Reporter de guerre, Chris Hedges a été le correspondant du New York Times au Moyen-Orient entre les années 1980 et 1990. En 2002, il reçoit, conjointement avec des journalistes du quotidien, le prix Pulitzer pour un dossier sur le terrorisme. Il est aujourd'hui pasteur presbytérien en l'église de Claremont, près de Los Angeles. Son regard sur la politique extérieure des Etats-Unis et sur l'évolution sociétale de son pays est particulièrement acéré.
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Reporter de guerre, Chris Hedges a été le correspondant du New York Times au Moyen-Orient entre les années 1980 et 1990. En 2002, il reçoit, conjointement avec des journalistes du quotidien, le prix Pulitzer pour un dossier sur le terrorisme. Il est aujourd'hui pasteur presbytérien en l'église de Claremont, près de Los Angeles. Son regard sur la politique extérieure des Etats-Unis et sur l'évolution sociétale de son pays est particulièrement acéré. Le retrait des troupes américaines d'Afghanistan signifie-t-il la fin de la guerre contre le terrorisme? La guerre contre le terrorisme a toujours été une guerre fantôme. Il est impossible de lancer une guerre conventionnelle contre le terrorisme. La seule façon de vaincre les terroristes est de les isoler au sein de leur propre société, ce que n'ont pas compris les décideurs de l'époque. Je me trouvais au Moyen-Orient après le 11-Septembre. La grande majorité des musulmans était consternée par les atrocités commises au nom de leur religion. Si nous avions eu le courage d'accepter notre vulnérabilité et d'investir sur cette empathie, nous serions bien plus en sécurité que nous ne le sommes aujourd'hui. Au lieu de cela, nous avons conduit une campagne indiscriminée de terreur longue de vingt années. Terreur est le mot qui convient, quand on pense que 70 000 civils afghans ont été tués. Les talibans sont désormais revenus au pouvoir. Ce fiasco participe de l'agonie de l'empire américain. Les reporters de guerre comme moi ont essayé d'avertir l'opinion publique sur les dangers de la guerre contre le terrorisme, mais nos voix ont été étouffées. Je parle arabe ; j'ai été chef du bureau du New York Times au Moyen-Orient. Mais parce que je ne nourrissais pas, par mes écrits, le discours dominant, ma voix a été mise sous silence. Dans le même temps, certains soi-disant "experts" étaient invités à s'exprimer sur le sujet alors qu'ils ignoraient largement ce qui se passait sur place, tant linguistiquement, historiquement que culturellement. D'une manière générale, le déclin de l'empire américain est fortement lié au déclin des médias. Comment a évolué le paysage médiatique américain ces vingt dernières années? La première nouveauté est la consolidation des médias dans les mains d'une demi-douzaine de grands groupes. La division médias de ceux-ci est en compétition avec d'autres actifs. Elle doit donc être, autant que faire se peut, une source de profits. Avant, les médias s'attachaient à rester "neutres" et s'adressaient à une audience assez large. Aujourd'hui, ils ciblent des tranches démo- graphiques bien déterminées. Un exemple: 94% des téléspectateurs de MSNBC (NDLR: grande chaîne d'information de gauche) s'identifient comme démocrates. Ces médias fournissent à leur audience ce qu'elle veut entendre ou lire, tout en diabolisant généralement l'autre camp. Ils contribuent ainsi à creuser un fossé idéologique insurmontable dans le pays. Pendant deux ans, le New York Times a alimenté la conspiration du "Russiagate", qui visait le président Trump, alors qu'il n'avait rien de fondé. Lorsque j'y travaillais, si vous vous étiez fourvoyé de la sorte, les conséquences étaient terribles. Dans le cas du "Russiagate", le journaliste qui a rédigé ces articles a simplement été déplacé dans la rédaction. Cette évolution s'explique par le fait que les lecteurs, qui, en d'autres temps, se seraient manifestés pour forcer son éviction, sont désormais complètement inféodés aux thèses soutenues par le journal. Par ailleurs, les médias constituaient autrefois le moyen privilégié pour mettre en rapport les annonceurs et les consommateurs. