Des averses plus fréquentes en hiver, mais plus rares et violentes en été. Des terres agricoles fissurées par la sécheresse puis érodées par des pluies torrentielles. Des inondations et des périodes de canicule, plus étouffantes que jamais dans les villes. Des allergies et des admissions liées à la chaleur en hausse dans les hôpitaux. Un écosystème bouleversé. Des cours d'eau à leur plus bas niveau. Des forêts peu à peu dépeuplées de hêtres, d'épicéas ou de chênes. C'est une évidence : en 2050, la Belgique ne sera plus la même. Peu à peu ou brutalement, le réchauffement climatique produit déjà ses effets sur l'environnement, l'économie ou les inégalités sociales. Inévitablement, l'impact sera encore plus marqué à l'avenir. Irréversiblement ? Il est encore temps d'en réduire l'ampleur, potentiellement dévastatrice, via des mesures drastiques de réduction de l'empreinte carbone de l'homme. Mais il y a urgence, martèlent les scientifiques depuis des années. "Nous sommes la dernière génération à pouvoir empêcher des dommages irréparables à notre planète", résumait, en mars 2019, l'ex-présidente de l'Assemblée générale des Nations unies, Maria Fernanda Espinosa.
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Des averses plus fréquentes en hiver, mais plus rares et violentes en été. Des terres agricoles fissurées par la sécheresse puis érodées par des pluies torrentielles. Des inondations et des périodes de canicule, plus étouffantes que jamais dans les villes. Des allergies et des admissions liées à la chaleur en hausse dans les hôpitaux. Un écosystème bouleversé. Des cours d'eau à leur plus bas niveau. Des forêts peu à peu dépeuplées de hêtres, d'épicéas ou de chênes. C'est une évidence : en 2050, la Belgique ne sera plus la même. Peu à peu ou brutalement, le réchauffement climatique produit déjà ses effets sur l'environnement, l'économie ou les inégalités sociales. Inévitablement, l'impact sera encore plus marqué à l'avenir. Irréversiblement ? Il est encore temps d'en réduire l'ampleur, potentiellement dévastatrice, via des mesures drastiques de réduction de l'empreinte carbone de l'homme. Mais il y a urgence, martèlent les scientifiques depuis des années. "Nous sommes la dernière génération à pouvoir empêcher des dommages irréparables à notre planète", résumait, en mars 2019, l'ex-présidente de l'Assemblée générale des Nations unies, Maria Fernanda Espinosa. Même dans l'hypothèse illusoire d'un arrêt soudain des émissions de gaz à effet de serre dues à l'homme (dont près de 35 milliards de tonnes de CO2 par an à l'heure actuelle, une tendance en hausse), quelques décennies ne pourraient suffire à stopper l'élévation de la température globale ni, dès lors, ses conséquences multiples. A l'échelle planétaire, celle-ci a augmenté de plus d'un degré par rapport à l'ère pré- industrielle. "De nombreux aspects du changement climatique et des impacts associés se poursuivront pendant des siècles, même si les émissions anthropiques de gaz à effet de serre sont arrêtées", confirmait le cinquième et dernier rapport en date du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec). Outre les efforts à produire pour tendre le plus rapidement possible vers la neutralité carbone, chaque continent, chaque nation doit donc se préparer aux changements qui l'attendent. C'est ainsi que la Belgique a adopté, en avril 2017, un Plan national d'adaptation aux changements climatiques, auquel participent tant l'Etat fédéral que les trois Régions. L'une de ses mesures consistait à mener une étude pour évaluer les impacts socio-économiques du changement climatique. Réalisé pour le compte de la Commission nationale climat depuis novembre 2019, ce travail inédit à l'échelle du pays a été rendu public le 11 septembre. Il en résulte une vaste étude de 250 pages, dont l'introduction synthétise l'enjeu majeur qui attend de nombreux secteurs d'ici à la fin du siècle : "En prenant conscience qu'un certain niveau de changement climatique est devenu inévitable, il est à présent important de diriger des actions et ressources considérables vers l'adaptation, et ce évidemment en parallèle de la poursuite de nos efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre." Quelque 9,5 milliards d'euros par an, soit 2 % du PIB. C'est le coût estimé pour la Belgique à l'horizon 2050 