Les dollars de Taïwan n'auront pas suffi. Le 24 mai dernier, le président du Burkina Faso, Christian Kaboré, a annoncé que son pays rompait ses relations diplomatiques avec Taipei. Durant vingt-quatre ans, les Taïwanais avaient pourtant soigné leur " allié " africain : bourses, construction d'hôpitaux et d'écoles... Mais la pression du gouvernement chinois était trop forte. D'une main, la carotte - Ouagadougou pourrait bénéficier des fameuses " routes de la Soie ", ces projets d'infrastructure lancés un peu partout dans le monde par Pékin. De l'autre, le bâton - Pékin a fait comprendre qu'il ne financerait pas le G5, cette force créée par cinq pays du Sahel pour lutter contre le terrorisme, tant que le Burkina Faso " fréquenterait " les Taïwanais. Comment résister ?
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Les dollars de Taïwan n'auront pas suffi. Le 24 mai dernier, le président du Burkina Faso, Christian Kaboré, a annoncé que son pays rompait ses relations diplomatiques avec Taipei. Durant vingt-quatre ans, les Taïwanais avaient pourtant soigné leur " allié " africain : bourses, construction d'hôpitaux et d'écoles... Mais la pression du gouvernement chinois était trop forte. D'une main, la carotte - Ouagadougou pourrait bénéficier des fameuses " routes de la Soie ", ces projets d'infrastructure lancés un peu partout dans le monde par Pékin. De l'autre, le bâton - Pékin a fait comprendre qu'il ne financerait pas le G5, cette force créée par cinq pays du Sahel pour lutter contre le terrorisme, tant que le Burkina Faso " fréquenterait " les Taïwanais. Comment résister ? C'est, du reste, la question que doit se poser Mswati III. Le souverain du Swaziland est désormais le dernier dirigeant africain à entretenir des relations officielles avec Taïwan. Mais les émissaires de la Chine sont déjà à pied d'oeuvre. Le 27 mai dernier, le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, a exprimé le voeu que ce petit royaume d'Afrique australe rejoigne " le plus vite possible la grande famille de l'amitié sino-africaine ". De toutes parts, l'étau chinois se resserre sur Taïwan. " La pression s'est intensifiée ces derniers mois, constate un diplomate. Pékin "détricote" peu à peu le réseau d'alliés constitué par Taipei. Il n'en reste que 18, dont le Vatican et le Honduras. Tous les moyens sont bons pour isoler l'île. " Pour la première fois depuis huit ans, Taïwan n'a pu assister au grand raout annuel de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). " En vertu d'un accord qu'ils avaient signé en 2005 avec l'agence onusienne, les Chinois ont mis leur veto, fulmine le ministre taïwanais des Affaires étrangères, Joseph Wu. Les Chinois nous mènent la vie dure... " A leur tour, les compagnies aériennes internationales sont " fortement incitées " à présenter Taïwan comme une destination chinoise. Résister, c'est risquer de perdre l'accès au marché chinois. Lufthansa et British Airways, suivis par Air France, ont déjà cédé... A cela s'ajoutent les intimidations militaires : depuis le début de l'année, l'île a été survolée à 47 reprises par des chasseurs et bombardiers chinois, contre 12 l'an dernier. Pourquoi une telle offensive ? En grande partie parce que Pékin n'a jamais digéré l'élection de Tsai Ing-wen à la tête du pays, en mai 2016. Issue du Parti démocrate progressiste (PDP), la première femme présidente de Taïwan a commis un péché originel : elle a rejeté le " consensus de 1992 ", cet accord ambigu, noué entre Pékin et Taipei, qui décrète qu'il n'y a " qu'une Chine ", chacune des parties étant libre d'interpréter cette définition à sa guise... La réaction chinoise a été sans appel : " Pas de consensus, pas de dialogue. " En réalité, l'intransigeance de Pékin est à la hauteur de son dépit. En 2008, le parti taïwanais du Kuomintang (KMT) revient au pouvoir et opère un rapprochement avec Pékin - un revirement historique pour les héritiers du leader nationaliste Tchang Kaï-chek, qui a fui les troupes communistes en 1949. " Les Chinois caressent l'espoir d'un rapprochement entre les deux rives ", souligne Tanguy Le Pesant, professeur à l'Université nationale centrale de Taïwan. En mars 2014, le KMT tente de faire passer au forceps un accord de libre-échange avec Pékin. Des étudiants taïwanais, redoutant l'ingérence chinoise, envahissent le Parlement. C'est la " révolution des tournesols ". Elle se soldera par l'abandon