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Le football de haut niveau doit se préparer à vivre de profondes révolutions, car le système actuel est obsolète. Tel est le constat posé par William Gaillard, qui connaît le milieu de très près. Aujourd'hui conseiller pour les matières sportives au sein du cabinet de relations publiques Burson-Marsteller, à Bruxelles, il fut pendant quinze ans cadre de l'Union européenne de football (UEFA), directeur de la communication de l'Union des fédérations européennes, puis conseiller de Michel Platini lorsqu'il était président de l'organisation. Auparavant, cet érudit a travaillé pour la Commission européenne, les Nations unies et l'industrie aéronautique. Le monde du football bascule vers une professionnalisation sans freins en 1995, lorsque le recours devant la Cour européenne de justice d'un certain Jean-Marc Bosman, joueur du FC Liège désireux d'obtenir un transfert à Dunkerque en dépit du refus de son club, se conclut par un arrêt historique pour le monde du sport : les transferts internationaux sont facilités, les quotas de joueurs étrangers par équipe sont interdits. " On dit souvent que l'arrêt Bosman a transformé le football en supprimant les frontières, analyse William Gaillard. Je vois davantage l'arrêt Bosman comme une conséquence d'une évolution amorcée dans les années 1980. La cause, selon moi, est la privatisation des chaînes nationales de télévision. Cela a produit une concurrence qui a énormément augmenté les ressources financières du football. Les droits télé sont désormais vendus pour des sommes de plus en plus importantes. Il faut se souvenir que peu de temps auparavant, dans les années 1950-1960, certaines fédérations nationales payaient encore les télévisions pour retransmettre les matches. " Les nouvelles opportunités offertes par cette révolution financière sont rapidement détectées par des hommes d'affaires, dont Silvio Berlusconi, qui dirige à la fois, en Italie, un empire médiatique et l'AC Milan, et Bernard Tapie, en France, à la tête de l'Olympique de Marseille. Avec quelques autres, ils envisagent la création d'une Ligue privée européenne. Pour l'éviter, l'UEFA transforme la Coupe des clubs champions en Champions League, dès 1992. La même année, les Anglais créent la Premier League, pour amasser les droits télé. " Nous sommes entrés dans ce nouveau système sans en mesurer toutes les conséquences, et surtout sans avoir le courage ou la clairvoyance de le réglementer, estime William Gaillard. Les membres des fédérations n'y étaient pas préparés, n'étaient pas formés pour cela et n'avaient pas de vision de ce que serait le football vingt ans plus tard. Lors de certaines réunions du comité exécutif de l'UEFA, nous nous étonnions de voir les représentants des fédérations parler durant des heures d'une réglementation des brassards de capitaine, pour les standardiser et éviter les symboles nationalistes, alors que les règlements financiers étaient passés en revue en quelques minutes à peine. Certains ne les avaient sans doute même pas lus. " Avec l'explosion des droits télévisés (6,92 milliards d'euros en Premier League, pour la période 1980-1990), les clubs se lancent dans une course infernale à l'argent. Les ligues gèrent à l'échelon national cette révolution commerciale en devenir. Les agents de joueurs comprennent très vite tout le profit qu'ils peuvent en tirer : ce sont sans aucun doute les grands bénéficiaires de ce pactole. " Quant aux fédérations, elles ont progressivement perdu leur raison d'être, souligne William Gaillard. Au départ, au xixe siècle, leur vocation était de favoriser le sport de base. Aujourd'hui, les présidents de fédération ne parlent plus que de la Coupe du monde, de l'Euro, des Ligues et de l'argent. Ils négligent le pouvoir formateur du sport. " Ces représentants, souvent d'origines assez modestes, gravissent les échelons en marge de cette " évolution " et deviennent du jour au lendemain des notables, dont le train de vie explose. " En quinze ans, nous sommes passés de 200 millions à 3,5 milliards de droits télévisés et de sponsoring pour la seule Champions League, épingle ce spécialiste du sport. Mais nous sommes restés avec les mêmes structures et les mêmes contrôles financiers. Personne n'a compris à temps que l'argent était en train de détruire le foot. " Tandis que le football se transforme