Lors de cette prière retransmise en direct, M. Erdogan, qui portait pour l'occasion une calotte islamique, a lu la première sourate du livre sacré des musulmans. Puis les quatre minarets de Sainte-Sophie ont émis l'appel à la prière signalant le début du rite.

"Nous assistons à un moment historique (...) Une longue séparation prend fin", a déclaré le chef de l'Autorité religieuse Ali Erbas qui, pendant son prêche, tenait un cimeterre symbolisant la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453.

Il s'agit de la première prière collective organisée depuis 86 ans à Sainte-Sophie, oeuvre architecturale majeure construite au VIe siècle qui a successivement été une basilique byzantine, une mosquée ottomane et un musée.

Le 10 juillet, M. Erdogan a décidé de rendre l'édifice au culte musulman après une décision de justice révoquant son statut de musée obtenu en 1934.

Cette mesure a suscité la colère de certains pays, notamment la Grèce qui suit de près le devenir du patrimoine byzantin en Turquie. Le pape François s'est aussi dit "très affligé" par cette reconversion.

Malgré l'épidémie de nouveau coronavirus, des foules compactes se sont formées dans la matinée autour de Sainte-Sophie, ont constaté des journalistes de l'AFP. Plusieurs fidèles ont même passé la nuit sur place.

"C'est historique. Qu'Allah bénisse Recep Tayyip Erdogan. Il fait de si belles choses. Je suis très émue", a déclaré à l'AFP Aynur Saatçi, une femme au foyer de 49 ans qui a écourté ses vacances pour venir prier à Sainte-Sophie.

"Briser les chaînes"

Pour nombre d'observateurs, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée vise à galvaniser la base électorale conservatrice et nationaliste de M. Erdogan, dans un contexte de difficultés économiques aggravées par la pandémie.

En prenant cette décision, le chef de l'Etat, souvent accusé de dérive islamiste, s'attaque aussi à l'héritage du fondateur de la République, Mustafa Kemal, qui avait transformé Sainte-Sophie en musée pour en faire l'emblème d'une Turquie laïque.

Comme un symbole, M. Erdogan a choisi pour la première prière le jour du 97ème anniversaire du traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie moderne et que le président, nostalgique de l'Empire ottoman, appelle souvent à réviser.

Sainte-Sophie reste en Turquie étroitement associée à la prise de Constantinople par le sultan Mehmet II, dit le Conquérant. Une fanfare ottomane était d'ailleurs présente sur le parvis de l'édifice vendredi.

"C'est le moment où la Turquie brise ses chaînes. Elle pourra désormais faire ce qu'elle souhaite, sans être soumise à l'Occident", estime Selahattin Aydas, un commerçant venu prier à Sainte-Sophie.

"Personne d'autre que notre président n'aurait pu la retransformer en mosquée", ajoute-t-il.

La prière de vendredi intervient par ailleurs dans un contexte de fortes tensions entre Ankara et Athènes, liées notamment aux explorations turques d'hydrocarbures en Méditerranée orientale.

La Grèce a vivement dénoncé la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée, y voyant une "provocation envers le monde civilisé".

"Show politique"

Israfil, un vendeur de kilims près de Sainte-Sophie, est mécontent de la reconversion de Sainte-Sophie, redoutant un "impact négatif sur le tourisme" qui a déjà énormément souffert de l'épidémie.

"Tout ce show, c'est pour des raisons politiques", grommelle-t-il.

Mais Ankara a rejeté toutes les critiques au nom de la "souveraineté", soulignant que les touristes pourront continuer de visiter cet édifice classé au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco.

La précipitation des autorités pour y organiser une première prière suscite en tout cas des inquiétudes.

"Les mesures prises à la hâte (...) peuvent avoir des conséquences désastreuses et causer des dégâts irréversibles" à l'édifice vieux de 15 siècles, souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l'Université de Pittsburgh.

Le sort des mosaïques byzantines qui se trouvent à l'intérieur de Sainte-Sophie préoccupe particulièrement les historiens.

L'Autorité des affaires religieuse (Diyanet) a affirmé qu'elles seraient dissimulées par des rideaux uniquement pendant les prières, l'islam interdisant les représentations figuratives, et resteraient visibles le reste du temps.

L'Eglise orthodoxe grecque "en deuil"

Les églises orthodoxes à travers la Grèce étaient "en deuil" vendredi au moment où des milliers de musulmans participaient à la première prière en l'ex-basilique Sainte-Sophie, haut-lieu de l'orthodoxie reconverti en mosquée.

A travers toute la Grèce, les cloches des églises devaient sonner en début d'après-midi, leurs drapeaux en berne pour protester contre ce que l'archevêque Iéronymos, chef de l'Eglise de Grèce, a qualifié d'"acte impie souillant" l'ancienne basilique de l'empire byzantin.

Aujourd'hui "est un jour de deuil pour toute la chrétienté", a déclaré le patriarche, qui dira une messe spéciale dans la soirée à la cathédrale d'Athènes et chantera l'hymne acathiste en l'honneur de la vierge Marie.

Cet hymne acathiste fut chanté la première fois pour célébrer la protection que la vierge offrit à la ville de Constantinople, lors de son siège en 626. La bataille fut remportée par les forces grecques contre les armées ottomanes, pendant que le patriarche Serge implorait la protection de la vierge et que le peuple défilait en procession.

Selon la tradition grecque, la même messe a été dite à Sainte-Sophie, à la veille de la chute de l'empire byzantin aux Ottomans en 1453.