de l'accord. Deux ans plus tard, le KMT perd l'élection présidentielle. Une fois au pouvoir, la nouvelle présidente se garde bien de parler d'indépendance - ce qui serait considéré comme un casus belli par son puissant voisin. Mais elle prône le maintien d'un statu quo. Embarras du président chinois, Xi Jinping. Car la démocratie taïwanaise, l'une des mieux classées au monde, selon l'ONG américaine Freedom House, pose un problème existentiel au " nouveau timonier ". Elle montre qu'il existe une alternative au modèle autoritaire et constitue donc un facteur de déstabilisation. Ce n'est pas un hasard si les débats sur le statut de Taïwan sont interdits en Chine continentale... Que faire ? " Les Chinois sont dans une position délicate, estime Stéphane Corcuff, enseignant-chercheur à Sciences po Lyon. Ils n'ont pu empêcher l'élection de Tsai Ing-wen et en sont réduits à exercer toutes sortes de pressions. Mais cette stratégie est contre-productive, car les bruits de bottes n'effraient pas les Taïwanais. Au contraire, ils font progresser le sentiment identitaire. "Déjà, avant les élections de 1996, les Chinois avaient tiré des missiles au large de l'île afin de dissuader les Taïwanais d'élire Lee Teng-hui, candidat jugé trop indépendantiste pour Pékin. Résultat, la population avait voté en masse pour lui ! Rebelote en 2016 : le jour du scrutin, les Chinois contraignent une jeune chanteuse taïwanaise de K-pop, Chou Tzu-yu, à s'excuser sur les réseaux sociaux parce qu'elle avait agité un petit drapeau taïwanais dans l'un de ses clips. Tout un peuple s'était senti humilié. Cet épisode avait, dit-on, fait perdre des milliers de voix au KMT, alors réputé prochinois... Deux ans plus tard, celui-ci a, d'ailleurs, infléchi sa position. Plus question de cautionner l'irrédentisme chinois. " Beaucoup de gens pensent que nous sommes en faveur de l'unification, mais c'est faux, nous voulons le maintien du statu quo ", déclare Hsu Chiao-hsin, jeune candidate du KMT aux prochaines élections municipales, qui auront lieu en novembre. Tee-shirt à l'effigie de son parti, regard volontaire, la jeune femme l'a bien compris : elle n'a aucune chance de gagner si elle ne s'aligne pas sur la position des démocrates au pouvoir. Et tant pis pour les nostalgiques d'un rapprochement avec Pékin. Ceux-là peuvent toujours aller grossir les rangs du minuscule Parti de l'unification. Tous les matins, quelques militants se retrouvent au pied de la tour Taipei 101, le plus haut gratte-ciel de la ville, et clament leur amour pour la " mère patrie ". " Si tu veux des sous, demande-le à Mao, il te remplira les poches ! " chante à tue-tête un vieux Chinois, à la grande joie des touristes. Dans ses mains, l'immense drapeau rouge du Parti communiste chinois. Il ne mesure pas sa chance. Contrairement à la pauvre chanteuse de K-pop, personne ne lui demandera de faire son autocritique. " Les aînés se positionnent en faveur de l'indépendance ou du retour à la grande Chine, analyse Tanguy Le Pesant. Les nouvelles générations, quant à elles, ne sont plus dans cette opposition binaire. Elles se sentent chinoises sur le plan culturel, mais revendiquent en même temps leur identité taïwanaise. " D'où certaines ambiguïtés. Selon un récent sondage, sept jeunes sur dix seraient " prêts à prendre les armes si leur île était attaquée par les Chinois ". Mais cela ne les empêche pas de traverser le détroit pour aller travailler sur le continent. " Ça n'a rien de contradictoire ", réfute Allen Wu. Ce designer de 36 ans arrive tout juste de Shanghai, où il exerce une bonne partie du mois. " L'indépendance ? A quoi bon ! Pourquoi risquer une guerre ? Nos politiciens feraient mieux de s'occuper des vrais problèmes, comme le marché du travail, qui est totalement sclérosé... " Un vrai point noir, confirme Tseng Chien-yuan, professeur de droit à l'université de Chung Hua : " Les opportunités sont rares, les promotions inexistantes, dit-il. Surtout, les salaires sont bas et n'ont pas progressé depuis quinze ans. " En 2000, un jeune diplômé universitaire gagnait en moyenne 800 euros lorsqu'il arrivait sur le marché du travail. En 2016, ce montant n'a progressé que de... 3 euros. Dans la même période, les prix de l'immobilier ont bondi de 70 %. Il est impossible ou presque, pour un jeune cadre, de s'installer à Taipei. S'il part à Shanghai, il gagnera, en revanche, trois fois plus ! " Les salaires