en une entreprise gigantesque à l'échelle mondiale, des pratiques illicites se développent, un peu partout. On ne compte plus les indices de corruption, les matches truqués, les compétitions achetées, les enquêtes ouvertes par la justice... Les fédérations, qui n'étaient pas préparées à cette révolution, sont gangrenées. " A l'UEFA, le problème était encore bénin dans la mesure où la plupart des représentants venaient de pays démocratiques où il existe un Etat de droit et des pratiques éthiques, relève William Gaillard. Mais au niveau mondial, ce n'était pas forcément le cas. " Traduction, en des termes moins diplomatiques : à la Fifa, la gabegie est énorme, le comité exécutif des années Blatter est digne d'un régime mafieux et les régimes dictatoriaux sont fréquentés sans aucun scrupule. Des millions d'euros s'envolent dans des pratiques qui se nourrissent d'argent sale et de dessous de table. " Après la démission contrainte et forcée de Sepp Blatter, en 2015, la Fifa a décidé, sous la pression, d'une série de réformes avec la création de comités de contrôle ou de comités d'éthique indépendants, avec des enquêteurs et des juges inamovibles, avec une limitation du mandat du président, autant de mesures nécessaires dans une démocratie, signale William Gaillard. Je crains toutefois que le système ne se protège. Les évolutions ne sont pas de nature à me rassurer. " Depuis son arrivée à la tête de la fédération internationale, le 26 février 2016, Gianni Infantino détricote les réformes décidées à la fin de l'ère Blatter et élimine des gens compétents au sein de l'administration pour les remplacer par des personnages plus dociles. En réalité, certaines instances internationales n'ont plus aucun droit moral à gérer ce sport. " Car elles sont désormais entre les mains d'une nouvelle génération qui a compris tout l'intérêt de la manne énorme d'argent véhiculé sans contrôle dans le football. Sous la coupe d'un crime organisé moderne. Selon l'ancien cadre de l'UEFA, ce contexte réveille le rêve des grands clubs de créer une Super Ligue européenne, en marge des instances actuelles. Tout à tour, ces dernières semaines, Arsène Wenger (ancien entraîneur d'Arsenal) et Andrea Agnelli (président de la Juventus de Turin et de l'European Club Association) en ont évoqué la perspective. " La question est en effet de savoir combien de temps ces clubs, qui ont souvent à leur tête des dirigeants modernes et efficaces, présents dans le football moderne depuis des années, vont encore accepter de se faire gouverner par ces organisations qui, au passage, se servent largement pour couvrir leurs frais de fonctionnement, déclare-t-il. Le système actuel d'organisation du football est obsolète et une Super League pourrait être la seule façon de sauver les apparences et les principes. Ce serait une reconnaissance de la professionnalisation du sport, sur la base du modèle américain. " Aux Etats-Unis, les principaux sports se jouent au sein de ligues fermées, avec les mêmes protagonistes d'une année à l'autre, dont la vocation consiste à engendrer un maximum de profits au départ d'une lutte entre des clubs hyperconcurrentiels. " Mais, aux Etats-Unis, on est très ferme sur les paris, les matches truqués..., insiste William Gaillard. Parce que si l'on veut un divertissement de qualité, il faut que les gens trouvent la compétition crédible. " Pour cela, il faut absolument mettre un terme aux scandales à répétition qui ont touché le football européen ces dernières années, que ce soit en Grèce, en Turquie ou dans les pays de l'Est. " Si certains peuvent acheter des matches, c'est parce que les arriérés de salaires dans ces pays sont à ce point monstrueux que les joueurs sont facilement à la merci de ces mafias, expose l'ancien cadre de l'UEFA. Mais le problème risque bien de ne plus se limiter à ces pays : quand ces joueurs arrivent dans des gros championnats européens, ils emmènent avec eux leur environnement mafieux. Ces pratiques gangrènent peu à peu tous nos championnats. Cela a été dénoncé des dizaines de fois, en vain. Trop peu de monde s'en soucie. Il n'y a pas de cas prouvé à ce jour d'un trucage lors des matches de la Champions League, mais on a trop de cas prouvés pour les qualifications sans intérêt pour l'Europa League, qui se déroulent au mois de juillet au fond des Balkans. Dans une phase finale de Coupe du