Charles Dantzig fait partie de ces aventuriers des lettres qui aiment gambader sur les chemins de traverse de la pensée. Savoir encyclopédique en bandoulière - il semble avoir tout lu, tout vu, tout entendu -, l'écrivain français né en 1961 s'était déjà amusé à défricher les clichés, les listes et même le " tout et le rien " dans des essais d'une érudition lumineuse. Aujourd'hui, c'est à un territoire à la fois familier et étrangement peu scruté qu'il s'attaque : les gestes, ces signifiants corporels qui " sont plus importants que nous ne le pensons, nous qui les laissons sortir de nous et y rentrer comme des coucous ".
...

Charles Dantzig fait partie de ces aventuriers des lettres qui aiment gambader sur les chemins de traverse de la pensée. Savoir encyclopédique en bandoulière - il semble avoir tout lu, tout vu, tout entendu -, l'écrivain français né en 1961 s'était déjà amusé à défricher les clichés, les listes et même le " tout et le rien " dans des essais d'une érudition lumineuse. Aujourd'hui, c'est à un territoire à la fois familier et étrangement peu scruté qu'il s'attaque : les gestes, ces signifiants corporels qui " sont plus importants que nous ne le pensons, nous qui les laissons sortir de nous et y rentrer comme des coucous ". Rangés soigneusement par catégories (" gestes avec les cheveux ", " gestes des yeux ", " gestes des sourds ", " gestes des aveugles "...), Dantzig fait dégorger nos mimiques dans le sel d'un humour ravageur avant de les plonger dans le bain révélateur d'une sensualité tendre ou vache. Exemple : " Le baiser à la femme trop botoxée est froid, humide, légèrement dégoûtant, comme si on posait la joue sur une plaque de beurre sortie du réfrigérateur. Qui le fait plisse un peu les yeux. " En grattant le vernis de la banalité, il exhume des trésors sémantiques. L'oeil aux aguets, il cartographie sa chorégraphie intime comme celle de ses proches ou des figures tutélaires, de Capote à Macron, distribuant ses caresses aux uns, ses coups de griffes aux autres, en particulier aux dépravés de la gestuaire, de Trump à Le Pen en passant par Michel Tournier (pour sa vanité, dont il assommait l'Académie Goncourt, mais qu'il cachait derrière une fausse modestie en public). D'une écriture sautillante et vive ensemencée d'une culture classique qui a le bon goût de ne pas franchir la ligne rouge de la pédanterie, même quand il cite Racine, cet entomologiste du mouvement perpétuel met à nu les ressorts d'une humanité faite de tics et de tocs. Car le langage des corps, contrairement à l'autre, ne ment pas. Passionnant, cet essai effilé comme une lame de rasoir alterne les sentences fulgurantes ramassées en quelques mots et les digressions au creux de vallons en compagnie de Rita Hayworth, James Dean ou Elena Ceausescu. Chaque page est un voyage intérieur dans les plis de l'inconscience. Dont Charles Dantzig, joignant la parole au geste, nous explique les modalités. Comment est né ce projet hors norme ? Ce livre est né à partir d'un autre livre que j'ai écrit dans les années 1990, La Guerre du cliché. Dans la foulée de sa publication, un magazine m'avait proposé une carte blanche sur un sujet de mon choix et j'ai choisi le cliché de geste. C'est parti de là. Traité des gestes est donc le résultat de vingt ans de documentation et de recherches. Car en réalité, il existe très peu de bibliographie sur le sujet. On trouve des références sur des points de détail, sous l'angle de la psychologie ou de la zoologie, mais pas de livre d'ensemble. Aviez-vous dès le départ l'intention de vous mettre en scène ? Non. C'est venu en cours d'écriture parce que j'ai pensé qu'il était plus honnête de dire qui parlait. Comme il s'agit d'une matière en partie subjective, j'ai pensé qu'il fallait que je dise quels sont les gestes que je fais et qui m'inspirent. Mettre de l'intime peut révéler des choses et puis ça donne moins l'idée d'un pompeux professeur qui vient dispenser un savoir extérieur. Je n'apporte pas un savoir extérieur mais une proposition. Le geste en dit plus long que les mots alors qu'il est souvent négligé... Il y a une grande injustice envers les gestes. Les gestes sont une chose de surface. Comme la plupart des gens sont des moralistes, on a décidé que la surface ce n'était pas bien. C'est une étrange idée. Les hommes sont des êtres de surface. Nous vivons à la surface de la Terre. Tout ce que nous faisons est à la surface. Pour moi, dans les profondeurs, on se noie. C'est une idée que je partage avec Paul Valéry. Et puis je me suis rendu compte que je m'intéresse à des choses que tout le monde fait mais auxquelles peu de gens réfléchissent. Le brassage de souvenirs personnels et de références érudites n'empêche pas des incursions dans le champ politique. Est-ce une manière de vous positionner sur les gestes d'aujourd'hui ? Tout à fait. Je ne crois pas que les oeuvres de littérature soient pures par essence, en dehors du temps et des êtres. C'est pour ça que je me mets en scène dans ce livre. Je pense que nos livres nous ressemblent, même