La récurrence des départs vers les terres européennes accroît l'acuité de la question de la pertinence de la dissociation entre réfugiés et migrants. "La convention de Genève reste évidemment un outil essentiel pour protéger les réfugiés. Mais la catégorie juridique qu'elle crée pour les réfugiés ne peut être opposée aux migrants, comme si la migration des uns était plus légitime que celle des autres, et comme si nous pouvions nous ériger en juges de cette légitimité", analyse dans son dernier livre On a tous un ami noir (Fayard, 2020) le politologue de l'ULiège et spécialiste des migrations François Gemenne.
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La récurrence des départs vers les terres européennes accroît l'acuité de la question de la pertinence de la dissociation entre réfugiés et migrants. "La convention de Genève reste évidemment un outil essentiel pour protéger les réfugiés. Mais la catégorie juridique qu'elle crée pour les réfugiés ne peut être opposée aux migrants, comme si la migration des uns était plus légitime que celle des autres, et comme si nous pouvions nous ériger en juges de cette légitimité", analyse dans son dernier livre On a tous un ami noir (Fayard, 2020) le politologue de l'ULiège et spécialiste des migrations François Gemenne. "A la figure du combattant de la démocratie individuellement persécuté est artificiellement opposée celle de l'étranger dépeint comme à la recherche d'une vie meilleure (tel un enfant gâté qui en voudrait trop) ou à la poursuite d'un Eldorado (tel un ignorant dans une quête irrationnelle)", complète Karen Akoka, maîtresse de conférences en science politique à l'université Paris Nanterre. Dans son livre L'Asile et l'exil. Une histoire de la distinction réfugiés/migrants (1), elle explique très bien, sur la base de l'étude de l'octroi du statut de réfugié par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra) depuis sa création en 1952, comment les reconnaissances ont été soumises à des considérations géopolitiques mais aussi influencées par le profil du personnel examinateur et comment les critères politiques et économiques ont pu être instrumentalisés d'une période à l'autre. Pour Karen Akoka, telle qu'elle s'est forgée en France et dans d'autres pays européens, "la division binaire entre réfugiés et migrants est adossée à trois grandes oppositions, aussi artificielles que les catégories auxquelles elles renvoient: motivations politiques vs économiques, migrations forcées vs volontaires, trajectoires individuelles vs collectives". Artificialité parce que, comme le souligne François Gemenne, "les migrations d'aujourd'hui ne sont plus linéaires ni monocausales. Les itinéraires sont fragmentés, les motifs de départ multiples et intrinsèquement mêlés." Ce chevauchement des mobiles de migration va encore s'accentuer avec les conséquences du dérèglement climatique. Rappel de l'histoire contemporaine. Au temps de la guerre froide entre monde libre et bloc communiste, les candidats réfugiés issus des démocraties populaires sous la coupe de l'Union soviétique, Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, Roumanie..., voient leur demande systématiquement rencontrée par l'Ofpra. "Le statut de réfugié leur est attribué même lorsqu'ils évoquent des motivations économiques, ne mentionnent aucune persécution, en dépit de déclarations vagues et même d'actes d'allégeance", souligne Karen Akoka. En revanche, les ressortissants de la Yougoslavie, à peine moins communiste mais qui s'est émancipée de la tutelle de Moscou et qui entretient de bonnes relations avec la France, ont beaucoup plus de difficultés à accéder à l'asile. Même dichotomie aux accents idéologiques entre les boat people indochinois fuyant les régimes communistes du Vietnam, du Cambodge et du Laos, et les exilés zaïrois au début des années 1980. Les premiers sont accueillis à bras ouverts au nom de la lutte idéologique qui divise la planète, "d'autant que l'URSS apparaît plus forte et menaçante que jamais". En revanche, le soutien de la France et des Occidentaux au pouvoir de Mobutu, rempart contre l'expansion du communisme en Afrique, empêche toute bienveillance à l'égard des seconds, candidats zaïrois à l'asile. Puis vint la fin de la confrontation est-ouest avec la chute du bloc soviétique et l'effondrement de l'idéal communiste. Mais "l'asile contemporain (reste) sous-tendu par la figure du "combattant de la liberté", souligne Karen Akoka. Si les entraves aux libertés politiques ouvrent l'accès à une protection par l'asile, la mort sociale ou économique n'y donne pas droit." Pour l'enseignante à l'université Paris Nanterre, c'est dans la genèse de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés et l'influence de l'Occident libéral exercée sur son contenu qu'il faut trouver le fondement de la distinction entre réfugiés et migrants. "La définition du réfugié comme persécuté telle qu'elle est retenue dans la Convention de Genève garantit [...] aux dissidents soviétiques d'obtenir une protection internationale, dont elle écarte les exclus des démocraties libérales. Elle confirme la hiérarchie propre aux démocraties libérales, qui place les droits civiques au-dessus des droits socio-économiques, les droits individuels au-dessus des droits collectifs et les violences politiques au-dessus des violences économiques, rarement nommées comme telles mais euphémisées sous le qualificatif d'"inégalités". Cette hiérarchie des valeurs et des droits qui a finalement prévalu dans la Convention de Genève de 1951 explique en partie pourquoi les "réfugiés de la faim" ou les "réfugiés de la pauvreté" sont restés des "causes orphelines"." Si la figure du "combattant de la liberté" demeure l'étalon pour la délivrance du statut de réfugié, le contexte économique et politique de la période contemporaine, marqué par les crises, le chômage et la montée des populismes, a transformé le regard sur le droit d'asile. Les demandeurs potentiels ne sont plus accueillis par une foule en liesse et escortés depuis les aéroports et les gares sous l'oeil des caméras, comme ce fut le cas en France avec les boat people indochinois dans les années 1980. "Ils sont bloqués discrètement en amont du territoire ou dans des espaces frontaliers par la fiction du droit en zones extraterritoriales", comme on l'observe aujourd'hui en Bosnie ou en Libye, analyse Karen Akoka. "L'asile sert aujourd'hui de caution à des politiques migratoires restrictives, tout en étant lui-même de plus en plus restreint." Reste la question centrale du débat sur le droit d'asile: "Pourquoi serait-il plus grave de mourir en prison que de mourir de faim? Pourquoi l'absence de perspectives socio-économiques serait-elle moins problématique que l'absence de liberté politique?"(1) L'Asile et l'exil. Une histoire de la distinction réfugiés/migrants, par Karen Akoka, La Découverte, 350 p.