Il fallait, pour la centième exposition des Amis du musée de Verviers, frapper fort et juste. C'est chose faite, avec la complicité de Daniel Abadie, directeur du musée du Jeu de paume à Paris et exécuteur testamentaire d'Alberto Magnelli (1888-1971), l'une des figures emblématiques de la peinture abstraite de l'après-guerre.
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Il fallait, pour la centième exposition des Amis du musée de Verviers, frapper fort et juste. C'est chose faite, avec la complicité de Daniel Abadie, directeur du musée du Jeu de paume à Paris et exécuteur testamentaire d'Alberto Magnelli (1888-1971), l'une des figures emblématiques de la peinture abstraite de l'après-guerre.Le parcours chronologique de cette rétrospective laisse peu de place aux lacunes, et les oeuvres - quelque 65 peintures et, au total, près de 100 pièces - sont choisies avec soin. L'exposition est aussi l'occasion de se souvenir d'un temps béni, les années 50, où, dans la région verviétoise, il se trouvait de nombreux amateurs éclairés et de grands collectionneurs amoureux de Paris et de son école de peinture. Ils faisaient alors régulièrement le voyage jusqu'aux bords de la Seine pour s'abreuver à ce qu'on appelait l'art moderne, qu'ils découvraient dans les galeries de la Rive gauche. Au retour, les discussions étaient vives entre les partisans du lyrisme en peinture (Mathieu, Degottex, Wols) et ceux de la mise en ordre des plans et des couleurs. Alberto Magnelli appartenait à cette dernière catégorie. Depuis la mort de Kandinsky, son aîné et ami, le peintre, florentin d'origine mais français depuis longtemps, était, selon la critique de l'époque, le plus grand des peintres abstraits.Une carrière en deux tempsC'est en 1914, quatre ans après l'artiste russe, que Magnelli, lors d'un premier séjour parisien, ose franchir le cap de l'abstraction. Il a 26 ans, et a beaucoup visité les églises et les musées. Il a aussi côtoyé Boccioni, Marinetti, Carra et Papini, les tumultueux animateurs du mouvement futuriste italien. Comme eux, il cherche à rendre compte de l'énergie du siècle naissant et, comme Kupka ou Delaunay à Paris, il privilégie les compositions hautes en couleur et en aspirations spiralées. Par ailleurs, il vénère l'art ancien des icônes siennoises et celui des maîtres florentins des XIVe et XVe siècles. Fort de cette passion pour Giotto, Paolo Uccello et Piero della Francesca, il ne peut admettre le refus de ses amis italiens envers le passé et la tradition. En outre, son caractère introverti s'avère peu compatible avec l'esprit révolutionnaire et bruyant des futuristes. En réalité, il n'a que peu d'intérêt pour les utopies que défendaient alors le Bauhaus en Allemagne ou De Stijl aux Pays-Bas. Certains ne lui pardonneront pas. D'où sa mise à l'écart des grandes lectures de la modernité. En fait, Magnelli aimait trop l'élégance. En affirmant la peinture comme un monde en soi, refermé sur lui-même, il définissait son oeuvre comme un objet autonome, un "lénifiant pour l'esprit", comme aurait pu lui souffler son ami Matisse. Des surfaces d'équilibre musical, entre les signes suspendus, entrelacés, affrontés, se combinent aux surfaces aux teintes d'ardoise et de pluie, entre les zones de clartés et, loin derrière, les traces d'infini. On lui reproche aussi que, à peine entamée, sa plongée dans l'univers des formes non figuratives tourne court. Quelques mois plus tard, il revient à la figuration et ne l'abandonne définitivement que dix-sept ans plus tard. C'est long. Trop, peut-être. Il faudra l'action conjuguée d'un séjour dans les carrières de Carrare et son retour à Paris pour débloquer la situation. En 1934, il se sent enfin prêt. Alors que tout va mal dans le monde, le bonheur sourit à Magnelli. Le voilà amoureux, bientôt marié. D'autre part, Pierre Loeb, l'un des plus grands marchands parisiens, l'encourage. Enfin et surtout, il rencontre Vassily Kandinsky, le peintre dont il se sent le plus proche. Après la guerre, Magnelli devient un incontournable, reconnaissable entre tous. Il a trouvé son style: élégant, soigné et réservé. Il convaincra aisément.Verviers, musée des Beaux-Arts, 17-19, rue Renier. Jusqu'au 1er juillet. Tous les jours, sauf le vendredi, de 10 à 12 heures et de 14 à 18 heures. Tél.: 087-33 16 95.Guy Gilsoul