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux et les algorithmes bien ciblés, les premiers peuvent se passer des médias pour atteindre les seconds. Résultat: des journaux comme le New York Times courtisent comme jamais ces annonceurs qui constituent le pouvoir économique dans ce pays, et versent dans l'obséquiosité à leur égard. Ils ne se permettront jamais de les attaquer frontalement. Les médias "intellectuels" de la côte Est, tels que le New York Times et le Washington Post, ne versent-ils pas dans un certain moralisme, contribuant ainsi à creuser le fossé idéologique? Cette situation ne date pas d'hier. Cette posture de supériorité morale fait depuis longtemps partie de la façon dont les Américains se positionnent par rapport au reste du monde. Il est vrai que, dans le chef de nombreux chroniqueurs de médias comme le New York Times, il y a une tendance à se profiler comme des grandes figures en termes de moralité. Mais dans la pratique, ils ne s'attaqueront jamais aux centres névralgiques du pouvoir, car il y a là un prix qu'ils refusent de payer. Ils ne s'intéresseront jamais aux "vrais" sujets qui fissurent la société et qui nourrissent les inégalités sociales et l'affaiblissement de la démocratie, sujets tous liés de près ou de loin au pouvoir détenu par les grandes entreprises. Pour ces personnalités journalistiques dites de gauche, il s'agit avant tout d'auto- congratulation au nom d'une "pureté morale" qu'ils entendent personnifier. Ils développent un humanisme athée de façade alors qu'ils ne se privent pas de ridiculiser le sacré. S'il s'agissait de mener un combat d'ordre moral, comme ils le prétendent, ils prendraient de vrais risques professionnels. Mais très peu le font. Cette quête moraliste aux Etats-Unis concerne-t-elle uniquement la gauche? Non. A droite, on tente aussi de s'acheter une bonne conscience dans le cadre d'un fascisme chrétien qui n'est qu'une autre tentative pernicieuse d'atteindre la pureté morale. Evidemment, les deux camps se détestent. Mais la gauche bien-pensante est aussi coupable que la droite. Les moralisateurs de gauche et les réactionnaires et sous-informés de droite partagent la même naïveté. Mais c'est ainsi que se comportent la plupart des êtres humains: ils cultivent l'illusion d'une moralité pour continuer à se définir comme "bons". Comment les Américains peuvent-ils concilier leur religiosité et l'importance donnée à la morale avec leur dévotion à un système consumériste parfois qualifié d'immoral? Parce que la religiosité qu'ils ont adoptée est délirante. Ce processus n'est pas différent de celui mis en place par les nazis avec le mouvement Les Chrétiens allemands. A partir de 1932, ils ont mélangé les symboles et le langage nazis avec la religion chrétienne. Aux Etats-Unis, la droite chrétienne sacralise les pires aspects de l'impérialisme américain: le capitalisme, le racisme, le suprémacisme blanc et le patriarcat, ou encore l'industrie de guerre. Elle véhicule ainsi une série d'idées saugrenues, comme le fait que le message du Christ encourage à l'accumulation ou que le syndicalisme et la collectivisation des soins de santé sont contraires au message biblique. Tout cela n'a évidemment rien de religieux. A cette aune, le rapprochement entre Donald Trump et la droite chrétienne n'est pas surprenant puisqu'ils soutiennent les mêmes théories. Malheureusement, les Eglises "progressistes" ne se sont jamais opposées à la montée en puissance de cette droite religieuse, parce que, dans une certaine mesure, elles sont également parasitées par le culte de l'individualisme. Il ne s'agit plus pour ces Eglises de se consacrer aux plus démunis ou aux opprimés, mais de se soucier du "moi". On assiste donc à une contamination de la religion par l'esprit consumériste et individualiste. Que pensez-vous du fossé qui se creuse sur l'échiquier politique entre les républicains et les démocrates? Il ne faut pas s'illusionner sur les mécaniques qui soutiennent les grands partis, et particulièrement sur le choix des candidats qui se présentent aux postes les plus en vue. On fait tout pour privilégier des candidats "du système". Ainsi, lors des primaires démocrates de 2020, on a tout fait pour mettre Bernie Sanders hors course. Les grands donateurs du parti, notamment Lloyd Blankfein, ancien patron de la banque d'affaires Goldman Sachs, ont bien fait comprendre qu'entre Bernie Sanders et Donald Trump, ils voteraient pour le second. Ils n'aiment pas Trump, à cause de sa vulgarité et de son caractère, mais ils peuvent vivre avec. De toute façon, même si Bernie Sanders avait été élu, jamais il n'aurait tenté de s'attaquer au complexe militaro-industriel qui parasite le pays. Tant que celui-ci garde la puissance qui est la sienne, il n'y a pas d'espoir pour l'empire américain. Les perspectives sont assez sombres, plus encore pour le parti républicain. Ses dirigeants ont complètement abandonné l'idée de jouer le jeu démocratique, comme en attestent leurs tentatives éhontées de rigidifier les procédures de droit de vote un peu partout à travers le pays pour empêcher les minorités - acquises aux démocrates - d'exprimer leur choix.