions parfois violentes dans lesquelles s'est faite l'installation de leurs grands-parents en Palestine. De même, les Palestiniens, qui ne constituaient pas au sens juridique une nation au début du xxe siècle, se sont peu à peu forgé leur conscience nationale, issue de leur situation difficile. Floriane Chinsky : La démocratie est un idéal auquel tous les pays occidentaux aspirent, Israël compris. L'arabe est en Israël une langue nationale, les Arabes israéliens ont des droits égaux aux citoyens juifs, droit de vote compris. Sand a le droit de souhaiter qu'Israël soit dépourvu de coloration religieuse. Notons pourtant que personne ne conteste le droit à la France ou à la Belgique de se fonder sur les fêtes chrétiennes, ni ne s'insurge contre l'existence de pays musulmans. La première étape de la paix est la reconnaissance de l'existence du peuple juif, de son lien avec la terre d'Israël, de son droit à l'autodétermination sur cette terre. L'Occident l'a acté lorsqu'il a voté pour la constitution de l'Etat d'Israël en 1948 à l'ONU, il ne doit pas l'oublier. Souhaitons que la démocratie se développe dans la région de façon à trouver des solutions viables pour toutes les personnes qui y vivent. (1) Comment le peuple juif fut inventé, par Shlomo Sand, éditions Fayard. Entretien : O.R.