des conséquences du changement climatique, du moins si rien ne change. A l'inverse, les gains potentiels, principalement en raison d'hivers plus doux, n'atteindraient quant à eux que trois milliards d'euros (0,65 % du PIB). Le différentiel, négatif, atteint donc 6,5 milliards. Ces projections se basent sur le scénario "RCP 8.5" du Giec, le plus pessimiste de tous. Pas par défaitisme. Mais parce que ce dernier, synonyme de statuo ou de business as usual, offre le meilleur point de comparaison entre le présent et l'avenir. Il table en effet sur une croissance persistante des émissions de gaz à effet de serre durant les prochaines décennies, engendrant une hausse globale moyenne de température de 2,6 à 4,8 °C à la fin du siècle, par rapport à la période 1986-2005. Un tel scénario acterait donc l'échec de l'Accord de Paris, signé en 2015 par 195 pays et visant à contenir cette élévation de température bien en-deçà de deux degrés à l'horizon 2100. Ces montants, faramineux, ne constituent pourtant qu'une projection partielle, comme le signale Koen De Ridder, chercheur à l'Institut flamand de recherche technologique (Vito) et coauteur de l'étude, aux côtés des bureaux de conseil EcoRes et Kenter. "Au départ, notre matrice comptait des dizaines d'impacts potentiels. Mais l'état des connaissances ne nous permettait pas de chiffrer tous les effets dans le détail, encore moins avec une maille aussi fine que la Belgique. Nous avons donc fait une sélection à partir de nos discussions avec le comité d'accompagnement et de l'expertise disponible dans notre consortium." L'étude relève d'emblée les incertitudes inhérentes à cet exercice prospectif, où tant de paramètres entrent en jeu. Abondamment documentée, elle offre néanmoins la vue la plus complète à ce jour sur les coûts et les gains liés au changement climatique dans onze domaines. En voici quatre. En moyenne, un été du milieu du siècle devrait occasionner bien plus de décès liés à la chaleur qu'à l'heure actuelle, sans même tenir compte du vieillissement attendu de la population. A l'inverse, les hivers plus doux devraient, eux, réduire la mortalité due au froid, comparativement beaucoup plus élevée pour le moment. C'est une conséquence logique du réchauffement climatique. Alors que la chaleur extrême cause en moyenne une septantaine de décès par an en Belgique ces dernières années, ce bilan annuel pourrait s'alourdir de quelque 962 morts supplémentaires par an en 2050, toujours selon le scénario du pire, le RCP 8.5. Les villes pourraient alors connaître en moyenne 41,5 jours de canicule par an, contre 5 à l'heure actuelle. Lors des périodes de froid, le pays pourrait en revanche enregistrer une baisse de 1230 décès sur base annuelle. Comment les chiffrer en matière de coûts et de gains ? Plusieurs modèles tentent, avec de grandes disparités, d'estimer la valeur d'une vie humaine. En réalité, une telle approche ne se résume pas à en tirer un coût économique, mais plutôt à évaluer le dommage causé par la perte d'années de vie au bien-être global de la population, comme le note l'étude. C'est ainsi qu'en multipliant le nombre de décès projetés par la moyenne d'une valeur de vie statistique, estimée ici dans une fourchette comprise entre 1,42 million et 2,85 millions d'euros, les chercheurs considèrent, pour la Belgique, un coût supplémentaire annuel de 1,4 à 2,7 milliards d'euros en 2050 dû à la mortalité en période de forte chaleur. Celui-ci pourrait être partiellement contrebalancé par un gain potentiel de 1,8 à 3,5 milliards d'euros par an lié aux hivers moins rudes. Néanmoins, cette compensation potentielle apparaît nulle, voire négative à la fin du siècle, précise l'étude. Par ailleurs, les effets bénéfiques des hivers doux sur la santé ne font pas l'unanimité dans la littérature scientifique. Les mêmes tendances se dessinent également au niveau de la fréquence de certaines maladies liées à la chaleur ou au froid. Quant au nombre d'admissions dans les hôpitaux, les coûts projetés à cet égard sont toutefois largement inférieurs à ceux des décès. L'étude le souligne elle-même : les projections de coûts et de gains en matière de santé varient fortement selon les hypothèses de départ. Si ces derniers semblent se neutraliser en partie (voir le graphique ci-dessous), les chercheurs n'ont pas pu estimer le