A gauche, la mosquée, à droite, l'usine. Deux panneaux plantés au milieu de ce carrefour de La Courneuve, un quartier au nord de la banlieue parisienne souvent résumé à son code postal : le " 9-3 ". Nicolas Vadot va y défendre, dans une école " pas facile ", la liberté de la presse, le droit au blasphème et à la caricature.
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A gauche, la mosquée, à droite, l'usine. Deux panneaux plantés au milieu de ce carrefour de La Courneuve, un quartier au nord de la banlieue parisienne souvent résumé à son code postal : le " 9-3 ". Nicolas Vadot va y défendre, dans une école " pas facile ", la liberté de la presse, le droit au blasphème et à la caricature. L'initiative revient à Cartooning for Peace , née après l'affaire des dessins sur Mahomet dans le quotidien danois Jyllands-Posten, en 2005. L'association promeut, entre autres via des ateliers, le respect des cultures et des libertés. Isis, une collaboratrice au projet, nous précise que les ateliers existaient avant les attentats contre Charlie Hebdo, en 2015, mais que la demande a enflé depuis. Comme une prise de conscience. " Si on veut éviter de se faire tirer dessus, mieux vaut commencer par parler dans les écoles. " Devant le lycée, une étudiante enlève son voile avant d'entrer, règlement oblige. C'est l'heure de la récré. Dans la salle des profs, on est content de voir " des personnes compétentes pour s'adresser aux élèves ". Deux étages plus haut, une classe remplie d'ordinateurs et de bureaux neufs. Comme dans toutes ces écoles où on cherche à compenser l'environnement sinistré et le manque de perspectives de ceux qui y grandissent. Comme ici, en Seine-Saint-Denis. Fin de la récré. L'ambiance est plus fébrile, on vérifie les slides, on rapproche les tables, Vadot prépare son dernier album qu'il compte offrir à l'élève qui aura le plus participé. Plus de deux ans qu'il assure fréquemment " le service après-vente de son métier ". Et qu'il aimerait comprendre comment le religieux a bouffé l'identité de gosses et voudrait " empêcher que certains se transforment en monstres ". Encadrés par trois professeurs, les élèves débarquent, joyeusement. Joli mélange de Blacks, de Blancs, de beurs et d'Asiatiques, moyenne d'âge 14 ans, sept filles pour treize garçons. Les plus grands arrivent les derniers, pieds qui traînent, regard blasé et pantalon tombant. Les filles s'installent toutes du même côté, bandeau sur les cheveux, créoles aux oreilles, bomber sur le dos. Vadot fait défiler des dessins sur le grand écran. Premier slide, une caricature signée Willem. " Il est mort, lui aussi ? " Second dessin, une femme en large décolleté ; les élèves se regardent en coin. Vadot demande s'ils savent ce qu'est un tabou. Les chaises se balancent d'avant en arrière avant que le caïd de la classe n'ose : " C'est genre DSK ? Je sais ce que c'est alors. " Une fille réplique : " Oui mais il l'a vraiment violée ? Moi je crois pas. " Piqué au vif, le caïd reprend : " De toute façon, c'est juste l'histoire d'un mec qui a trompé sa femme, c'est de la vie privée. " Sans compter, ajoute la fille, prête à en découdre, qu' " il y a tellement de femmes qui font ça pour de l'argent ! ". Les infos sur l'affaire DSK, comme pour tout, ils les tiennent de la quotidienne de Cyril Hanouna, qu'ils regardent tous les soirs. Patiemment, Vadot explique comment il faut lire un dessin de presse, l'analyser pour en faire ressortir l'actualité et surtout " se forger sa propre opinion ". Il en montre un représentant Marianne, figure symbolique de la République française. Les gosses l'interrompent : " C'est qui, Marianne ? ". Merci, Hanouna ! Vadot enchaîne sur les dessins datant des scandales autour de l'Eglise catholique belge. Il souligne qu'aucune religion n'est dispensée de critiques ou de caricatures et que chacune " s'en prend aussi dans la gueule ". S'affiche une femme en burqa, le " grillage " remplacée par une urne. Une ado lance " qu'une femme ne peut s'opposer à son mari s'il ne veut pas qu'elle vote ", traite le dessinateur de menteur et assène que " le viol entre époux, ça n'existe pas. Une femme n'a pas à être consentante, elle se soumet à son mari, c'est la