Quelles leçons tirer de la débâcle de 2016 ? Pendant trois ans, les têtes pensantes du Parti démocrate se sont déchirées sur le sujet. Analysée par l'establishment comme une anomalie, un " accident de parcours ", l'élection de Donald Trump aura, au contraire, été vécue par de nombreux courants plus progressistes au sein du parti comme une invitation à une refonte en profondeur de son identité et de sa mission. Fragilisés par ces conclusions dissonantes, les démocrates tentent d'afficher leur unité par l'expression d'un impératif commun : battre Donald Trump.
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Quelles leçons tirer de la débâcle de 2016 ? Pendant trois ans, les têtes pensantes du Parti démocrate se sont déchirées sur le sujet. Analysée par l'establishment comme une anomalie, un " accident de parcours ", l'élection de Donald Trump aura, au contraire, été vécue par de nombreux courants plus progressistes au sein du parti comme une invitation à une refonte en profondeur de son identité et de sa mission. Fragilisés par ces conclusions dissonantes, les démocrates tentent d'afficher leur unité par l'expression d'un impératif commun : battre Donald Trump. Mais alors que se profile, le lundi 3 février, le caucus de l'Iowa, première étape du processus de désignation du candidat démocrate, la question reste ouverte : qui pour porter le flambeau ? Dans les terres de ce petit Etat de trois millions d'habitants, là où les candidats se pressent aux différentes foires agricoles depuis un an déjà pour faire entendre leur voix, et alors que seize d'entre eux se sont déjà retirés de la course, ils ne sont plus qu'une dizaine à briguer l'investiture du parti, qui sera officiellement annoncée mi-juillet. A quelques jours du scrutin, les écarts semblent toujours aussi serrés. L'ancien vice-président Joe Biden est donné en tête dans les sondages nationaux et devance soit Bernie Sanders, soit Elizabeth Warren. Dans l'Iowa, voisin de son Indiana natal, le jeune prétendant Pete Buttigieg arrive en deuxième ou en troisième position, performance qu'il est loin de reproduire à l'échelle fédérale. En 2016 déjà, Hillary Clinton avait dû batailler ferme pour sortir victorieuse de la concurrence incarnée par Bernie Sanders, le sénateur autoproclamé " socialiste-démocrate " du Vermont, porteur de propositions de réformes de premier plan (refonte en profondeur du système de soins de santé, salaire minimum garanti à quinze dollars de l'heure, " révolution " du droit à l'éducation). Quatre ans plus tard, le candidat Sanders, 78 ans, dont le programme n'a pas changé, n'est plus le seul à défier la base traditionnelle du parti, aujourd'hui représentée par Joe Biden. L'ancien vice-président de Barack Obama, qui approche également les 80 ans et dont les pertes de mémoire et autres approximations font souvent frémir ses supporters, doit, pour sa troisième tentative de briguer la présidence du pays, faire face à un ensemble de candidats dissidents, dont nombre fustigent le manque d'ambition politique de son programme. Pour Célia Belin, chercheuse associée à la Brookings Institution et auteure du livre Des Démocrates en Amérique (à paraître fin février chez Fayard), le Parti démocrate est aujourd'hui scindé en quatre courants. Tous sont représentatifs d'une intériorisation particulière de la défaite de 2016. Le premier de ces courants, encore majoritaire, entend continuer à piloter le parti comme si de rien n'était ; les trois autres se montrent davantage désireux de faire bouger les lignes. " Pour l'establish- ment du Parti démocrate, Donald Trump est un président élu par accident ", explique la chercheuse. " Il est inutile de lui conférer une importance historique particulière. 