Le regard est sans colère mais son intensité ne laisse aucun doute quant à la détermination de l'intéressé. La silhouette dégage une force tranquille. La mise, elle, s'affiche sobre : casquette de baseball noire et blazer. Rien dans l'apparence de Titus Kaphar (1976, Kalamazoo, Michigan), l'un des plasticiens les plus pertinents de sa génération, ne cultive le mythe de l'artiste. Détendu et affable, l'homme profite actuellement à Knokke d'une survey (une " vue d'ensemble "), mise sur pied par l'antenne littorale de la galerie Maruani Mercier, pour mettre des mots sur un corpus d'oeuvres auquel la vieille Europe n'avait consacré jusqu'ici que des expositions collectives (1). Cette perspective risque fort de changer au vu d'un talent qui sidère, abordant avec pudeur et justesse ce " corps noir " au coeur de la réalité socio-politique étasunienne, problématique cruciale dont les enjeux ont été si bien cernés par l'écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates (2). Exposé au même moment dans un ancien entrepôt de Zaventem, son Vesper Project est une installation immersive qui restitue une demeure du xixe siècle dont l'intérieur s'apparente à l'espace mental d'un personnage fictif en proie à des questions identitaires (3).

Je crois en une oeuvre qui ne cache pas la réalité sous-jacente mais qui l'éclaire.

Votre carrière a débuté sur le tard, à 27 ans, alors que votre travail a des contours virtuoses. Le don n'est-il pas la bonne clé de lecture pour expliquer votre oeuvre ?

Certainement pas. Au départ, j'étais dans un groupe de musique dans lequel je jouais de la basse. Mon ambition ? Devenir une rock star. Tout a changé quand j'ai vu pour la première fois celle qui allait devenir ma femme. Alors que je voulais la séduire, elle m'a renvoyé à la figure l'insouciance dans laquelle je vivais à l'époque. Je me suis inscrit à l'université pour lui prouver que l'avenir m'importait. C'est tout à fait par hasard que j'ai choisi l'histoire de l'art. Très vite, cela m'a passionné. Mon premier cours de peinture a été une révélation. Honnêtement, mes débuts étaient assez mauvais mais vu que je suis tenace, j'étais le premier à entrer en classe et le dernier à partir, ma technique s'est améliorée au fil du temps. Je crois au travail et à la motivation. Pas au don.

Marcus Bullock : un des clichés anthropométriques goudronnés de la série The Jerome Project. © DR

L'oeuvre que vous déployez est travaillée par la nécessité de repenser la représentation de l'homme noir dans l'art. Comment cela s'est-il imposé à vous ?

A l'université. J'ai assisté à un cours retraçant l'histoire de l'art depuis la préhistoire jusqu'à l'art contemporain... en un semestre. Un syllabus accompagnait le propos. Sur les 400 pages qu'il comprenait, 14 d'entre elles se proposaient d'aborder la place des Noirs au sein de la tradition artistique. Cela avait beau être flou, la section mêlant aussi bien les artistes de couleur que les modèles, j'étais avide de découvrir ce chapitre. Peut-être était-ce parce que j'étais le seul Noir parmi mes condisciples. Toujours est-il que, pressé par le temps, le professeur a refusé de commenter ce passage. J'ai insisté, allant même jusqu'à solliciter le doyen, rien n'y a fait. Cet événement a été fondateur pour moi. C'est devenu une obsession : je me suis mis à revisiter ces toiles qui avaient utilisé le corps noir en m'efforçant de le replacer à sa juste place.

Il n'est pas seulement question de lui rendre justice à travers la peinture, la sculpture est aussi dans votre ligne de mire, notamment à travers la série Monumental Inversions...

Oui et je le dois à l'un de mes enfants. Lors d'une visite au Musée national d'histoire naturelle de Washington, il s'est arrêté devant une statue de Theodore Roosevelt trônant devant l'entrée. Celle-ci représente le 26e président des Etats-Unis à cheval. A ses côtés, un Afro-Américain et un Amérindien cheminent à pied. J'ai été bouleversé par la réflexion de mon aîné qui m'a dit : " Papa, pourquoi il est à cheval alors que les deux autres doivent marcher ? " Cela m'a ébranlé. Aux Etats-Unis, la représentation des pères fondateurs de la Nation découle directement de l'art religieux. Nous ne nous contentons pas de faire des présidents des héros, nous en faisons des dieux. Il est temps de montrer qu'ils n'étaient ni des dieux, ni des monstres... mais des hommes tout simplement. C'est ce dont témoigne Monumental Inversions, par exemple à travers une statue en verre de George Washington livrant un récit alternatif sur le personnage.

J'ai compris combien les lieux déterminent les personnes.

Vous proposez d'apporter des " amendements " à l'histoire de l'art, comme on le ferait à une Constitution...

Je crois en une oeuvre qui ne cache pas la réalité sous-jacente mais qui l'éclaire. Il y a de la beauté dans l'histoire de l'art occidental... même si elle draine aussi de la tragédie. Mon travail est de concilier ces deux facettes. C'est la raison pour laquelle je m'appuie sur une technique classique que je m'applique à déconstruire. Cette confrontation me permet d'exprimer ce qui n'a jamais été formulé auparavant.

Dans son livre Le Procès de l'Amérique, le journaliste et écrivain Ta-Nehisi Coates parle d'une guerre de 250 ans menée par les Etats-Unis contre la population et les familles noires. Est-ce également votre façon de voir les choses ?

