Le Vif/L'Express : A quelle période de l'Histoire auriez-vous aimé vivre ?

Claude Baurain : Par " déformation " professionnelle, je pourrais choisir les temps antiques, ceux des Grecs en particulier. On ne se refait pas : depuis plus de quatre décennies, je les observe par-dessus deux millénaires de tumulte et des tas de cadavres. Il me plairait de les observer enfin d'un peu plus près !
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Claude Baurain : Par " déformation " professionnelle, je pourrais choisir les temps antiques, ceux des Grecs en particulier. On ne se refait pas : depuis plus de quatre décennies, je les observe par-dessus deux millénaires de tumulte et des tas de cadavres. Il me plairait de les observer enfin d'un peu plus près ! Mais je dois bien convenir que, même si, comme chacun, je grogne volontiers contre mes contemporains, le monde d'aujourd'hui me convient très bien ! Grâce aux facilités de toutes sortes que nous offre la vie moderne, j'ai tout le loisir de profiter des paysages que les anciens Grecs ont défendus, façonnés, décorés, sans guère risquer ma peau ou ma santé. Et j'ajouterai au passage que je suis révolté par le drame injuste et douloureux que vivent pour le moment les plus démunis de leurs lointains descendants ! J'ai peine à faire deux choses en même temps de façon correcte. En fait, pratique professionnelle et tempérament me conduisent à privilégier la réflexion critique à l'action. Témoin donc, plutôt qu'acteur. Puisqu'il faut n'en choisir qu'un, je retiendrai la prise de Constantinople, l'héritière de Byzance devenue Istanbul en 1930. Non pas la " chute " du 29 mai 1453, devenue emblématique de la fin d'un monde. Celle-là a vu les troupes ottomanes de Mehmet II investir une capitale déjà très dépeuplée, dépouillée, en ruines et ruinée. Cette Byzance-là était prête à être cueillie comme un fruit trop mûr, déjà gâté. Constantin XI l'a défendue jusqu'à la mort, avec courage, mais cet ultime empereur régnait sur un empire byzantin en faillite, réduit à une maigre peau de chagrin. En fait, je pense à la première chute de Constantinople, celle d'avril 1204, sous les coups des Croisés de la Quatrième Croisade, qui réussirent là où bien d'autres avaient jusqu'alors échoué. Les Croisades, qui se voulaient au départ des entreprises visant à libérer de l'occupation arabe la Terre Sainte de la Chrétienté, sont devenues pour nous une suite d'expéditions lointaines plutôt délicates à évoquer en classe ou même ailleurs, sorte de péchés mortels commis par l'Occident au c£ur de l'Orient. Sans doute est-ce cela aussi, mais à l'occasion de la quatrième de ces missions, on peut dire que tout le monde a cher payé ! Ces " fous de Dieu ", mêlés à de sombres " querelles byzantines ", ont alors mis à mort la dernière capitale du monde antique, l 'altera Roma voulue par Constantin le Grand là où s'élevait Byzance, une vieille cité coloniale fondée par des Grecs. Ces Croisés ont " exécuté " une métropole qui avait concentré, au fil du temps, à l'abri de ses puissants remparts, plus de deux millénaires d'une culture antique formulée en grec. Elle s'y étalait sous une multitude de formes - palais, églises, monastères, manuscrits, £uvres d'art de toutes tailles, païennes comme chrétiennes, pratiques et croyances diverses, un patrimoine fabuleux, des richesses légendaires (c'est Byzance !). Avaient contribué à l'édification, puis à l'embellissement de ce vaste espace muséal bien vivant, non seulement ces Grecs et ces Romains présentés par le xixe siècle comme nos ancêtres, mais aussi bon nombre d'autres peuples brillants installés sur les rives de la Méditerranée et plus à l'Est, jusque très au-delà du Tigre et de l'Euphrate. C'est ce concentré de culture, vaste mosaïque d'expériences et de richesses, que les Croisés, aiguillonnés par les Vénitiens âpres au gain du vieux doge Dandolo, ont saccagé, pillé, se sont disputés à mort pour s'en partager les dépouilles. Leur vandalisme s'est prolongé trois jours, dit-on, sourd aux rares voix appelant à la retenue. Les coupables en ont même oublié de poursuivre leur route jusqu'à Jérusalem ! C'est cette Constantinople-là, événement durable, celle d'avant son saccage éhonté par les Croisés, que je voudrais visiter, plutôt d'ailleurs que d'assister à sa dévastation. La ville ne pouvait qu'être fascinante par ses richesses, la diversité de ses habitants venus des quatre coins du monde et la variété de leurs occupations, des plus humbles aux plus prestigieuses, des plus techniques aux plus intellectuelles ou spirituelles. Byzance a, malgré ce drame, laissé un héritage, mais sans commune mesure avec ce qu'il aurait pu être en d'autres circonstances. Il me serait plus facile de dresser la liste de ceux que je renoncerais à rencontrer... à moins d'y être contraint. Par ailleurs, si jamais je pouvais soutirer à la personne sélectionnée des informations inédites qui changeraient radicalement la perception qu'on a déjà de lui, cela conduirait à un traitement de faveur ! Alors, autant opter pour l'agréable. Je pense que deviser quelques heures avec Cléopâtre se révélerait un moment privilégié et passionnant. Ce qu'on dit de la dernière reine d'Égypte, disparue à 36 ans seulement, est trop réducteur, une de ces légendes noires à écarter : à la tête d'un royaume imposant par son prestige et ses ressources, susceptible de tenir tête à Rome au sommet de sa puissance après les exploits de Pompée et de César, c'était une femme cultivée, polyglotte, une politique redoutable, courageuse, belle sans doute, séductrice assurément au point de retenir Jules César. Si la fin de la République romaine est un combat opposant des ambitions exacerbées, c'est aussi un choc frontal entre deux capitales, Rome empêtrée dans une dramatique guerre civile et l'Alexandrie des Lagides macédoniens, chacune défendant sa propre conception du pouvoir. Cléopâtre, lointaine descendante de Ptolémée compagnon d'Alexandre, envisageait, comme tout souverain hellénistique, un pouvoir absolu exercé sur un monde cosmopolite dont on ne sait où elle plaçait au juste les limites ; le futur Auguste, de son côté, tentait (et il a plutôt réussi) le mariage de la tradition sénatoriale au besoin d'un pouvoir fort que réclamait l'immensité de l'Empire en crise profonde. Si les forces navales que Cléopâtre avait mises au service de Marc Antoine l'avaient emporté sur celles d'Octave au large de l'Épire en 31 avant notre ère, qui sait ce qu'il serait advenu de ce monde méditerranéen antique ? Mais c'est Octave qui l'emporta sur Antoine et Cléopâtre, qui se suicidèrent, et c'est son projet qui s'imposa, mettant en selle la Rome des Césars pour plusieurs siècles dans la paix et la prospérité. Même en m'écartant du registre des héros (souvent encombrants !) ou de celui des scélérats (pas trop emballants !), je ne vois personne, si célèbre, si riche ou magnifique qu'il ait pu être, dans la peau de qui je me risquerais à me glisser durablement. Sans doute l'habitude de devoir étudier nos ancêtres sous toutes leurs coutures a-t-elle fini par me faire dire qu'il vaut mieux tenter de devenir vraiment soi-même et s'assumer plutôt que de revêtir les habits d'un autre, aussi attrayants soient-ils. Décidément donc, plutôt témoin qu'acteur... ou alors un certain Nicolas, le fameux évêque de Myre en Lycie, mais juste quelques heures, début décembre ! Entretien : Pierre Havaux