Sainte-Sophie est "un symbole de notre foi et un monument universel de la culture", a ajouté Mgr Iéronymos.

"Pour nous, Grecs orthodoxes, Sainte-Sophie est aujourd'hui plus que jamais dans nos esprits. Là-bas bat notre coeur", a aussi déclaré vendredi devant la presse le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis.

"Ce qui se passe à Constantinople aujourd'hui n'est pas une manifestation de puissance mais au contraire le signe d'une faiblesse", a-t-il ajouté, accusant la Turquie d'"insulter le patrimoine du 21e siècle".

Après avoir reçu le patriarche d'Alexandrie Theodore II, le Premier ministre a appelé à "transformer notre tristesse en force, sang-froid et en unité. Parce que Sainte-Sophie existe justement pour nous unir tous, nous invitant à regarder plus haut".

Des des organisations religieuses et nationalistes ont appelé à manifester à partir de 16H00 GMT à Athènes et Thessalonique.

Convertie en mosquée après la prise de Constantinople, Sainte-Sophie a été transformée en musée en 1934 par le premier président de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, soucieux de "l'offrir à l'humanité".

La maison natale d'Atatürk à Thessalonique, la 2e ville de Grèce, a été fermée vendredi par le consulat turc, officiellement pour entretien jusqu'à lundi.

Lors de cette prière retransmise en direct, M. Erdogan, qui portait pour l'occasion une calotte islamique, a lu la première sourate du livre sacré des musulmans. Puis les quatre minarets de Sainte-Sophie ont émis l'appel à la prière signalant le début du rite."Nous assistons à un moment historique (...) Une longue séparation prend fin", a déclaré le chef de l'Autorité religieuse Ali Erbas qui, pendant son prêche, tenait un cimeterre symbolisant la conquête de Constantinople par les Ottomans en 1453.Il s'agit de la première prière collective organisée depuis 86 ans à Sainte-Sophie, oeuvre architecturale majeure construite au VIe siècle qui a successivement été une basilique byzantine, une mosquée ottomane et un musée. Le 10 juillet, M. Erdogan a décidé de rendre l'édifice au culte musulman après une décision de justice révoquant son statut de musée obtenu en 1934.Cette mesure a suscité la colère de certains pays, notamment la Grèce qui suit de près le devenir du patrimoine byzantin en Turquie. Le pape François s'est aussi dit "très affligé" par cette reconversion.Malgré l'épidémie de nouveau coronavirus, des foules compactes se sont formées dans la matinée autour de Sainte-Sophie, ont constaté des journalistes de l'AFP. Plusieurs fidèles ont même passé la nuit sur place."C'est historique. Qu'Allah bénisse Recep Tayyip Erdogan. Il fait de si belles choses. Je suis très émue", a déclaré à l'AFP Aynur Saatçi, une femme au foyer de 49 ans qui a écourté ses vacances pour venir prier à Sainte-Sophie.Pour nombre d'observateurs, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée vise à galvaniser la base électorale conservatrice et nationaliste de M. Erdogan, dans un contexte de difficultés économiques aggravées par la pandémie.En prenant cette décision, le chef de l'Etat, souvent accusé de dérive islamiste, s'attaque aussi à l'héritage du fondateur de la République, Mustafa Kemal, qui avait transformé Sainte-Sophie en musée pour en faire l'emblème d'une Turquie laïque.Comme un symbole, M. Erdogan a choisi pour la première prière le jour du 97ème anniversaire du traité de Lausanne qui fixe les frontières de la Turquie moderne et que le président, nostalgique de l'Empire ottoman, appelle souvent à réviser.Sainte-Sophie reste en Turquie étroitement associée à la prise de Constantinople par le sultan Mehmet II, dit le Conquérant. Une fanfare ottomane était d'ailleurs présente sur le parvis de l'édifice vendredi."C'est le moment où la Turquie brise ses chaînes. Elle pourra désormais faire ce qu'elle souhaite, sans être soumise à l'Occident", estime Selahattin Aydas, un commerçant venu prier à Sainte-Sophie."Personne d'autre que notre président n'aurait pu la retransformer en mosquée", ajoute-t-il.La prière de vendredi intervient par ailleurs dans un contexte de fortes tensions entre Ankara et Athènes, liées notamment aux explorations turques d'hydrocarbures en Méditerranée orientale.La Grèce a vivement dénoncé la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée, y voyant une "provocation envers le monde civilisé".Israfil, un vendeur de kilims près de Sainte-Sophie, est mécontent de la reconversion de Sainte-Sophie, redoutant un "impact négatif sur le tourisme" qui a déjà énormément souffert de l'épidémie."Tout ce show, c'est pour des raisons politiques", grommelle-t-il.Mais Ankara a rejeté toutes les critiques au nom de la "souveraineté", soulignant que les touristes pourront continuer de visiter cet édifice classé au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco.La précipitation des autorités pour y organiser une première prière suscite en tout cas des inquiétudes."Les mesures prises à la hâte (...) peuvent avoir des conséquences désastreuses et causer des dégâts irréversibles" à l'édifice vieux de 15 siècles, souligne Tugba Tanyeri Erdemir, chercheuse à l'Université de Pittsburgh.Le sort des mosaïques byzantines qui se trouvent à l'intérieur de Sainte-Sophie préoccupe particulièrement les historiens.L'Autorité des affaires religieuse (Diyanet) a affirmé qu'elles seraient dissimulées par des rideaux uniquement pendant les prières, l'islam interdisant les représentations figuratives, et resteraient visibles le reste du temps.