Après avoir lu cet ouvrage, je me suis dit que quelqu'un avait enfin trouvé les mots justes pour résumer la situation des Afro-Américains. Mon ambition est d'arriver à un résultat similaire à travers une mise en images de cette problématique. Coates et moi sommes d'accord sur de nombreux points.

L'êtes-vous également sur l'idée de cette " réparation " qu'il a évoquée ?

Oui, mais pas de la façon où les détracteurs de cette proposition l'entendent. Il n'est pas question d'offrir un chèque à chaque citoyen issu de cette communauté. L'approche est plus nuancée, elle consiste à mettre au jour les raisons pour lesquelles les Noirs sont davantage frappés par le chômage ou la mortalité infantile. Il importe que tout ce qui a été mis en place pour aboutir à cette situation, à proprement parler le " système ", soit démonté et remonté d'une telle façon que les miens ne pâtissent plus d'une éducation à bas prix, de mauvais soins de santé ou d'une politique de logement discriminatoire. Il faut que même la nourriture à laquelle ils ont accès change ; la majeure partie d'entre eux vivent dans de véritables " déserts alimentaires " ne faisant place qu'à la graisse et à l'alcool.

Nip Tuck : " J'ai voulu tracer une voie nouvelle conciliant la représentation du féminin sans verser dans les stéréotypes qui dépossèdent les êtres représentés. " © DR

Quel regard jetez-vous sur votre pays ?

Je suis un patriote pour la raison suivante : les principes de base des Etats-Unis sont formidables. C'est pour cette raison que ce qui se passe en ce moment à la Maison-Blanche m'afflige. Je ne pense pas que la personne qui est à la tête de ce pays en respecte les fondements. Ce qu'il fait, c'est dresser les communautés les unes contre les autres.

Même si elle aborde des questions sociétales fortes, vous confiez volontiers que votre oeuvre est avant tout personnelle...

Les deux sont indissociablement liés. Je suis originaire d'une famille qui a quitté le Mississippi après avoir connu l'esclavage. Je suis de la première génération à être née dans le Michigan où mes aïeuls sont venus afin de travailler dans l'industrie automobile. Très vite, ce secteur a périclité, les miens sont restés. Nous avons connu la pauvreté.

Il n'était pas question de peinture à la maison...

Certainement pas. Je ne savais pas que la vie que je mène aujourd'hui était même possible. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai lancé Next Haven, un projet qui permet à de jeunes artistes sans ressources de pouvoir profiter d'ateliers et de matériel. Aux Etats-Unis, en raison de leur prix, les écoles d'art sont en première ligne d'une ségrégation basée sur l'argent. Bien sûr, ce sont proportionnellement les Afro-Américains qui en subissent le plus les conséquences.

Une série de tableaux, The Jerome Project, dont vous exposez ici le portrait intitulé Marcus Bullock, est directement liée à votre père...

C'est une histoire compliquée. A 15 ans, j'ai quitté mon père pour une autre famille, une sorte d'adoption non officielle. Ce départ était nécessaire pour me mettre à l'abri car il était dépendant à la drogue. Les gens qui m'ont accueilli habitaient la Californie, j'ai pu mesurer toute la différence d'environnement par rapport à mon Michigan natal. J'ai compris combien les lieux déterminent les personnes. Des années plus tard, j'ai revu mon père. Pendant trois jours, je l'ai écouté parce qu'il voulait tout me raconter, des addictions à la violence conjugale. Je l'ai compris à la lueur d'un contexte, celui d'une région désindustrialisée dans les mailles de laquelle s'est glissé le crack, mais aussi à la lueur de l'incarcération massive - l'une des façons dont les Etats-Unis se débarrassent de leurs problèmes. Je ne savais pas quoi faire avec ce père repenti et sincère pour lequel il n'y avait plus de place dans ma vie. Je suis rentré à la maison et j'ai googlé son nom. Je suis tombé sur ses photos d'identité judicaire. Le pire, c'est qu'il y en avait des dizaines d'autres sous le même nom. Je me suis mis à peindre ces clichés anthropométriques sur des panneaux aux allures pieuses d'icônes byzantines. Je les ai ensuite recouverts de goudron (" tar "), mot parfois utilisé comme une insulte raciste, en ajustant le niveau de ce matériau en fonction de la durée de vie passée en prison par l'individu représenté.

Dans votre exposition à Knokke, on peut voir ce très beau tableau intitulé Nip Tuck (2009). La partie supérieure laisse deviner un personnage féminin dont la nudité n'est que suggérée en raison de la toile qui a été enroulée sur elle-même. La partie inférieure pend, quant à elle, de manière brute. On dirait un saccage !

J'ai abordé cette oeuvre à la façon d'une expérimentation. Je suis parti du constat suivant : alors que le nu est une tradition bien établie dans la peinture occidentale, le corps de la femme noire n'est presque jamais exposé de manière à évoquer la beauté, le désir. Partant de là, j'ai voulu tracer une voie nouvelle conciliant la représentation du féminin sans verser dans les stéréotypes qui dépossèdent les êtres représentés. Le saccage est à l'image du déchirement que cela a opéré en moi. Le résultat voile et dévoile tout à la fois.

(1) Survey, Titus Kaphar : à la galerie Maruani Mercier, à Knokke (90, Kustlaan), jusqu'au 7 septembre prochain. www.maruanimercier.com.

(2) Lire Une colère noire (2016) et Le Procès de l'Amérique (2017) aux éditions Autrement.

(3) The Vesper Project : The Warehouse, à Zaventem (5, Lambroekstraat), jusqu'au 28 septembre prochain.