religion qui le dit. " Les garçons sentent le terrain glissant et laissent passer le train. Vadot décide de tout reprendre à zéro : le consentement, le droit, la liberté des uns, celle des autres, l'égalité entre les hommes et les femmes. Des mots dont personne ici ne comprend véritablement le sens. Trente bonnes minutes plus tard, on aborde le blasphème et les caricatures de Mahomet. Dans le fond, un gamin aux joues rondes se cache derrière son cartable. L'hostilité fige l'atmosphère. Courageusement, Vadot attaque sur le fait que personne ne sait si Dieu existe ou non et " au fond, ça n'a pas vraiment d'importance. Ce qui compte, c'est la liberté des hommes, celle de croire et de penser ce qu'ils veulent. " D'ailleurs, lui, il ne croit pas en Dieu. Boum ! Déflagration dans le cerveau des élèves. Certains sont très inquiets pour le dessinateur : " Mais m'sieur, c'est qui alors qui t'a donné ton souffle de vie ? Et où t'iras quand tu seras mort ? D'ailleurs, c'est pas vrai qu'il existe pas, Dieu ; si tu crois vraiment en lui, il devient une réalité ! " Vadot reprend à zéro, Darwin, la biologie, les droits de l'homme, les Lumières avant de perdre tout le monde sur Freud et l'agnosticisme. Comme des tournesols fuyant le soleil, les filles ont posé leur foulard sur la tête. La plupart des gamins font le lien direct avec Charlie et, prévenants, conseillent à Vadot d'éviter de parler comme ça, parce qu'à force de dire que Dieu n'existe pas ou de dessiner ce qu'il ne devrait pas, il va " se prendre un attentat ". " Faut pas, m'sieur, sérieux ! " Les filles sont d'accord. Comme tous sont catégoriques quand le dessinateur demande qui de la minijupe ou de l'agresseur est coupable en cas de viol ? La fille, évidemment. " Clairement, faut pas chercher, sinon c'est mérité. " Vadot en est presque à manger son crayon mais reprend calmement le combat. " Comme personne ne peut prouver l'existence de Dieu, le blasphème est un droit. " Les esprits s'échauffent, tous s'énervent, les profs interviennent et les gosses commencent à tout mélanger : Charlie, les frères Kouachi, les attentats de l'Hyper Cacher. " C'est pas vrai, tout ça, ils sont pas morts, c'est des fakes ! " On apprend aussi que même s'ils sont moins nombreux, ce sont les Juifs qui gouvernent le monde. " Parce qu'ils ont de l'argent, soutient un gamin à un Vadot sidéré. Tu sais vraiment rien, toi ! " La plupart sont prêts à applaudir. L'élève achève le dessinateur d'un " la preuve qu'ils sont protégés, y'a plein de flics devant les synagogues, jamais devant les mosquées ". Les renforts arrivent : un éducateur, qui vient faire son coming out religieux, révélant que, lui aussi, il est " croyant ". Les jeunes apprécient : " Lui au moins, il peut comprendre, pas comme les athées ou le dessinateur, si bête qu'il serait capable de croire en Jupiter ! " L'éducateur recadre : " Je ne sais pas plus que vous si Dieu existe. Ce qui compte, c'est qu'être croyant ne donne pas le droit de gêner les autres. " Sonnerie. Les gosses se ruent dehors, semblant tous contrariés. Vadot est lessivé. " Difficile de discuter sur du sable... ". Il espère quand même avoir suscité un peu de réflexion, de liberté même, dans ces têtes si carrées. " Nadia, le make-up, c'est fini ! ", intime gentiment la prof en claquant des mains. Puis, à Karim, non sans ironie : " Tu as fini de passer tes coups de téléphone ? ". Récré terminée, direction dernier étage de cette école technique, juste à côté d'un établissement privé des beaux quartiers bruxellois. Une dizaine de garçons et une trentaine de filles de 16 à 18 ans. Ça papote, ça change de place, ça se tient la main dans les coins et ça rigole. On a des buns ou des lissages brésiliens, des pros du fond de teint ou des " beurre de cacao ", des slims ou des jeans, des baskets, des crânes rasés d'un seul côté. A l'initiative de la rencontre, la prof introduit le conférencier. Le premier slide : Kiko, le petit chat vert de Vadot. Vert ? Un élève demande si c'est à cause de l'islam. " Non, il aurait pu être rouge, bleu ou rose. " Mais le dessinateur aime le vert. Aujourd'hui, il démarre sur le dessin politique : Trump, avec des " Fuck " qui font pouffer, l'ONU, l'Unesco, Kim