coût d'autres impacts avérés du réchauffement climatique. Notamment sur les allergies (pollen ou spores) et les symptômes asthmatiques, les contaminations alimentaires, la présence de maladies tropicales ou encore les conséquences néfastes d'une détérioration de la qualité de l'air. Sur ce dernier aspect, les chercheurs indiquent que "le changement climatique a le potentiel d'annuler partiellement ou complètement les effets bénéfiques des réductions prévues des émissions de polluants, entre autres en raison des températures plus élevées et de la survenue de périodes de sécheresse."Une affirmation nuancée par Guy Gérard, responsable du service Qualité de l'air à l'Institut scientifique de service public (Issep), qui effectue des mesures pour la Wallonie. "Depuis des dizaines d'années, la qualité de l'air s'améliore, y compris dans les villes, déclare-t-il. Il est vrai que l'ozone dépend des conditions météorologiques. En revanche, des polluants classiques comme les particules en suspension, que l'on mesure depuis quinze ans, sont en diminution. Pour le dioxyde d'azote, c'est encore plus frappant sur ces cinq dernières années." La qualité de l'air reste toutefois préoccupante, notamment en raison de la densité de population et d'une urbanisation importante. "La Belgique, et en particulier la Région flamande, présente l'un des niveaux de pollution les plus élevés d'Europe", souligne l'étude. Une révision plus stricte des normes européennes, en faveur du curseur de la santé, contraindrait les régions à entreprendre des efforts supplémentaires en ce sens. Y compris en Wallonie, au nord du sillon Sambre et Meuse. "Les agriculteurs ont toujours connu des années de sécheresse. La différence aujourd'hui, c'est que nous en avons connu trois coup sur coup." Ces propos d'Hugues Falys, dans le métier depuis vingt-huit ans et porte-parole de la Fédération unie de groupements d'éleveurs et d'agriculteurs (Fugea), résument le défi d'un secteur largement tributaire des aléas climatiques. L'enjeu du siècle, en un mot : résilience. "La priorité n'est plus de se focaliser uniquement sur le meilleur rendement possible, comme c'était encore le cas il y a quinze ou vingt ans, commente Damien Rosillon, attaché scientifique au Centre wallon de recherches agronomiques (CRA-W). C'est de travailler sur la résilience des cultures, de l'élevage ou de l'exploitation, c'est-à-dire sur des systèmes performants mais également capables d'encaisser les coups durs, tels que les épisodes de sécheresse prolongée." Les agriculteurs disposent de deux grands leviers pour faire face aux changements climatiques. Le premier concerne le type de cultures. Des plantes d'origine africaine comme le moha ou le sorgo font leur apparition dans la production fourragère en Belgique, tout comme les légumineuses. Les semenciers proposent peu à peu des variétés de froment ou de maïs plus résistantes à la sécheresse. A l'inverse, la proportion des plus sensibles bintjes, qui constituaient auparavant la variété de pomme de terre de référence dans nos contrées, a fortement diminué ces dernières années en Wallonie. Le second levier porte sur la manière de travailler le sol, comme l'indique Hugues Falys : "On s'oriente de plus en plus vers les techniques d'agriculture de conservation des sols. Par exemple en labourant moins souvent ou en augmentant la quantité d'humus en surface." En outre, il devient d'autant plus opportun de varier les cultures sur une même parcelle, rappelle Damien Rosillon. Complémentaires, puisque cultivées à différents moments de l'année, elles permettent de garder le sol couvert autant que possible, ce qui atténue le risque de sécheresse des sols. Une terre hesbignonne n'a toutefois rien à avoir avec celle d'une parcelle ardennaise. Tant le CRA-W que l'Issep portent des projets visant à mesurer les quantités d'eau absorbées dans les premières dizaines de centimètres des sols wallons. Notamment pour permettre d'anticiper des épisodes localisés de sécheresse, d'érosion ou d'inondations. Selon l'étude, la perte de production agricole globale due au changement climatique pourrait atteindre 606 millions d'euros par an à l'horizon 2050 en Belgique, selon le scénario RCP 8.5 et par rapport à 2019. Les gains attendus, notamment grâce à une fertilisation plus élevée par le CO2, ne s'élèveraient