monde, c'est aussi compliqué parce que les joueurs impliqués gagnent déjà des dizaines de millions. Là, l'argent sert de garde-fou. Je ne crois pas que l'on soit au point où une grande finale pourrait être achetée parce que cela coûterait des centaines de millions. " Cette Super League européenne pourrait, par exemple, être composée des trente-deux clubs phares des championnats européens. Elle se jouerait le week-end, tandis que les championnats nationaux se joueraient en semaine. A terme, les jeunes de moins de 21 ans ou de moins de 23 ans pourraient jouer le championnat national et les équipes A joueraient le week-end. Les petits clubs, quant à eux, deviendraient des clubs formateurs qui alimentent le système, comme c'est le cas aux Etats-Unis. Où tout débute en outre de l'université, avec un avantage : les joueurs sont bien mieux préparés à la vie professionnelle que chez nous. " Les ligues nationales ne vont pas mourir, elles vont simplement s'évanouir progressivement, pronostique William Gaillard. Je ne crois pas à une transition brutale vers cette Super League européenne mais, comme Arsène Wenger, Andrea Agnelli et beaucoup d'autres, je vois les clubs du top européen jouer dans une Champions League plus élitiste (après 2024) principalement gouvernée par les clubs et à leur bénéfice. " Les grands clubs professionnels ont donc entre leurs mains les clés de l'avenir du football. Mais ils ne sont, potentiellement, pas les seuls. " Pratiquement personne n'a vu passer une décision de justice qui pourrait révolutionner tous les sports, y compris le football ", prolonge ce spécialiste du sport. En 2014, deux patineurs de vitesse néerlandais, Mark Tuitert et Niels Kerstholt, ont intenté un procès à l'Union internationale de patinage et sont allés jusqu'à la Cour européenne de justice. Ils réclamaient le droit de participer à des compétitions privées qui n'étaient pas régies par la Fédération. La Cour de justice a examiné l'affaire et a décidé, en décembre 2017, que les patineurs avaient parfaitement le droit de patiner pour qui ils voulaient. " Cet arrêt a créé une grosse panique dans tous les sports, parce que ses conséquences peuvent être explosives, commente-t-il. Si l'on traduit ça pour le football, cela signifierait que les joueurs pourraient participer à une Coupe du monde organisée par un autre acteur que la Fifa. Une entreprise privée pourrait très bien décider d'organiser un tournoi rival et offrir des sommes faramineuses aux participants, bien davantage que ce qu'ils touchent aujourd'hui. Selon cet arrêt, la Fifa n'a pas la légitimité juridique du monopole, l'organisation du sport doit être ouverte à la concurrence qui prévaut dans le secteur privé. Je suis persuadé que certains acteurs importants l'ont évidemment compris et se préparent à agir en conséquence. " Un autre arrêt, datant de 2006, pourrait révolutionner le monde du sport. David Meca-Medina, un nageur espagnol accusé de dopage par la Fédération espagnole de natation et la Fédération internationale est allé devant les tribunaux et, en dernière instance, devant la Cour européenne de Luxembourg. Celle-ci l'a débouté en estimant qu'il était juste qu'il ait été sanctionné, parce que les preuves de dopage étaient confondantes. " Par contre, enchaîne William Gaillard, la Cour a précisé que la Fédération n'avait en réalité pas le pouvoir de sanctionner : il aurait dû être jugé devant un tribunal civil. Autrement dit, il n'y a pas de loi sportive, les règles de droit doivent être les mêmes pour tout le monde. Cela peut avoir des conséquences dévastatrices, y compris dans le football. Demain, une équipe pourrait très bien se plaindre que la Fédération a abusé de son monopole en la reléguant de première en deuxième division. C'est un préjudice, comme si l'on disait à une grande marque automobile de ne plus vendre que des petits véhicules pendant un an. On restreint l'accès au libre marché, on utilise une règle sportive pour violer leurs droits fondamentaux. " La prophétie de cet ancien cadre de l'UEFA ? " Nous sommes au-devant de révolutions énormes. L'échafaudage actuel va s'effondrer. Tant les grands clubs que de grandes entreprises privées peuvent prendre l'initiative. La Ligue des nations ou une Coupe du monde des clubs ne seraient que le dernier sursaut du "Monde d'hier", pour paraphraser Stefan Zweig, avant que cela ne s'effondre. "