Jong-un. On sent que ça flotte un peu. On vient d'ailleurs de perdre deux filles, rouges à lèvres carmin, dans le fond. Mais Vadot ne se démonte pas et expose que le but d'un dessin de presse, " c'est pas de faire rire mais de réfléchir pour se faire sa propre opinion. Moi, j'en appelle à l'intelligence du lecteur ". Passent des dessins sur le FN. Pas une préoccupation pour les élèves belges. Question politique intérieure, pareil. La prof intervient, comme une maman pour défendre ses petits : " C'est si compliqué, la politique belge, déjà nous on n'y comprend rien ! ". Avec ses trois nationalités, qui le font baigner depuis toujours dans le cosmopolitisme, on sent que, là, c'est Nicolas Vadot qui flotte un peu. Mais il joue le jeu. Trois quarts d'heure plus tard, comme dans un jeu vidéo, on grimpe d'un niveau : Vadot aborde le " terrorisme ". Un léger brouhaha rebondit sur les murs en béton avant de céder la place aux rires devant ce dessin enjoignant les terroristes à " faire l'amour au lieu de foirer leur vie et celles des autres ". Mêmes éclats de rire à propos de Salah Abdeslam, que tout le monde a reconnu à sa tête de cendrier vide. Le dessinateur a ouvert la brèche et s'y engouffre : " On peut avoir des problèmes, avoir eu une enfance difficile et être au chômage, on n'est pas obligé d'être un petit merdeux non plus ! Et encore moins justifier ces horreurs par Dieu ! Pour info, Dieu lui, il n'a rien demandé. Les terroristes, d'ailleurs, cherchent surtout à se faire du fric et des gonzesses plutôt que de servir Dieu. " On entend les mouches voler et on vient de récupérer les deux rouges à lèvres carmin. Le bon timing pour interroger les ados : " C'est quoi, le tabou ultime ? " Une main, deux mains, trois mains se lèvent. Pour eux, c'est, dans l'ordre : la religion, l'argent, la pédophilie et l'homosexualité. " Eh ben non, conclut Vadot. C'est le sexe ! " Gêne. Rougissements. Arrive le moment que tout le monde redoute : le blasphème et les caricatures de Mahomet. Rien n'a encore été dit mais tous se préparent : Vadot à être contredit, les élèves à être jugés. Comme à La Courneuve, ils demandent si le dessinateur connaissait quelqu'un parmi les victimes de Charlie et encaissent quand il raconte que, oui, Tignous était son pote. Et le papa de quatre enfants aussi. Certains veulent savoir si ceux de Vadot n'ont pas peur pour lui. Ou s'il a déjà reçu des menaces. Un autre demande pourquoi il n'est pas mort avec ceux de Charlie ? La classe semble désapprouver. Puis, il lâche un timide : " Mais vous, vous aimez bien Charlie Hebdo ? " " Non. Je ne suis pas fan mais ils ont le droit de faire ce qu'ils font. Je défends la liberté des autres. " Un garçon au look de footballeur intervient : " Fallait pas jeter de l'huile sur le feu. S'attaquer à Mahomet, c'est comme s'attaquer à Allah, on n'a pas le droit. " On sent qu'il a autant d'envie de défendre Allah que de justifier un acte terrible qui le terrifie. Son raisonnement patine un peu quand Vadot rétorque que ce n'est ni Dieu ni Mahomet qui ont écrit le Coran mais des hommes. L'occasion d'expliquer la différence entre spiritualité et religion, croyance et vérité. Concepts qui font chanceler les raisonnements. Ce qui ressort surtout, ce sont des réflexions comme " Pourquoi faire des caricatures si on sait qu'elles vont faire de la peine à des gens ? " ou " Pourquoi blesser gratuitement les musulmans ? Pour eux, le Prophète est plus important que leur mère ! ". Sans pour autant justifier ce qui s'est passé à Bruxelles ou à Paris. Pas très fier, le footeux détourne les yeux et semble impatient qu'on passe à autre chose. Ça tombe bien, c'est le moment de parler burqa et burkini, via les dessins défilant. Bonne nouvelle, les filles du premier rang l'assurent : " Ça, c'est pas le Coran, juste une tradition importée d'Afghanistan. " Une heure quarante d'explications, c'est le moment des questions. La cloche retentit mais les gosses restent. " Monsieur, c'est quoi ton dessin préféré ? ", " Vous faites parfois des dessins gentils ? ", " C'est quoi la limite à la liberté d'expression ? ". Vadot est rincé mais répond, commente, argumente. Les gosses sont ravis. La prof aussi.