Lisez-vous la Bible ? Si un sondage avait pour objet de répondre à cette question, on constaterait ce paradoxe : ce livre dit " saint ou sacré " est le plus répandu et le moins lu au monde. Pour les chrétiens, l'Ancien Testament est en principe respecté et pratiquement ignoré ; les Evangiles prévalent bien qu'ils soient, eux aussi, plus commentés que vraiment lus. Pour les juifs, au contraire, seul ce premier testament compte.
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Lisez-vous la Bible ? Si un sondage avait pour objet de répondre à cette question, on constaterait ce paradoxe : ce livre dit " saint ou sacré " est le plus répandu et le moins lu au monde. Pour les chrétiens, l'Ancien Testament est en principe respecté et pratiquement ignoré ; les Evangiles prévalent bien qu'ils soient, eux aussi, plus commentés que vraiment lus. Pour les juifs, au contraire, seul ce premier testament compte.Jusqu'à quel point ? On sait que le judaïsme n'a pas d'autorité dogmatique centralisée. L'interprétation est libre et il y en a presque autant qu'il y a de rabbins. Heureusement, d'ailleurs, si l'on s'en réfère aux textes suivants. Ils sont, hélas, d'une effroyable réalité. La religion juive, monothéisme de révélation, est caractérisée par deux notions fondamentales : le peuple élu et la Terre promise. On lit dans le livre de Josué, le successeur de Moïse, qu'elle devait être conquise par la force des armes sur ordre du " Seigneur ". Mais cette terre était peuplée par une multitude de petites principautés et royaumes. Quel était le sort de leur population ? Le livre de Josué répond: l'extermination ! II suffisait que les populations autochtones soient frappées d' "interdit", notion religieuse qui signifie " anathème " (" hérem" en hébreu), pour qu'elles deviennent " ennemies de Dieu ". Les Hébreux devaient alors s'en emparer " en les passant au fil de l'épée : tout ce qui s'y trouvait, hommes et femmes, enfants et vieillards, jusqu'aux boeufs, aux moutons et aux ânes [...] on brûla la ville et tout ce qu'elle contenait, hormis l'argent et l'or et tous les objets de bronze et de fer, qu'on versa dans le trésor de la maison du Seigneur ". II en fut ainsi de Jéricho mais aussi d'Ai, où les vainqueurs "entrèrent dans la ville où ils égorgèrent toute la population". Quand une population se livre sans résistance, elle aura la vie sauve, " mais elle sera astreinte à couper du bois et à puiser l'eau pour toute la communauté". Pourquoi, dira-t-on, invoquer intempestivement ces vieux textes mi-légendaires mi-historiques, que personne ne prend plus à la lettre ? Il y a longtemps que les juifs laïques (cela va de soi), mais aussi des religieux ont relativisé ces livres de la Bible en ne leur donnant plus aucune valeur sacrée. Mais cela n'est pas évident pour tout le monde. Il y a, au parlement de l'Etat d'Israël, des partis religieux, toujours indispensables à la formation de toute majorité gouvernementale, qui ne sont pas prêts à considérer le livre de Josué comme tombé en désuétude. Le destin des Palestiniens, musulmans comme chrétiens, est d'être éliminés d'une façon ou d'une autre pour faire place exclusivement au peuple juif. Les colons de Cisjordanie et de Gaza ne pensent pas autrement: ils sont là, légalement ou non, mais, à leurs yeux, de plein droit divin. Comme le massacre par égorgement n'est plus de mise à notre époque, il suffit à l'Etat d'Israël de rendre la vie impossible aux Palestiniens, jusqu'à ce que ceux-ci, lassés, émigrent comme c'est déjà le cas pour quelques millions d'entre eux. Quand un Premier ministre élu, comme Ehud Barak, négocie la paix, on impute l'échec au refus de l'accord par Arafat, sur la question du droit au retour des Palestiniens. On oublie que la majorité parlementaire de l'ex-Premier ministre s'était déjà désagrégée. Si l'accord avait été conclu, il n'y aurait pas eu de gouvernement d'Israël pour l'appliquer, faute de majorité à la Knesset. Y a-t-il dans le Coran des sourates équivalentes au livre de Josué ? Malheureusement oui, bien que d'une manière moins directement violente. Pour le Coran, il ne faut pas massacrer les juifs et les chrétiens, parce qu'ils vénèrent le même Dieu unique. Mais, tant qu'ils ne reconnaissent pas en Mahomet le dernier prophète de Dieu, il faut pratiquer à leur égard une certaine discrimination et les soumettre à une dîme : c'est l'incitation à la conversion par la pression fiscale et la pratique de l'apartheid. La guerre sainte contre eux n'est légitime que pour se défendre contre leurs attaques. Pour les rigoristes musulmans, un Etat juif en Palestine ne peut être légitime. Comme ce dernier dispose d'une armée moderne et puissante, et qu'il est soutenu par la plus grande puissance du monde, il ne reste aux Palestiniens que les pierres, des armes légères et des engins dérisoires et, dans un délire suicidaire, des terroristes kamikazes. On chercherait en vain dans le Coran la justification du suicide guerrier visant aveuglément des populations civiles. Les dirigeants des deux peuples antagonistes sont paralysés par leurs extrêmes : de part et d'autre, celui qui signerait la paix perdrait aussitôt le pouvoir et risquerait même sa vie. Si l'on attend que les rigoristes des deux religions du Livre abandonnent leurs archaïsmes et laissent tomber une partie de leurs croyances en désuétude, on risque d'attendre longtemps. Si la " communauté internationale " se contente de déclarations navrées et proclame ainsi implicitement son impuissance, on sait aujourd'hui que la fureur paranoïaque, en réaction, peut embraser le monde. On a pu éteindre le brasier dans les Balkans (tardivement, hélas), notamment en Bosnie, par une force internationale d'interposition. Pourquoi une proposition semblable pour tenter de maîtriser le conflit israélo-palestinien se heurte-t-elle au seul veto de la plus grande puissance du monde, les Etats-Unis ? Oui, vraiment, pourquoi ? Il y a des silences aussi assourdissants que les bombes.(1) Livre de Josué 6-7, éd. Maredsous, 1968, page 228. (2) Op. cit. 8-9, page 231. (3) Op. cit. 9-10, page 232. François Perin, professeur honoraire de l'université de Liège