Chizhov est considéré comme un vieux routier du monde diplomatique. Il est l'ambassadeur russe auprès de l'Union européenne depuis 2005. Il allie la rigueur traditionnelle du diplomate russe aguerri à une certaine espièglerie. Interview.
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Chizhov est considéré comme un vieux routier du monde diplomatique. Il est l'ambassadeur russe auprès de l'Union européenne depuis 2005. Il allie la rigueur traditionnelle du diplomate russe aguerri à une certaine espièglerie. Interview. Comment décririez-vous les relations actuelles entre l'Europe et la Russie ?Vladimir Chizhov : (Il joue la surprise) Que voulez-vous dire ? Les relations entre l'Europe et la Russie ? Mais la Russie fait partie intégrante de l'Europe !Pardon, je voulais dire avec l'Union européenne...Vous savez, c'est là l'une des principales erreurs de l'Union européenne. L'Europe est plus que l'Union européenne. J'ai récemment entendu un dirigeant européen parler de l'ambition de faire de l'UE un continent climatiquement neutre. (Rires) Depuis quand l'UE est-elle un continent ? L'UE ne peut pas exister en tant que continent, elle ne peut être coupée du reste de l'Europe.Il y a dix ans, nous avons eu un sommet UE-Russie à Khabarovsk, en Extrême-Orient russe. Ce fut une expérience intéressante pour les participants de l'Union européenne. Rétrospectivement, plusieurs participants de l'UE m'ont dit qu'ils y ont appris que l'UE n'est, en fait, qu'une petite péninsule sur le grand continent eurasiatique. Il est clair que l'UE ne peut rester compétitive dans un monde multipolaire plein de puissances émergentes que si nous unissons nos forces. C'est pourquoi mon Président propose de faire une Europe qui s'étendrait de Lisbonne à Vladivostok.Vous travaillez à Bruxelles depuis 2005. Qu'est-ce qui a le plus changé au cours de ces années ?Nous avons eu nos hauts et nos bas. Je regrette bien sûr que nous n'ayons pas eu de sommet bilatéral avec l'Union depuis 2014, date à laquelle l'Union européenne a soudainement coupé les ponts. En ce moment, les relations sont une anomalie. Toutefois, nous gardons l'espoir que l'UE reprenne bientôt ses esprits.N'est-il pas compréhensible que l'Union européenne ait annulé ce sommet au milieu de la crise ukrainienne ?Je ne dirais pas que l'Ukraine est la principale raison des tensions actuelles. La crise en Ukraine a plus servi de catalyseur que de cause. Nous avions déjà des problèmes auparavant. En d'autres termes, l'UE ne sait toujours pas comment composer avec la Russie. Il existe des malentendus de part et d'autre.Ainsi, l'une des principales pierres d'achoppement est que l'UE se présente comme une entité fondée sur des valeurs. Ce qui est, historiquement parlant, une erreur: l'UE a été créée sur base d'intérêts. L'idée initiale était de priver la France et l'Allemagne de leur industrie d'armement et d'empêcher ainsi une nouvelle guerre en Europe. A l'époque, le charbon et l'acier étaient les principales matières premières de l'industrie de l'armement. Ce n'est que bien plus tard que toutes ces prétendues valeurs sont venues décorer l'accord original.Pourquoi serait-ce une mauvaise chose que l'Union européenne soit une entité fondée sur des valeurs ?Cela dépend de la façon dont vous définissez ces valeurs. Chaque fois qu'un de mes interlocuteurs me rappelle les valeurs de l'UE, je lui demande s'il peut me montrer une liste de ces fameuses valeurs pour que je puisse les comparer à notre vision des valeurs fondamentales. He bien, on ne m'a jamais donné cette liste.Des fonctionnaires européens pourraient par exemple vous répondre que des élections libres et équitables font partie de ces valeurs européennes. Ils pourraient même ajouter que ce n'est pas le cas en Russie.Mais qu'entend-on par "élections libres et équitables" ? Regardez le système électoral américain : c'est carrément médiéval ! Je l'ai dit à mes interlocuteurs américains à plusieurs reprises. Ils étaient même d'accord avec moi ! (rires)Certes le système américain a ses particularités, mais elles ne peuvent être comparées à ce qui se passe pendant les campagnes électorales en Russie.Oui bon, mais tant qu'on y est je me pose aussi des questions sur la manière dont les élections se déroulent dans certaines parties de l'Europe. Nous sommes tous membres du Conseil de l'Europe et de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe NDLR), qui conduit des missions d'observation électorale. Toutefois, ces systèmes ne sont pas appliqués partout de la même manière. Pour une raison quelconque, ils envoient 500 observateurs dans un pays et zéro dans un autre, tout ça parce qu'on estime que ce dernier est une "démocratie établie". C'est injuste. Mais soit, à un moment donné, tout le monde voyait