Voici quelques jours, Mohamed Sifaoui était à Bruxelles pour présenter son dernier livre, Taqiyya ! (1). Sous le vocable arabe qui désigne une dissimulation licite, l'ouvrage décrit l'entrisme des Frères musulmans en France, dans les mairies, les universités, les médias, les partis, les associations. L'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (Ocam) avait attribué à sa visite un niveau 3 sur une échelle de 4, c'est-à-dire une menace supérieure à celle que vit l'auteur en France depuis 2003. La conséquence, selon lui, de "plusieurs années de laisser-faire, laisser-aller". Le Franco-Algérien de 53 ans vient régulièrement s'informer en Belgique, base arrière devenue terre de mission, étape indispensable sur les routes de l'extrémisme religieux. Le nombre de policiers mobilisés pour sa protection était impressionnant. Non, la paix civile n'est pas encore de retour.
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Voici quelques jours, Mohamed Sifaoui était à Bruxelles pour présenter son dernier livre, Taqiyya ! (1). Sous le vocable arabe qui désigne une dissimulation licite, l'ouvrage décrit l'entrisme des Frères musulmans en France, dans les mairies, les universités, les médias, les partis, les associations. L'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (Ocam) avait attribué à sa visite un niveau 3 sur une échelle de 4, c'est-à-dire une menace supérieure à celle que vit l'auteur en France depuis 2003. La conséquence, selon lui, de "plusieurs années de laisser-faire, laisser-aller". Le Franco-Algérien de 53 ans vient régulièrement s'informer en Belgique, base arrière devenue terre de mission, étape indispensable sur les routes de l'extrémisme religieux. Le nombre de policiers mobilisés pour sa protection était impressionnant. Non, la paix civile n'est pas encore de retour. L'un de ses gardes du corps (et nous aussi) se souvient de ses BD réalisées avec le dessinateur Philippe Bercovici : Ben Laden dévoilé et Ahmadinejad atomisé (12 bis, 2009 et 2010). L'homme ne se refuse aucun moyen d'expression : journalisme, réalisation, BD, CD audio (Histoire de l'islam politique, Frémeaux), Web TV (islamoscope.tv). Il fonce, entier, au risque de casser de la porcelaine. Il lui faut quelque courage pour tenir tête aux milieux journalistiques ou académiques qui lui cherchent des poux sur la tête, alors qu'il présente un passeport de gauche. Sa sincérité brutale, lorsqu'il a reproché à Latifa Ibn Ziaten de porter l'emblème - le voile - de l'idéologie qui a fait mourir son fils sous les balles de Mohammed Merah, a cependant trouvé grâce devant un tribunal. Sa bête noire est l'islamisme qui a fait s'entre-déchirer son pays et sa famille de 1991 à 2002, pendant que des paquets de membres du FIS (Front islamique du salut, Frères musulmans) et du GIA (Groupe islamique armé, une dissidence salafiste violente) se réfugiaient en Europe, notamment en France et en Belgique, et y répandaient leurs idées. "Je viens d'une famille qui a toujours été instruite, d'une culture transversale et très humaine, avec une pratique apaisée de la religion. Lorsque j'étais en Algérie, je côtoyais des Européens et des non-Européens. L'islamisme a fracturé les familles ; il a tué l'islam. Ceux qui prennent ce phénomène à la légère ne savent pas à quels dangers ils exposent leurs enfants. Il y a quelques années, je craignais d'être pris pour un fou, mais je suis lucide. On a vu de quelle violence ces fanatiques sont capables." Fort de son expérience personnelle et professionnelle, Mohamed Sifaoui ira témoigner au procès Charlie Hebdo. "Je suis dans une logique d'affrontement idéologique, mais je n'utilise pas les mêmes armes que ceux qui veulent réduire les libertés individuelles et collectives. S'ils parvenaient à me détruire, ma voix continuerait d'exister. Ils ne pourront pas nous tuer tous ", prévient-il. "Les gens ne savent plus faire la distinction entre l'aspect spirituel qui se vit dans l'intériorité et la posture idéologique qui instrumentalise la religion pour imposer un programme de société. Je suis sidéré que le voile soit présenté comme un prescrit religieux. Il n'est rien d'autre qu'un symbole politique. Quand j'entends le mot "féminisme musulman", je ris à gorge déployée ! Faire du symbole du sexisme et de la misogynie celui du féminisme, quelle imposture !" Dans son rapport 2019, la Sûreté de l'Etat observait que, quelques mois avant les élections, des consignes de vote avaient été données en faveur de certains candidats ou partis politiques favorables à l'agenda des Frères musulmans (voile, abattage religieux, etc.). Un lobbying comme un autre ? "Les objectifs des Frères musulmans et de l'islam politique, salafiste et autres, ont évolué ces cinquante dernières années, pose le chercheur engagé. Ces mouvements sont une rampe de lancement pour la reconquête du pouvoir dans les pays musulmans, avec, aujourd'hui, le soutien d'un acteur politique comme l'AKP turc, le parti du président Erdogan. Au Maghreb, au Proche-Orient et au Moyen-Orient, ils se servent des droits de l'homme pour fragiliser les dictatures, ce qui amène les démocrates à soutenir celles-ci par peur de l'islam politique. En Europe, les plus sérieux des islamistes savent qu'ils ne sont pas en mesure de prendre le pouvoir, contrairement à ce que tente de faire croire l'extrême droite avec sa théorie du grand remplacement, un scénario dont aucun créateur de BD ne voudrait ! En revanche, ils veulent prendre le pouvoir sur les communautés, obtenir des démocraties qu'elles les laissent vivre comme elles l'entendent, notamment en ce qui concerne le port du voile. Si l'on croit que ces revendications vont s'affaiblir avec le temps, c'est une erreur." Comment, concrètement, s'y prend l'islam politique ? La technique est rodée : l'entrisme. Ce n'est pas pour rien que les Frères musulmans sont parfois surnommés les trotskistes de l'islam. "Ils profitent du danger terroriste pour se présenter comme des modérés, des partenaires des pouvoirs publics. On les retrouve dans certains partis politiques dont ils parviennent à infléchir les positions. Leur objectif est de fracturer l'ordre démocratique en le faisant revenir sur certains acquis dont l'égalité des hommes et des femmes, la liberté d'expression, le libre examen. Voyez combien il est difficile de s'exprimer sur certains sujets à l'ULB à cause de militants qu'on a retrouvés par la suite en Syrie ! Caroline Fourest, Philippe Val, l'équipe de Charlie en ont fait l'expérience..." Finalement, Mohamed Sifaoui craint moins l'islamisme que la "faiblesse et la lâcheté de nos dirigeants".