physiquement. On pourrait faire une théorie pas tout à fait fausse sur le fait que les romans de Victor Hugo ressemblent à ce qu'il était physiquement, car les livres sont des produits de corps. Et ce sont aussi des produits de temps. Ils sont tous datés et c'est très bien car on est tous le fruit d'un moment précis. Effectivement, j'ai voulu prendre position, d'autant que les gestes disaient quelque chose sur un moment très violent de l'histoire de l'Europe. Ce que je raconte sur le sourire de l'opposante à Macron que je me refuse de nommer, ou le geste atroce de Trump qui singe un handicapé, en disent long sur ce qu'ils sont. On n'a pas besoin de connaître les détails de la politique de Trump pour savoir qu'un homme qui singe un handicapé est un monstre. Justement, il ne semble plus y avoir de limites dans la gestuelle aujourd'hui. Tout est permis. Les gestes vulgaires, violents se sont banalisés. Qu'est-ce que ça dit de l'époque ? Oui. Le surmoi du geste a sauté. On a rarement vu dans l'histoire de l'humanité des gestes aussi désordonnés que ceux de Trump. Cela signifie qu'on assiste à un lâcher de brutalité sur le monde qui s'exprime par un retour à des gestes d'une grande violence, ce qui est évidemment inquiétant. Un de mes amis américains, qui consacre un article à l'influence de Trump dans les écoles pour la New York Review of Books, me disait que, depuis quelques mois, les enfants se mettent à se taper dessus, à injurier les minorités. Ce livre, comme les précédents, cite énormément les grands penseurs d'hier, des Grecs à Oscar Wilde. Est-ce une façon de les ramener à la vie ? Oui, complètement. C'est mon côté prince charmant qui embrasse Blanche-Neige. Si j'ai un sentiment dans la vie, c'est que je suis redevable aux fantômes. Ces gens, je les lis depuis toujours, ils m'ont aidé à me constituer. Si je ne parle pas d'eux, même si je ne suis pas le seul bien sûr, c'est comme s'ils allaient définitivement disparaître. Le monde serait-il moins moche si on les lisait un peu plus ? Je ne voudrais pas tenir un discours passéiste. Avant, ce n'était pas terrible non plus... Mais ce qui se passe effectivement, c'est un renoncement de ceux qu'on appelle les élites à l'esprit d'élite. Un discours populiste, néoréactionnaire raconte aux gens qu'il existe au-dessus d'eux une caste qui est atroce, méprisante, odieuse. Se sentant du coup menacées, les élites se sont dit que pour avoir l'air sympa, moins méprisantes, il ne fallait surtout plus citer Plutarque. Cela me paraît injurieux pour Plutarque mais aussi pour la population dans son ensemble car on la conforte dans une ignorance dont on devrait la sortir. Je suis partisan d'un élitisme pour tous. Le pire des gestes, écrivez-vous, est le vol d'un bouquet de fleurs sur votre perron. Dans les petits accidents se jouent des choses essentielles... J'aurais pu dire que le pire geste est le doigt qui a appuyé sur le bouton libérant la bombe tombée sur Hiroshima. Mais cela aurait été tellement évident. Le vol de fleurs, c'est un geste affreux parce qu'on vole quelque chose qui était destiné à faire du bien. Les gestes importants pour moi sont les gestes de tact. J'appelle le tact l'imagination des autres. Avoir du tact, c'est imaginer ce que peut ressentir l'autre. C'est à la fois très simple et très compliqué. Le geste de déférence d'un vieil homme qui se lève pour céder sa place à une femme qui entre dans une pièce est précieux. Il lui donne par ce geste le signe qu'elle existe. Ces attentions peuvent avoir l'air chichiteuses, désuètes, raffinées... alors qu'au contraire, elles sont essentielles. Le noeud des rapports humains se trouve là. Si on ne fait pas ces gestes-là, petit à petit, on devient un barbare. A vous écouter, il faudrait introduire l'éducation à la gestuelle dans les écoles... Tout à fait. Je pense depuis toujours qu'on devrait donner des cours de danse aux enfants. Mais comme c'est superficiel, on pense à tort que ça n'en vaut pas la peine. Les nouvelles technologies ont-elles modifié la grammaire gestuelle ? La signification des gestes change en permanence, tout comme leur interprétation. Je donne l'exemple des portraits de cour des xviie et xviiie siècles où tous les hommes puissants se tenaient de côté avec le poing cassé sur la hanche. C'est un geste de domination et de virilité à l'époque. Aujourd'hui, ce geste serait considéré comme efféminé. Chaque nouvel objet crée de nouveaux gestes. Parfois c'est positif, parfois moins. Le téléphone portable a créé des gestes assez délicats. Celui de balayer l'écran est assez joli. On voit même des rustres se mettre à avoir des gestes délicats en manipulant leur smartphone. En revanche, je trouve que les gestes créés par la cigarette électronique sont assez affreux. Sans doute parce que l'objet a été mal pensé. Il devrait y avoir des designers partout dans le monde. Au fond, cet exemple montre le peu de soin qu'a l'homme de lui-même. Qu'on n'ait pas fait un concours international de la plus belle cigarette électronique est une preuve que l'homme se méprise.