y progressent beaucoup plus vite, confirme Allen Wu. Et il y a davantage d'opportunités. La métropole compte 24 millions d'habitants, soit plus que la population de Taïwan. " Pékin l'a d'ailleurs bien compris. En mars dernier, le gouvernement communiste a lancé une série de mesures (bourses, prêts bonifiés...) pour attirer les jeunes Taïwanais. " C'est une stratégie intelligente d'assèchement de la main-d'oeuvre locale, reconnaît un diplomate. L'arme est d'autant plus efficace que la natalité est très basse. L'an prochain, la population va commencer à décroître. " Pour contrer cette fuite des cerveaux, Taipei vante l'attractivité du pays et l'excellence de ses infrastructures. " Près de 15 % des puces de smartphones sont produites ici, rappelle Chen Liang-gee, ministre des Sciences et de la Technologie. Nous attirons les grandes compagnies américaines : Microsoft vient d'annoncer la création d'un centre d'intelligence artificielle, IBM veut construire un centre de recherche et de développement... C'est vrai que les salaires sont bas. Nous devons les relever pour décourager nos jeunes talents de partir en Chine. " Qu'il se rassure, toutefois : nombre d'entre eux reviennent au pays au bout de plusieurs années. " En Chine, l'environnement de travail est très dur, tous mes amis juristes sont rentrés ", témoigne Wu Jing-yuan, étudiante en droit à l'université de Chung Hua. Elle-même a décidé de rester à Taipei et d'y devenir juge. Certains jettent l'éponge à cause de la pollution, d'autres parce qu'ils supportent mal le manque de liberté d'expression. " Là-bas, les budgets sont de deux à trois fois supérieurs, reconnaît Kevin Lee, réalisateur. Mais il faut être prêt à faire d'importantes concessions. On ne peut pas parler de politique, de démocratie... ou même d'histoire. Récemment, une série historique qui se déroulait lors de l'occupation japonaise a été taillée en pièces par la censure : huit épisodes sur dix ont été supprimés... " Rentrer, oui, mais pour retrouver quoi ? Sur l'île, l'heure est au désenchantement. L'enthousiasme qui a suivi la " révolution des tournesols " est retombé. Les deux principales formations politiques - le Parti démocrate (PDP) et le Kuomintang (KMT) - ne déchaînent pas les passions.Même la présidente, Tsai Ing-wen, qui avait enflammé les jeunes électeurs en 2016, ne déplace plus les foules. Elle a pourtant essayé de " dépoussiérer " le gouvernement, en nommant quelques personnalités atypiques, telle Audrey Tang, première ministre transgenre du monde. Ancienne hackeuse, Audrey est chargée, dit-elle, de " construire des ponts avec la société civile ", en organisant notamment des débats participatifs sur Internet. Mais cela ne suffit pas. " Les jeunes sont déçus, confirme le politologue Chang Tieh-chih. Les réformes - loi sur le travail, mariage pour tous... - tardent à voir le jour. " A leurs yeux, la politique reste " une affaire de vieux ". Encore que... Chanteur du groupe Chthonic, le " Black Sabbath taïwanais ", Freddy Lim a bien l'intention de faire bouger les lignes. Son Parti du nouveau pouvoir (PNP) a conquis cinq sièges lors des élections législatives, il y a deux ans, et Freddy compte " faire le plein " lors des élections locales. Au mur, dans son bureau de l'Assemblée, un poster " Tibet libre " et une photo de l'un de ses concerts. Les tempes rasées, un tatouage qui lui dévore le bras, le jeune député balaie d'un revers de main les nuages qui s'accumulent au-dessus de l'île. Cernée par la Chine, vidée de ses forces vives et en perte de vitesse par rapport au rival sud-coréen, Taïwan n'en a pas moins, dit-il, un bel avenir : " Une nouvelle génération arrive, elle n'a connu que la démocratie et considère qu'elle vit dans un pays indépendant. Elle va donner un nouveau souffle. " Actuellement à Londres, Lin Fei-fan, l'un des " héros " de la " révolution des tournesols ", croit aussi dans l'avenir de Taïwan. " Nous ne serons pas le prochain Hong Kong, s'exclame-t-il. Malgré tout ce qu'il avait promis en 1997, au moment de la rétrocession, le gouvernement chinois ne cesse de rogner les libertés de ses habitants. " Pour contrer cette influence autoritaire, Taïwan devrait devenir, dit-il, une sorte de base arrière démocratique, qui permettrait à toutes les sociétés civiles d'Asie de se développer. " Pas sûr qu'à Pékin, le " nouveau Timonier " apprécie ce projet à sa juste valeur. Par Charles Haquet.