Le Vif/L'Express : A quelle période de l'Histoire auriez-vous aimé vivre ?

Hervé Hasquin : J'ai toujours été interpellé par les périodes charnières qui témoignent de mutations décisives dans l'histoire des sociétés. A cet égard, le chevauchement des XVIIIe et XIXe siècles est particulièrement fascinant.
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Hervé Hasquin : J'ai toujours été interpellé par les périodes charnières qui témoignent de mutations décisives dans l'histoire des sociétés. A cet égard, le chevauchement des XVIIIe et XIXe siècles est particulièrement fascinant. On peut situer la période de 1765-1835 comme l'une des plus riches de bouleversements, en Belgique notamment. Naître sous le règne de l'impératrice Marie-Thérèse et mourir sous le royaume de Belgique, c'est passer de l'ancien régime politique caractérisé par l'absolutisme, l'inégalité juridique des habitants, la prépondérance de l'agriculture à une monarchie constitutionnelle et parlementaire, qui garantit les libertés fondamentales, dont celle de croire ou de ne pas croire, et qui voit s'accomplir la première grande révolution industrielle. Au cours d'une même vie, ce fut avant d'être belge, être autrichien, puis français, puis hollandais. Ce fut le passage de la diligence au chemin de fer, ce fut l'uniformisation des poids et mesures avec l'introduction progressive du système métrique fondé sur la décimalisation. Ce fut aussi la mutation de l'organisation judiciaire, la structure telle qu'elle existe encore aujourd'hui se substituant au fouillis invraisemblable des justices seigneuriales et provinciales. Dans le droit fil s'imposèrent aussi l'abolition des privilèges, la motivation des jugements. Bref, en soixante ans, cette grande transition démocratique se caractérisait également par la rationalisation progressive de l'Etat et l'émergence d'une société moderne quoique encore imparfaite. Cette période a également donné leur élan aux deux idéologies qui se disputeraient la gouvernance de la société dans le monde occidental à partir du XIXe siècle : le libéralisme et le socialisme. Mais ce fut aussi à l'occasion des révolutions de la fin du XVIIIe siècle que se constitua le corpus doctrinal de ce qui s'appellera la contre-révolution et plus tard l'extrême droite. En dépit des résistances, l'idée de liberté religieuse s'imposa et fraya le chemin à la sécularisation de l'Etat et des services publics, et donc à la séparation de l'Etat et des Eglises. Le 26 août 1789, l'Assemblée nationale constituante réunie à Paris a adopté la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Par ce vote, elle modifiait, pas encore toujours dans la réalité mais le symbole était puissant, le cours de l'histoire de la France et, du même coup, celui d'une partie de l'Europe continentale et très certainement des territoires qui constitueraient un jour la Belgique, car ils furent rattachés à la France entre 1794-1795 et 1814-1815. La Déclaration proclamait la liberté et l'égalité, la souveraineté de la nation, la séparation des pouvoirs, l'équité fiscale, la liberté de presse et celle des opinions religieuses, l'admissibilité de tous les citoyens, sans distinction de classe sociale, à tous les emplois publics : c'en était terminé de l'accession aux charges publiques par l'hérédité ou la vénalité. Bref, elle affirmait la " conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme " : outre la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Certes, l'Angleterre dès la fin du XVIIe siècle et, surtout, la Révolution américaine (1776-1783) avaient ouvert la voie à ces révolutions politiques et juridiques. Mais la France de 1789 y ajouta une dose essentielle de principes à valeur universelle qui ont durablement marqué la problématique des droits de l'homme depuis le XIXe siècle, pour aboutir à la Déclaration universelle des droits de l'homme votée en décembre 1948 par l'Assemblée générale des Nations unies. Winston Churchill me paraît comme l'un des individus qui a le plus marqué l'histoire de son temps. Né à Blenheim Palace, ce château imposant offert par la reine Anne à son illustre ancêtre, John Churchill, duc de Marlborough, maintes fois vainqueur de Louis XIV, Winston Churchill fut l'homme d'Etat providentiel qui, par son énergie et sa clairvoyance, sauva l'Angleterre et l'Europe des griffes du nazisme alors que tout paraissait perdu, que la France s'enfonçait dans la collaboration et que les Etats-Unis de Roosevelt renâclaient même à l'idée d'une aide. En 1940, lorsque les circonstances l'imposèrent comme Premier ministre - n'avait-il pas été quasiment le seul à prédire une nouvelle guerre dans les années 1930 ? - il avait participé aux grands combats de l'Empire britannique en Inde, au Soudan, en Afrique du Sud (guerre des Boers). A maintes reprises, il avait détenu des portefeuilles ministériels essentiels. A la fin des années 1930, ce député, honni de l'opinion pacifiste, faisait encore figure de has been qu'on aurait volontiers laissé à son passe-temps, la peinture. Et pourtant... Churchill, par sa perspicacité inouïe et un courage à toute épreuve, osa affronter l'impopularité - " Je n'ai rien à offrir que du sang, du travail, des larmes et de la sueur " - alors que même en Angleterre nombre de ses amis étaient prêts par lâcheté et lassitude à accepter le joug hitlérien sur l'Europe. De Gaulle, en dépit des frictions périodiques qui l'opposèrent au Premier ministre anglais, savait ce que lui-même et le monde libre lui devaient lorsqu'il lui rendit cet hommage : " Le grand champion d'une grande entreprise et le grand artiste d'une grande histoire. " Churchill a été l'incarnation par excellence de la capacité d'un dirigeant, et d'abord d'un individu, à agir sur le cours des événements et à transformer une Histoire qui paraissait écrite. En 1946, il utilisa le premier l'expression " rideau de fer " après la mainmise soviétique sur l'Europe de l'Est. Il n'était pas que politique. Il fut aussi un grand écrivain. Sa biographie de son célèbre ancêtre et ses Mémoires de guerre, un monument d'intelligence et de pédagogie, lui ont valu, on l'oublie trop souvent, le prix Nobel de littérature en 1953. L'avocat libéral et franc-maçon Pierre-Théodore Verhaegen, anticlérical mais pas antireligieux, est certainement l'une des figures historiques qui a le plus contribué par son action à façonner l'histoire intellectuelle et philosophique de la Belgique. Sans son culot et son esprit d'entreprise, sans son pouvoir de conviction, sans sa foi inébranlable dans une liberté de l'enseignement marquée du sceau du libre examen, l'Université libre de Bruxelles n'aurait jamais vu le jour en novembre 1834. Surtout, elle n'aurait jamais pu se développer et résister à un environnement incroyablement hostile. Au XIXe siècle, Verhaegen lui a insufflé un esprit de corps, lui a trouvé des bâtiments et des financements, l'a défendue bec et ongles. Il décéda en décembre 1862. Dans l'éloge qu'il prononça quelques mois plus tard, le recteur de l'institution eut ces mots très justes : " Pour elle, il s'est fait le mendiant glorieux des souscriptions individuelles, le professeur improvisé de droit commercial, l'administrateur diligent d'un établissement universitaire. " Puisse l'ULB se trouver d'autres Verhaegen. ENTRETIEN : P. HX