On l'appelait le quartier des " Maisons vertes ". Les femmes qu'on y rencontrait étaient belles et expertes dans l'art d'aimer. Elles avaient 16 ou 20 ans, rarement plus de 28 et avaient commencé leur apprentissage à l'heure où nos têtes blondes entrent à l'école primaire. Leurs clients appartenaient à la nouvelle classe riche d'Edo, la capitale d'un Japon encore isolé du monde. Ils aimaient aussi l'art, surtout quand celui-ci évoquait l'univers de ces plaisirs nocturnes pourvu qu'on y retrouve la grâce, la sveltesse, l'élégance à la fois des corps, des visages mais aussi des vêtements et des décors. Dans les années 1790, les estampes colorées de Kitagawa Utamaro (ver...

On l'appelait le quartier des " Maisons vertes ". Les femmes qu'on y rencontrait étaient belles et expertes dans l'art d'aimer. Elles avaient 16 ou 20 ans, rarement plus de 28 et avaient commencé leur apprentissage à l'heure où nos têtes blondes entrent à l'école primaire. Leurs clients appartenaient à la nouvelle classe riche d'Edo, la capitale d'un Japon encore isolé du monde. Ils aimaient aussi l'art, surtout quand celui-ci évoquait l'univers de ces plaisirs nocturnes pourvu qu'on y retrouve la grâce, la sveltesse, l'élégance à la fois des corps, des visages mais aussi des vêtements et des décors. Dans les années 1790, les estampes colorées de Kitagawa Utamaro (vers 1753-1806) se répandirent. Son sens de l'observation associé à un sens particulier des cadrages firent assez tôt sa réputation. Dans ses £uvres, on discerne combien tout (du tracé aux attitudes, choix des costumes et décors) se joue entre la pudeur et la suggestion. Pour dire tous ces murmures de l'éros, Utamaro peut aussi compter sur l'excellence des artisans qui vont graver son dessin sur le bois et, en final, exalter les teintes et les nuances, les textures et les fonds. Mais la singularité d'Utamaro vient aussi des portraits en cadrage rapproché qui vont au-delà de l'image pour atteindre la psychologie. D'où aussi son intérêt pour les gestes du quotidien dont ceux non plus d'une courtisane mais d'une mère attentive à son enfant. En réalité, le caractère exceptionnel de l'exposition vient du fait de la qualité et de la fraîcheur des £uvres. On la doit à l'£il expert d'un collectionneur et musicien belge qui achète ses premières pièces en 1869, soit deux ans seulement après la découverte du Japon par les Parisiens lors de l'Exposition universelle de 1867. Edmond Michotte (1831-1914), originaire de Tirlemont, vit à Paris où il côtoie les peintres de Barbizon et Alfred Stevens. Bientôt, il devient l'ami du célèbre marchand Bing puis de son successeur, le Japonais Hayashi Tadamasa. En quelques années seulement, mais profitant de l'arrivée en Europe des meilleures pièces anciennes, il construit l'une des plus belles collections au monde et encourage l'Etat belge à acheter à son tour, en 1889, 267 estampes du meilleur cru. Ce n'est qu'un début. En 1905, c'est toute sa collection qu'il vend au futur et éphémère musée " Michotte " intégré dans l'ensemble muséal aujourd'hui appelé d'Art et d'Histoire. Soit 6 700 £uvres, dont 4 666 estampes au c£ur desquelles un demi-millier sont dues au talent d'Utamaro. Mais l'histoire tourne court. Lorsqu'en 1911 le public belge découvre le trésor, il le boude : " poteries de bazar, cloisonnés de pacotille ". Du coup, les estampes rejoignent les réserves d'où elles ne ressortiront qu'en 1989 à l'occasion d'Europalia Japon après avoir été redécouvertes dans les années 1970 par des experts internationaux. Or cette mise à l'ombre a préservé la fraîcheur des couleurs. Cela explique aussi la prudence des conservateurs qui remplaceront les £uvres actuellement exposées (une soixantaine) par d'autres dès le 27 avril. Bruxelles (Laeken). Musées d'Extrême-Orient (musée d'Art japonais), 44, av. Van Praet. Jusqu'au 27 mai. Du mardi au dimanche, de 9 h 30 à 17 heures. www.mrah.be Utamaro. Les Douze Heures des maisons vertes et autres beautés, par Nathalie Vandeperre et Chantal Kozireff (éd. Hazan). Un splendide livre coffret. GUY GILSOUL