Un coup à la Trump : sans avertir personne, le président américain décide seul, le 6 octobre, de retirer les troupes américaines au nord de la Syrie. Elles épaulaient les Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde) pour combattre les djihadistes de Daech. Moins de 72 heures plus tard, son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, partenaire dans l'Otan, lance une offensive sur le Kurdistan syrien, dominé par le parti PYD. Raison officielle : celui-ci est lié politiquement au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme terroriste par Ankara et les Occidentaux.
...

Un coup à la Trump : sans avertir personne, le président américain décide seul, le 6 octobre, de retirer les troupes américaines au nord de la Syrie. Elles épaulaient les Forces démocratiques syriennes (FDS, à majorité kurde) pour combattre les djihadistes de Daech. Moins de 72 heures plus tard, son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, partenaire dans l'Otan, lance une offensive sur le Kurdistan syrien, dominé par le parti PYD. Raison officielle : celui-ci est lié politiquement au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme terroriste par Ankara et les Occidentaux. Il n'empêche : l'offensive turque suscite aussitôt la honte d'abandonner ceux qui ont aidé les Occidentaux dans la lutte contre Daech, et parmi eux un grand nombre de chrétiens syriaques. " A l'heure où j'écris ces lignes, des femmes, des hommes, des enfants qui étaient hier nos héros contre le terrorisme, meurent aujourd'hui déchiquetés par les bombes d'un tyran nommé Erdogan ", lance dans un vibrant post Facebook - 12 000 partages -, le député Georges Dallemagne (CDH), un des rares parlementaires belges à s'être rendus dans la région. L'amertume est d'autant plus forte que ces mêmes Occidentaux découvrent, dans le sillage de l'armée turque, des rebelles islamistes qu'ils ont équipés et armés pour évincer le président syrien Bachar al-Assad... et qui se retrouvent à massacrer les alliés kurdes. La schizophrénie est totale, d'autant que les Occidentaux se demandent quelle position tenir si la Syrie attaque la Turquie... Mais difficile de s'en prendre au chatouilleux Erdogan. Enervé par les pressions euro- péennes, il menace d'ouvrir les frontières et de laisser partir ces 3,6 millions de migrants contenus depuis un accord signé avec les Vingt-Huit. Le 10 octobre, à l'initiative de la France et de la Belgique, une réunion est convoquée au Conseil de sécurité de l'ONU, mais qui ne condamne pas Ankara. Dans cette affaire, l'homme fort du moment s'est révélé être un télévangéliste de 89 ans, Pat Robertson. Il se dit " consterné " par la décision de Trump, et rappelle que les Ottomans n'ont pas seulement passé les Arméniens par le fil de l'épée il y a un siècle, mais également les chrétiens syriaques... Alors qu'il avait décrété que Trump était " l'homme choisi par Dieu ", il avertit que le président " risque de perdre le soutien de Dieu ". Ne voulant pas perdre l'appui des Eglises évangéliques, Trump nie avoir voulu lâcher les Kurdes. Il menace alors Erdogan de " terribles sanctions " s'il persiste dans son invasion meurtrière, avant de finalement s'entendre avec lui, avec au passage une surréaliste admonestation " à ne pas faire l'idiot ". Résultat, le 17 octobre, le vice- président américain Mike Pence parraine un cessez-le-feu entre Turcs et Kurdes... Cinq jours plus tard, c'est aux Russes de s'entendre avec les Turcs. A Sotchi, sur les bords de la mer Noire, les deux parties conviennent de patrouiller ensemble, avec les FDS, dans la " zone de sécurité " de 120 kilomètres de long et 30 kilomètres de large le long de la frontière turco-syrienne, à condition - exigée par les Turcs - que les YPG, le bras armé du PYD, s'éloignent de la frontière pour éviter toute jonction avec leurs frères du PKK turc. De cette mêlée, qui voit-on émerger ? Bachar al-Assad, le maître de Damas. Avant même le cessez-le-feu, les Kurdes syriens s'étaient mis d'accord avec le régime afin que l'armée loyaliste puisse se déployer le long de la frontière avec la Turquie. Pour le président syrien, l'accord " ouvre la voie à la libération de cette région dans un avenir proche ". De même que l'objectif principal d'Erdogan vise à neutraliser le " terrorisme kurde ", celui d'Assad reste de rétablir son autorité sur l'ensemble du pays. Deux objectifs au demeurant compatibles, et qui font croire