quant à eux qu'à 45 millions d'euros. "Vers la fin du siècle, en particulier dans le scénario RCP 8.5, les effets néfastes du changement climatique devraient l'emporter sur l'impact bénéfique de la fertilisation au CO2 et de l'allongement de la saison de croissance, produisant un impact négatif net, même sans tenir compte des pertes de terres et/ou des changements de prix", concluent les chercheurs.Dans les prochaines décennies, la faible tendance à la hausse des quantités de précipitations annuelles devrait se poursuivre en Belgique. Les passages pluvieux seront plus fréquents qu'aujourd'hui en hiver, mais plus rares et violents en été. Cela aura bien sûr un impact sur l'agriculture, mais aussi sur le risque d'inondations. A cela s'ajoute le spectre, en Flandre, des inondations côtières. Selon les différents scénarios du Giec, le niveau de la mer à Ostende pourrait s'élever en moyenne de 39 à 69 centimètres d'ici à la fin du siècle, par rapport à la période 1991-2010. Pour ces deux raisons, la superficie des zones inondables pourrait augmenter de 77 % en Flandre et de 50 % en Wallonie en 2100, indique l'étude. Ces dernières années, le montant des dommages couverts en cas d'inondations fluviales ou côtières a varié entre 40 et 75 millions d'euros par an. En 2050, ces mêmes coûts pourraient osciller entre 343 et 940 millions d'euros sur base annuelle, estiment les chercheurs. Une facture qui n'intègre pas les "impacts indirects, liés par exemple aux interruptions ou retards de service. Des études menées à l'étranger semblent suggérer que leur prise en compte pourrait induire un doublement des coûts économiques, selon le secteur concerné." Sans commune mesure avec les inondations, des épisodes récurrents de sécheresse ou de chaleur extrême pourraient également occasionner des coûts directs au niveau des voies navigables et routes intérieures, "de l'ordre de quelques dizaines à centaines de millions d'euros par an". Les coûts indirects impliquant des infrastructures, notamment les interruptions de service ou les retards, pourraient quant à eux atteindre 153 à 766 millions d'euros par an, annonce l'étude, si la vague de chaleur qui a affecté l'Australie fin 2019 s'avérait "représentative des conditions en Belgique vers 2050". De nombreuses études l'affirment : au-delà d'un certain niveau de température, la productivité du travail diminue, tant pour les tâches extérieures que pour le travail de bureau. Aux Etats-Unis, la quatrième Evaluation nationale du climat, publiée en 2018 par le Programme de recherche américain sur le changement global, l'identifiait déjà comme le coût économique potentiel le plus lourd dû au réchauffement climatique d'ici à 2090, dépassant la barre des 220 milliards de dollars (185 milliards d'euros) selon le scénario RCP 8.5. Une perspective qui inquiète de nombreux pays, conscients que leur PIB futur risquerait de décrocher pour cette même raison. La Belgique, elle aussi, est concernée, comme le révèle l'étude effectuée pour la Commission nationale climat. "En extrapolant à partir d'une étude réalisée pour la région d'Anvers, [...] la perte de productivité du travail au cours de la période 2081-2100 (RCP8.5) devrait coûter à la Belgique 610 millions d'euros par an au cours de l'année la plus froide de cette période, et neuf milliards par an pendant l'année la plus chaude, en l'absence de mesures d'adaptation. Pour le milieu du siècle, le coût varie de 170 millions à 4,96 milliards d'euros par an. A cette même échéance, le gain potentiel de productivité, lié aux hivers plus doux, ne dépasserait pas les 200 millions d'euros par an. Ecosystèmes, sylviculture, assurances, énergie... Tout comme pour ces autres domaines explorés par l'étude, la conclusion de l'étude est limpide : même sur le plan économique, la Belgique, à l'instar de tant d'autres pays, a bien plus à perdre qu'à gagner avec le réchauffement climatique, en l'absence de mesures compensatoires. Le plus grand plan de bataille du xxie siècle se jouera donc sur deux fronts. D'une part celui de la réduction urgente des émissions de gaz à effet de serre et, d'autre part, celui des stratégies indispensables pour s'adapter à ce qui ne peut d'ores et déjà plus être évité. L'espoir et le fatalisme, conjointement, comme nouveau - et peut-être ultime - moteur de l'histoire.