2020 doit être l'année du retour à la normale. Le programme est secondaire par rapport à cet impératif ". Cet axiome entraîne chez Joe Biden et son équipe de campagne une communication a minima, presque une absence de programme. C'est, en effet, davantage que tout programme bien articulé la question de la capacité à battre Trump qui anime nombre de cadres démocrates. Le candidat Biden ne manque d'ailleurs pas de jouer cette carte, se présentant comme le candidat " d'expérience ", " favori pour battre Trump ", claironnant notamment que le vote " noir ", en sa qualité d'ancien colistier de Barack Obama, lui semble acquis. Passé ce premier cercle symbolisé par les cadres du parti, se cache une autre catégorie de partisans démocrates : la " gauche sociale ". Elle est représentée par Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Bien que tous deux assez proches idéologiquement, même si cette dernière refuse toute étiquette de " socialiste ", ils n'envisagent à ce jour aucun ticket conjoint, préférant insister sur l'originalité de leurs programmes respectifs. " La défaite en 2016 est analysée par cette "gauche sociale" comme un syndrome du décrochage des classes populaires et des classes moyennes. Le nationalisme-populisme de Trump est, selon eux, venu répondre à la crise du capitalisme ", poursuit la chercheuse. " Se pose aussi la question de la méfiance à l'égard du système. Pour la " gauche sociale ", il existe une collusion trop grande entre le parti et les groupes d'intérêts privés, de Wall Street au secteur pétrolier ". Les grands groupes d'assurance-santé et les entreprises pharmaceutiques sont elles aussi épinglées par la paire d'élus comme étant à l'origine de nombre de maux infligés au citoyen américain lambda. Mais Bernie Sanders, dans ce registre, est le seul à militer pour que l'assurance-santé chapeautée par le fédéral soit obligatoire. Pour Elizabeth Warren, cette option doit être laissée à la libre discrétion du patient. " Alors qu'elle cherche à transformer en profondeur le modèle sociétal américain, la "gauche sociale" met en avant des solutions qui sont la norme en Europe ", souligne Célia Belin. " A côté de ces deux courants, embraie la chercheuse, le parti abrite deux autres mouvances alternatives, mais encore en gestation. " L'" extrême centre ", propre au candidat Pete Buttigieg, rencontre actuellement son petit succès. " Pour cette tendance, le pays connaît une grave crise des institutions démocratiques. Les institutions, sclérosées et vieillissantes, ne parviennent plus à réformer. Il y a donc lieu de repenser le système en profondeur, en commençant par l'abolition du collège électoral et du système de grands électeurs ". Le candidat, bien placé dans l'Iowa, peinera malgré tout à se démarquer au niveau national. 2020 arrive trop tôt pour lui. Enfin, la " gauche des minorités ", dernier des courants relevés par la chercheuse, ne présentera pas de candidat cette année, après le retrait coup sur coup de Kamala Harris et de Corey Booker. " C'est la frange potentiellement la plus radicale du parti, qui risque de se rallier à Bernie Sanders ou à Elizabeth Warren. Elle présente une large base d'activistes mais peine pour l'heure à se structurer et à présenter des candidats viables ", indique Célia Belin. Le Parti démocrate, bien qu'il soit tiraillé entre ces différents courants, se doit à court terme de présenter un front uni, condition indispensable pour battre Donald Trump en novembre prochain. " Ces primaires seront aussi un choix entre la passion militante et la prudence électorale. Ainsi, la compétition pourrait se poursuivre sur de longs mois. Elle pourrait même se conclure par des tractations et des alliances, si personne ne se détache ni ne parvient à la majorité ", conclut Célia Belin. Mais quel que soit le visage du candidat finalement déclaré, il, elle ou ses successeurs potentiels à la tête du parti ne pourront faire l'économie de changements profonds, appelés de ses voeux par une population américaine largement désabusée par l'action politique. Qui plus est, les évolutions démographiques jouent dans le sens des démocrates et devraient leur permettre, à terme, une certaine prise de risque. Le parti, lors des quatre mandats de Franklin D. Roosevelt puis, plus tard, par l'entremise de Lyndon Johnson dans les années 1960 et sa politique de droits civiques, a toujours été au xxe siècle à l'avant-plan de grandes réformes de société qui ont participé à l'évolution organique, voire " naturelle ", des Etats-Unis. Si d'aucuns pensent que Bernie Sanders s'éloigne trop, de par ses idées, de l'idéal américain d'autodépendance individuelle, des personnalités plus consensuelles pourraient bien, à moyen comme à long terme, être vectrices de tels changements.Par Maxence Dozin.