à certains que les deux hommes finiront bien par s'entendre. Assad, ennemi des Occidentaux, qui devient le nouveau protecteur des Kurdes sans tirer un coup de feu : ce coup magistral est signé Vladimir Poutine. Le chef du Kremlin a renvoyé à leurs études ceux qui prétendaient qu'il n'y avait pas de solution militaire. Sans l'appui de l'aviation russe, et de milices iraniennes, le régime syrien n'aurait pas pu encaisser le choc contre tant de forces étrangères. Les Russes prennent aussi avantage du fait qu'ils sont invités et n'occupent donc pas la Syrie de manière illégale. Aujourd'hui, ils sont comme chez eux en Syrie, aussi bien dans le port de Tartous sur la Méditerranée que dans leur base aérienne de Hmeimim plus au nord. Si Poutine a réussi à gagner ce jeu d'échecs, c'est par sa capacité d'anticipation, mais aussi parce qu'il a gardé les canaux ouverts avec tous les protagonistes, Saoudiens, Turcs, Syriens, Iraniens, Qataris, déplaçant les pions au gré de ses intérêts, quand il ne les met pas en opposition. Par exemple, " les Russes utilisent les Turcs pour neutraliser l'Otan ", cite Fabrice Balanche, maître de conférences à l'université Lyon 2 et spécialiste de la géographie politique de la Syrie. Poutine tient dans sa poigne aussi bien Erdogan, qui a très mal évalué la résistance du régime syrien, que Bachar al-Assad, qui lui doit sa survie politique, et même sa survie tout court. A ce jeu, l'Europe a été vite dépassée, prisonnière de sa position strictement morale à l'égard de " Bachar le sanguinaire ", dont elle s'est évertuée en vain à réclamer le départ, avant de rétropédaler à cause de l'émergence de Daech. Cette attitude n'a fait que polariser un peu plus le conflit, et le rendre plus meurtrier encore, car les Alaouites au pouvoir en Syrie, minoritaires, ont fait de cette guerre un enjeu de vie ou de mort pour leur propre communauté. Même sur la protection des chrétiens, la Russie a davantage rempli son rôle que l'Europe. Aujourd'hui, si celle-ci peut encore faire entendre sa voix, c'est seulement sur le terrain humanitaire. La guerre n'est pas finie. Dans le gouvernorat d'Idlib, les militaires russes et syriens progressent et bombardent des positions sans égard aux civils qui s'y trouvent encore. L'offensive vise principalement le groupe Hayat Tahrir al-Sham, une ancienne branche d'Al-Qaeda. " Elle n'est pas officiellement liée à la Turquie, mais toute sa logistique passe par elle, commente Fabrice Balanche. Le deal entre Erdogan et les Russes, c'est : "Laissez-moi les Kurdes et je vous laisse nettoyer Idlib", tout en poussant les Américains à se retirer. " Toutefois, les forces loyalistes ne bombardent pas au-delà de l'autoroute qui relie Lattaquié (sur la côte) à Alep, " car il faut laisser un sanctuaire pour que les civils puissent s'y réfugier ". C'est dans cette zone épargnée que le calife de Daech, Abou Bakr al-Baghdadi, s'était terré avant de périr le 26 octobre. Finalement, 600 militaires américains sont restés, principalement du côté de Deir ez-Zor. Pour sécuriser les champs pétroliers ? Ceux-ci sont d'un intérêt très limité en Syrie. " Le but premier, explique Fabrice Balanche, est d'empêcher Damas de les réoccuper, même si le pays en a cruellement besoin à la veille de l'hiver. L'autre objectif est de bloquer les Iraniens dans leur axe stratégique vers le Liban. Cette occupation est une façon pour Trump de contenter le Congrès qui était vent debout contre le retrait. " Celui-ci avait déjà été évoqué en décembre 2018, mais le président américain avait alors provisoirement renoncé à son projet. Reste à trouver la solution politique. Le processus d'Astana, contrôlé par les Russes, les Iraniens et les Turcs - l'Arabie saoudite s'est désengagée -, se poursuit, tout comme les discussions en vue d'une nouvelle Constitution. Se retrouvent autour de la table des délégations du gouvernement, de l'opposition et de la société civile (des deux bords). Les pays occidentaux, grands absents du processus, participeront-ils néanmoins à la reconstruction ? " Les Russes sont demandeurs de capitaux occidentaux, mais les Européens continuent de les conditionner à la tenue d'élections libres et à un processus démocratique, répond le professeur Balanche. Ce à quoi les Russes répondent que si les Européens ne veulent pas participer, de nouveaux réfugiés déferleront, car ceux-ci ne comptent pas retourner dans une Syrie complètement à plat. "