l'Union européenne comme un beau et rutilant château dominant les terres aux alentours. Ça a pris du temps, mais l'éclat s'est aujourd'hui estompé. L'UE n'est pas devenue un super-État, et elle ne le sera probablement jamais.La Russie veut que les sanctions soient levées, n'est-ce pas ?Nous ne demandons rien. C'est une erreur que l'UE a commise et qu'elle seule peut corriger. Quand l'UE sera prête, elle saura où nous trouver. Le jour où l'UE décidera de lever les soi-disant sanctions, toutes les contre-mesures seront immédiatement suspendues.Alors, vous négociez vraiment ?Pas du tout. Nous ne négocions pas sur la question elle-même.L'avenir de l'UE vous préoccupe-t-il ?Non. C'est une construction très robuste. Le Brexit a montré combien il est difficile et douloureux pour un pays de quitter l'UE.Certains dirigeants européens craignent que l'UE, maintenant qu'elle n'est plus assise à la table des superpuissances, ne soit elle-même menacée.Si vous me demandez si l'UE est au menu de Donald Trump, ce n'est pas à moi de le dire. Je me permets juste de rappeler qu'il a encore dit récemment que l'UE était tout "aussi mauvaise" que la Chine, "mais seulement plus petite". Je peux par contre vous assurer que l'UE n'est pas au menu de la Russie.Vous avez dit récemment en Grèce qu'on ne peut pas faire confiance aux Américains.Je crains que mes paroles aient été déformées. Il y a quelques semaines, la Grèce a signé un nouvel accord de défense avec les États-Unis. J'ai juste fait remarquer que les Grecs devraient être prudents. Les Kurdes pensaient aussi que l'Amérique était leur alliée. Et regardez ce qui leur est arrivé.Cela s'applique à tous les pays européens de l'OTAN.(Il sourit) En effet ! Mais en toute honnêteté, nous ne voulons pas distiller la discorde. La Russie ne souhaite pas diviser l'Union européenne, même si vous pensez peut-être le contraire. L'Amérique a son rôle à jouer dans la politique européenne de sécurité.Est-ce que vous percevez des signes d'ouverture des Américains envers la Russie ?(Soupirs) J'ai l'impression que les Américains sont trop occupés à se dévorer entre eux.Je pensais que vous alliez dire qu'ils sont trop occupés à trouver les pirates russes.Oh, c'est du passé. Ils se disputent maintenant principalement au sujet de l'Ukraine. Si vous écoutez les médias américains, vous remarquerez que l'Ukraine est maintenant dix fois plus souvent mentionnée que la Russie.A ce propos, pensez-vous qu'il sera bientôt possible de renégocier en Ukraine ?Différentes choses doivent se passer avant qu'un nouveau sommet puisse avoir lieu. Les troupes ukrainiennes doivent s'éloigner de la ligne de démarcation (la ligne de 500 kilomètres qui sépare la zone rebelle de la zone sous contrôle ukrainien, NDLR), mais elles ne l'ont pas encore fait. Et, bien sûr, il y a des groupes nationalistes, comme le bataillon Azov, qui ont déjà annoncé qu'ils prendraient la place de l'armée ukrainienne si elle se retire. Quoi qu'en dise Zelensky, son incapacité à les renvoyer témoigne d'un manque de leadership.Pour l'Occident, il est néanmoins assez évident que la Russie est l'agresseur.Dire que la Russie est l'agresseur ne se base sur rien. Si l'Ukraine est sérieuse dans ses accusations, pourquoi n'a-t-elle jamais déclaré la guerre ? En février 2014, trois ministres des affaires étrangères des pays de l'UE ont négocié avec le gouvernement ukrainien de l'époque. Le gouvernement ukrainien a alors accepté de lever l'état d'urgence et de retirer les forces de police du centre de Kiev. Cependant, l'opposition n'a jamais tenu sa promesse de former un gouvernement d'unité nationale. Ils se sont déclarés en tant que gagnants. En conséquence, les habitants de Donbass ont, à juste titre, commencé à penser : s'ils sont les gagnants, nous sommes les perdants. Au départ, les régions de Donbass étaient favorables à la fédéralisation du pays. Et c'est normal puisque l'Ukraine est un pays divisé, et ne peut rester un pays que s'il est fédéralisé.La Russie est aujourd'hui très présente au Moyen-Orient, alors que l'UE est totalement absente. Est-ce que cela changera la situation ?La Russie est en train de retourner au Moyen-Orient. L'Union soviétique était omniprésente à l'époque. Après la chute de l'Union soviétique, la Russie a dû se retirer de certaines parties du monde. Aujourd'hui, la Russie se trouve dans une position unique. Nous sommes le seul pays qui parle à tout le monde. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou se rend maintenant à Moscou deux fois plus souvent qu'à Washington. Nous parlons aux Palestiniens, au peuple saoudien, aux Turcs, au gouvernement syrien et à l'opposition syrienne. Outre des motifs altruistes, nous le faisons principalement pour combattre le terrorisme international.