En 1984, Christine V., une Flamande de Bruxelles, épouse un Tunisien déjà très "occidentalisé", Amor ben Mohamed Sliti. Elle ne peut pas imaginer que le 25 février 2002, elle viendra l'attendre, sous escorte policière et assistance psychologique, à l'aéroport de Schiphol (Amsterdam), lui, 42 ans, et leurs cinq enfants de 14, 12, 10, 5 et 3 ans. Les deux filles sont gantées et couvertes du tchador pakistanais. Quant à l'aînée, elle porte son nouveau-né, issu de son mariage forcé avec un compagnon d'armes de son père, un taliban tunisien actuellement détenu à la base américaine de Guantanamo, à Cuba.
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En 1984, Christine V., une Flamande de Bruxelles, épouse un Tunisien déjà très "occidentalisé", Amor ben Mohamed Sliti. Elle ne peut pas imaginer que le 25 février 2002, elle viendra l'attendre, sous escorte policière et assistance psychologique, à l'aéroport de Schiphol (Amsterdam), lui, 42 ans, et leurs cinq enfants de 14, 12, 10, 5 et 3 ans. Les deux filles sont gantées et couvertes du tchador pakistanais. Quant à l'aînée, elle porte son nouveau-né, issu de son mariage forcé avec un compagnon d'armes de son père, un taliban tunisien actuellement détenu à la base américaine de Guantanamo, à Cuba.Un recruteur efficaceDans les années 1994-1995, Sliti, qui a obtenu la nationalité belge, verse dans l'islamisme radical. Il est endoctriné par Tarek Maaroufi, un Tunisien naturalisé belge, déjà suspecté, en 1995, de complicité avec les GIA (Groupes islamiques armés) et détenu, depuis le 18 décembre 2001, à la prison de Forest, sous le chef d'inculpation de recrutement au bénéfice d'une troupe armée à l'étranger, d'association de malfaiteurs et de falsification de sceaux. Dépourvu de bagage intellectuel et, même, religieux, Sliti a très vite assimilé la vulgate islamiste: statut inférieur de la femme, diabolisation de l'Occident et des Américains, détestation des régimes musulmans "modérés" (Algérie, Maroc, Tunisie). Il contrôle les sorties de sa femme, lui impose le voile à l'extérieur, la confine dans une autre pièce lorsqu'il reçoit des visites masculines. Son bagout en fait vite un recruteur efficace et une autorité, car il inspire la peur. C'est lui qui va piloter Dahmane Abdessatar, l'un des futurs assassins du commandant Massoud, dans les milieux terroristes s'agitant en Europe ( Le Vif/L'Express du 1er février 2002). L'enquête du service "terrorisme et ordre public" (Terop) de la police fédérale a déjà établi les liens de Sliti avec Nizar Trabelsi, un Tunisien arrêté à Uccle, le 13 septembre 2001. L'ancien joueur du Fortuna Düsseldorf est suspecté d'avoir préparé un attentat-suicide contre l'ambassade des Etats-Unis à Paris. Sliti a également joué un rôle dans la fourniture à Dahmane Abdessatar des faux visas pakistanais qui ont permis à celui-ci de gagner Islamabad, puis l'Afghanistan, où il était chargé de convoyer le kamikaze Baraoui El-Ouaer (un Tunisien ayant vécu clandestinement à Bruxelles) vers sa cible: le chef de l'Alliance du Nord. En octobre 1999, Mohamed Sliti quitte la Belgique avec femme et enfants, en faisant croire à celle-ci qu'ils vont s'installer au Yémen. En fait, il est attendu à Jalalabad, un fief des talibans, situé non loin de la frontière pakistanaise. Des cellules islamistes venues du monde entier s'y entraînent en vue de propager, par la terreur, le djihad (guerre sainte) dans leurs pays d'origine. En échange de leur hébergement, ils prêtent main-forte, à l'occasion, aux talibans et à leur hôte, Oussama ben Laden, chef du réseau Al-Quaida. Dans cette configuration toujours floue aux yeux des enquêteurs, Sliti aurait été en contact avec le bras droit de Ben Laden, l'Egyptien Aywan al Zawahiri. Le peu de liberté dont jouissait encore Christine en Europe disparaît. Les rapports avec les autres "expatriés" sont exécrables, les "soeurs" s'épient, les querelles d'argent et de prestige pourrissent la vie de cette colonie cosmopolite aux allures de secte. Ainsi, chez les Tunisiens, deux camps d'entraînement se disputent le leadership, et c'est Sliti qui arbitre. A la faveur d'un retour en Belgique, en mai 2001, Christine réussit à fausser compagnie à son mari. Ecoeurée, elle lui abandonne la garde des enfants, restés à Jalalabad. Elle se ravisera, mais trop tard ! Le 23 novembre 2001, la justice lui accorde l'autorité parentale exclusive et l'hébergement de ses enfants. Mais ceux-ci ont été emportés dans la débâcle des talibans et l'on craint que la fille aînée du couple, mariée de force à un taliban, ne disparaisse à jamais au Pakistan. C'est finalement en Iran que la famille au complet est arrêtée, le 15 février, au sein d'un groupe de talibans arabes cherchant à trouver refuge dans un pays du Golfe. Soucieux de restaurer leur image internationale, les Iraniens, accusés par George W. Bush de faire partie de l'"axe du Mal", annoncent très vite qu'ils expulseront leurs prisonniers vers leurs pays d'origine. Sliti a choisi la Belgique plutôt que la Tunisie. Après son extradition des Pays-Bas, l'enquête sur les réseaux terroristes islamistes va se poursuivr, sous la conduite du juge d'instruction bruxellois Christian De Valkeneer. L'islamiste pourrait, ensuite, être destitué de sa nationalité belge, une procédure rarement suivie mais qui avait déjà été évoquée par Johan Vande Lanotte, alors ministre de l'Intérieur (SP), à propos d'autres islamistes condamnés en Belgique.Marie-Cécile Royen