Le Vif/L'Express : Qui était Jean Calvin et comment expliquer que les écrits de ce pilier de la Réforme restent si peu connus dans le monde francophone ?

Jacques Chopineau (professeur émérite à la Faculté de théologie protestante et chargé de cours à l'ULB) : Ce Picard a étudié le droit et était bien parti pour se retrouver notable catholique. Mais son père a eu des ennuis avec le clergé de Noyon. Il n'a donc pas voulu voir son fils devenir clerc. Jean s'est très tôt distingué comme humaniste. Il a consacré son mémoire à Sénèque. Il est ensuite marqué par les idées de Luther. Mais il est conscient qu'il est impossible de faire passer la Réforme en France, où on ne peut avoir d'autre religion que celle du roi. Exilé à Genève, il ne fera donc pas partie de la culture française de l'époque. On lit Descartes, Montaigne et Rabelais, pas Calvin. Pourtant, il est le premier à avoir utilisé le français à la place du latin pour écrire un traité théologique. C'est une bonne raison de relire Calvin, malgré son côté ...

Jacques Chopineau (professeur émérite à la Faculté de théologie protestante et chargé de cours à l'ULB) : Ce Picard a étudié le droit et était bien parti pour se retrouver notable catholique. Mais son père a eu des ennuis avec le clergé de Noyon. Il n'a donc pas voulu voir son fils devenir clerc. Jean s'est très tôt distingué comme humaniste. Il a consacré son mémoire à Sénèque. Il est ensuite marqué par les idées de Luther. Mais il est conscient qu'il est impossible de faire passer la Réforme en France, où on ne peut avoir d'autre religion que celle du roi. Exilé à Genève, il ne fera donc pas partie de la culture française de l'époque. On lit Descartes, Montaigne et Rabelais, pas Calvin. Pourtant, il est le premier à avoir utilisé le français à la place du latin pour écrire un traité théologique. C'est une bonne raison de relire Calvin, malgré son côté intolérant et un peu fermé. Calvin naît un quart de siècle après Martin Luther, qui a enfoncé la porte pour que d'autres puissent aller plus loin. Luther est de la génération de Copernic, Christophe Colomb, Gutenberg... Les idées nouvelles se répandent grâce à l'invention de l'imprimerie. Surgit alors la nécessité d'une réforme religieuse. Des précurseurs ont tenté d'ouvrir une brèche, dont Giordano Bruno, finalement brûlé vif. Il n'y a alors qu'une seule institution de salut en Occident, le catholicisme. Rappelé par la ville trois ans après y avoir été banni, Calvin montre un attrait pour la gestion urbaine. Son ouvrage, L'Institution de la religion chrétienne, est consacré en partie au thème de la cité des hommes. A Genève, Calvin devient le c£ur d'un système où il n'y a pas de séparation entre la parole de Dieu et la cité. Son intolérance en découle : à partir du moment où Dieu règne dans la cité, l'hérésie doit être combattue. Castellion, qui avait des désaccords théologiques avec Calvin, doit s'exiler. Servais, qui rejetait la Trinité, est brûlé vif à Genève, alors qu'il avait échappé, à Lyon, à l'Inquisition catholique. Bien que calviniste, je n'aurais pas voulu vivre à Genève sous Calvin. Sa dictature était terrible. S'il avait été tolérant, il n'aurait pas réussi la Réforme. En ce temps-là, le monde des capitaux était mal vu. Les taux d'intérêt atteignaient les 30 %. Calvin estime toutefois que mettre 50 écus d'or dans un coffre n'est pas la solution, car ils ne produisent rien. Investis, ils font travailler toute une chaîne de convoyeurs, de commerçants, de marins... Evidemment, il y a un risque. Il faut dire que les protestants ne pouvaient exercer les fonctions de magistrat, d'officier, de titulaire de charge royale. Il ne leur restait que le commerce de l'argent, que personne ne voulait faire. Si Calvin est considéré comme un précurseur de l'économie sociale, c'est parce qu'il s'est beaucoup préoccupé des réfugiés protestants arrivés de Lyon. Il leur trouvait du travail. De la même manière, il n'est pas choqué qu'un prince ait une vie de prince... Mais le prince est responsable de sa région. Donc, de la vie sociale. Pendant des siècles, les gens ont été obsédés par la peur de l'enfer. Cela donnait un pouvoir formidable au curé, à l'évêque ou au pape, qui pouvaient menacer leurs ouailles. Calvin, lui, affirme que nous sommes, dès l'origine, prédestinés au salut ou à la damnation. C'est une libération par rapport aux dogmes de l'Eglise. Pour tous les réformés, le salut est octroyé par la grâce. Comme il n'y a pas de récompense par les £uvres, l'homme est appelé à mener une vie active car, dans tous les cas, c'est Dieu qui décide. Je ne suis éclairé que par les Ecritures ou par ceux qui les connaissent. En pratique, la réussite sociale et financière est vue comme un signe d'élection. Le sacerdoce universel. Dans la pensée de Calvin, tout baptisé, homme ou femme, est prêtre. Il n'y a pas de classe intermédiaire entre Dieu et les hommes. Il ne faut donc plus de prêtres. Quand j'étais professeur à la Faculté de théologie protestante, le culte de début d'année consacrait toujours une débutante, pour bien marquer la conviction qu'elle est prêtre comme n'importe quel professeur. Enfin, la théorie catholique des sacrements est néo-aristotélicienne ou néothomiste : le pain de l'eucharistie devient, comme par magie, réellement chair. Le vin devient réellement du sang. Luther ne croyait pas à ce changement de substance par le sacrement. Calvin, lui, parle de présence spirituelle, non matérielle. Là encore, il se montre plus radical. François De Smet