LE CONTEXTE
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Son ambition était de fédérer toutes les gauches en vue de l'élection présidentielle des 10 et 24 avril 2022. Contribuera-t-elle, en définitive, à accentuer l'éparpillement du vote progressiste en France? La question est posée après l'échec de Christiane Taubira à convaincre les prétendants déjà déclarés à participer à une épreuve qualificative d'où aurait émergé une candidature unique, seule chance pour la gauche de figurer au deuxième tour de la finale du printemps. L'ancienne ministre de la Justice de François Hollande a annoncé, le dimanche 9 janvier, qu'elle acceptera le verdict de la primaire populaire qui sera organisée à l'initiative de militants et d'associations entre le 27 et le 30 janvier, avant d'officialiser sa candidature le 15 janvier. La liste définitive des "candidats" a été arrêtée le 15 janvier mais y figureront des personnalités qui refusent de se plier à ce processus, le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, plus que jamais déterminé à jouer sa carte personnelle, le candidat d'Europe Ecologie - Les Verts, Yannick Jadot, désigné lui-même à l'issue d'une primaire écologiste, et même Anne Hidalgo, la représentante du Parti socialiste. L'affaiblissement de la maire de Paris, si c'était encore possible, est le principal dommage collatéral de l'initiative de Christiane Taubira. Voyant sa campagne irrémédiablement patiner, Anne Hidalgo avait elle-même proposé, le 8 décembre, à ses rivaux de gauche d'ériger la primaire populaire en grande ordonnatrice d'une candidature fédératrice. Elle espérait au moins convaincre Yannick Jadot de s'y rallier. Las, en avance dans les sondages sur la candidate socialiste et échaudé par son ralliement peu productif à la candidature du socialiste Benoît Hamon lors de la présidentielle de 2017, le dirigeant écologiste n'avait aucun intérêt à s'y prêter. Pis, Anne Hidalgo n'imaginait pas que son initiative donnerait l'envie à Christiane Taubira de revenir sur le devant de la scène politique en jouant le rôle de l'hypothétique rassembleuse. Résultat: Anne Hidalgo n'acceptera le résultat de la primaire populaire que si Yannick Jadot s'inscrit dans la même démarche. Bref, le pari de la candidate socialiste tourne au fiasco. La séquence aura fortement nui à la cohérence et à la crédibilité de la maire de Paris. Avec la confirmation de la candidature de l'ancienne députée de Guyane, Anne Hidalgo partagera avec elle les miettes du vote socialiste. Dans un sondage Ifop-Fiducial pour LCI publié le lundi 10 janvier, l'une et l'autre sont créditées de 3,5% des intentions de vote. En 2017, Benoît Hamon avait recueilli 6,36%. Pour Christiane Taubira, la seule issue honorable résiderait dans le rassemblement a minima de la gauche socialiste, après le "plébiscite" de la primaire populaire, l'union avec l'ancien ministre de l'Industrie, Arnaud Montebourg, et le ralliement, en désespoir de cause au vu de sondages plus catastrophiques encore, d'Anne Hidalgo. Si elle persistait, en revanche, à concurrencer celle-ci qui maintiendrait sa candidature, Christiane Taubira resterait comme celle qui, par deux fois, a fait prévaloir son intérêt personnel au détriment de celui de sa famille politique. Avec, étant donné le contexte, des conséquences moindres puisqu'en 2002, c'est la qualification au second tour de Lionel Jospin qu'avait empêché la candidature de la représentante du Parti radical de gauche. Bref, l'horizon de la gauche française apparaît singulièrement bouché. La virulence du rejet par Yannick Jadot et Jean-Luc Mélenchon des initiatives maladroites mais rassembleuses d'Anne Hidalgo et de Christiane Taubira peut donner le sentiment que l'on assiste là à une bataille d'ego qui fait peu de cas des convictions politiques. Pour Jean-Numa Ducange, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Rouen et coauteur d'une monumentale Histoire globale des socialismes , cette lutte fratricide reflète en réalité des divergences de programme fondamentales. "Sur les questions de la répartition des richesses ou de l'augmentation des salaires, les propositions des diverses formations de gauche diffèrent dans les chiffres et les pourcentages. Sur ces points-là, il y a moyen de trouver un compromis entre elles. Mais sur le fonctionnement de la république, la dimension de l'universalisme, l'islamophobie ou la politique étrangère, je doute vraiment qu'elles soient en capacité de se mettre d'accord. Sauf à accepter de pratiquer le "en même temps", comme l'a fait Emmanuel Macron." Le spécialiste de l'histoire du socialisme estime que c'est l'avenir de la gauche française à l'échéance présidentielle de 2027 qui se joue lors du scrutin d'avril prochain et, plus encore peut-être, lors des élections législatives qui suivront les 12 et 19 juin. L'électrochoc que provoqueront les résultats enregistrés à ces occasions devrait aboutir à une prise de conscience de la nécessité d'agir pour reconstruire sur des bases solides. Autour de trois axes, outre la dimension sociale, selon Jean-Numa Ducange: la question écologique, la relance de l'internationalisme et l'invention de nouvelles formes d'organisations politiques adaptées au XXIe siècle. Et une fois que les Taubira, Mélenchon et autres Hidalgo auront définitivement fait leur temps, le professeur d'histoire contemporaine prédit qu'émergeront, pour redonner vigueur aux socialismes, des figures plus jeunes qui auront eu le temps de faire leurs armes dans la gestion de mairies de grandes villes.