Grisaille dans les Grisons. Conjoncture oblige, le Forum économique mondial s'est terminé samedi 1er février dans une ambiance lugubre. La communauté des affaires, accusée de tous les maux depuis la crise financière - devenue crise économique mondiale - doute de plus en plus. Du coup, à Davos, les grands " décideurs " de ce monde ont fait profil bas. Inventaire des signes qui ne trompent pas.
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Grisaille dans les Grisons. Conjoncture oblige, le Forum économique mondial s'est terminé samedi 1er février dans une ambiance lugubre. La communauté des affaires, accusée de tous les maux depuis la crise financière - devenue crise économique mondiale - doute de plus en plus. Du coup, à Davos, les grands " décideurs " de ce monde ont fait profil bas. Inventaire des signes qui ne trompent pas. Le Forum annonçait un nombre de participants record - près de 2 500. Mais certaines absences ont pesé lourd... Les PDG de Goldman Sachs et de Citigroup, ainsi que John Thain, ancien patron de Merrill Lynch, récemment licencié par la Bank of America, n'ont pas tenté l'ascension de Davos (altitude : 1 560 mètres). Ils se sont claquemurés dans leurs bureaux lambrissésà ou ont été excommuniés d'office, rayés par les organisateurs du Forum de la liste des élus. Pauvres martyrs sacrifiés sur l'autel des errements du capitalismeàSi Sharon Stone et Angelina Jolie ne s'étaient pas déplacées pour cette édition, Davos accueillait tout de même quelques stars : Bill Clinton, Paolo Coelho, Mohammad Yunus, et aussi Gordon Brown et Angela Merkel. Parmi les " vedettes ", certains n'étaient pas à proprement parler les plus fidèles avocats du système capitaliste. Le Premier ministre chinois, Wen Jiabao, et Vladimir Poutine, son homologue russe, ont dûment chapitré l'Occident et sa finance, sommée de battre sa coulpe pour tenter d'expier sa responsabilité dans le marasme actuel. Ces sermons ont fait salle comble. L'heure était décidément au mea culpa. " Au lieu d'être invité uniquement aux conférences et sessions traitant de religion et de problèmes sociaux, j'ai été convié à participer aux débats les plus en vue, dont un portant sur les valeurs du capitalisme, aux côtés de Tony Blair et de la patronne de PepsiCo, Indra Nooyi ", témoigne Jim Wallis, qui dirige l'association chrétienne Sojourners USA. Pas encore de jeûne purificateur au programme, mais la mortification collective a tout de même affecté les buffets. Le jambon-fromage a remplacé le caviar et le homard. Le budget consacré aux fêtes en tout genre a diminué de 30 % par rapport à l'année dernière, selon la presse helvétique. Moins de soirées, moins de cocktails, le gotha du capitalisme n'avait plus le c£ur à la débauche. Au terme de sa première journée de carême dans la station suisse, Jean-Pierre Lehmann, professeur à l'IMD, une école de management suisse très réputée, nous confiait son sentiment d'assister à " une déroute intellectuelle et émotionnelle. On a un peu l'impression d'être au milieu d'une congrégation qui vient d'apprendre que son Dieu n'existe pas ". Le cilice des alpages, cette année, c'était la cravate. On la croit souvent inséparable de la panoplie du CEO mâle, mais à la grande époque de Davos - et l'an dernier, encore -, elle était bannie. Avant 2009, le mot d'ordre était à l'informalité, au casual chic. Pour l'édition qui vient de s'achever, c'étaient " des cravates, et encore des cravates, partout ", se lamentait Tim Weber, un des envoyés spéciaux de la BBC. Il ajoutait : " Pourquoi tout le monde est-il si lugubre ? Ce n'est pas la fin du monde. Peut-être le choc de réaliser que les bonnes années sont terminées. " Ces sinistres cravates se sont montrées particulièrement assidues : Tom Daschle, du Financial Times, notait à quel point les sessions étaient pleines par rapport aux éditions précédentes, plus clairsemées, et où l'on discutait ferme dans les couloirs. Son analyse ? " Quand ça va bien, les gens trinquent pour conclure des deals, quand ça ne va pas, ils cherchent désespérément des réponses. " Amen. Trois syllabes sifflantes qui riment avec malédiction : le mot " récession " était sur toutes les lèvres. Des économistes cités par la BBC prévoient une année de croissance négative dans le monde, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Puis une reprise très progressive jusqu'en 2012. Tim Weber évoque même un participant pour qui la prochaine décennie sera, au mieux, de faible croissance. Bien que la plupart des participants soient venus en jet privé, les organisateurs de la conférence ont tenté de leur inculquer de bonnes habitudes : ils ont été incités à utiliser les transports publics et à se déplacer à pied dans les rues enneigées, flanqués d'un podomètre pour compter leurs pas. D'autres thèmes ont aussi la cote dans les ateliers, comme le retour de l'Etat. " J'ai participé à un brainstorming où l'on demandait aux participants quelle était la cause principale de la situation actuelle, confie Jean-Pierre Lehmann. Et c'est l'absence de régulation qui a été la plus citée, par 40 % des gens. C'est incroyable d'être à Davos et d'entendre que les gouvernements doivent intervenir davantage ! " La tentation du protectionnisme revient également souvent dans les débats, et inquiète les pays en développement et les pays émergents. A commencer par Trevor Manuel, ministre sud-africain des Finances, qui craint aussi le fait que les banques et institutions financières européennes et américaines, soumises à de fortes pressions, soient enclines à privilégier encore plus fortement leurs marchés domestiques. Kofi Annan, ancien secrétaire général de l'ONU, a lancé : " L'Afrique n'est pour rien dans la crise des subprimes, mais nous allons tous être touchés. " Il a cité la chute des prix des matières premières, qui a déjà mené au gel de projets miniers et affecte les ressources des pays africains producteurs de pétrole. Il craint que les prix élevés des engrais ne nuisent à l'agriculture, mais surtout que les flux financiers provenant des Africains travail-lant hors du continent ne viennent à tarir. " L'Afrique reçoit des milliards par le biais de sa diaspora ", a affirme Kofi Annan. Ngozi Okonjo-Iweala, une directrice exécutive de la Banque mondiale, a suggéré que 0,7 % des sommes affectées par les pays riches à la relance de leurs économies le soient aux pays en développement. Sans trop y croireàLe diagnostic plus ou moins posé, quels seraient les remèdes ? A Davos, pas de langues de feu inspiratrices. " Je n'ai rien entendu de très concret pour sortir de la crise ", regrette Jean-Pierre Lehmann. Le blogueur Robert Scoble juge sur son Twitter que c'est un problème récurrent de Davos. Pour lui, le salut viendra des PME. Seul souci, " elles se font claquer la porte au nez " par les banques, qui leur refusent des crédits. Dans le Financial Times, le financier George Soros, qui était aussi à Davos, a bien détaillé un plan global pour venir au secours de l'économie mondiale, fondé notamment sur la recapitalisation des banques et la réforme du système financier international au profit des pays émergents. Mais comme le " twitte " Tim Weber : " A-t-on trouvé le Saint-Graal pour restaurer la confiance ? Non. Beaucoup de bonnes intentions, mais, désolé, pas de solution. " Qui a fait le pèlerinage de Davos ? Les dessous du Forum sur www.levif.beThomas Bronnec, avec A.P.