A lire également : Gilets jaunes : " Nous avons la volonté de lutter dans la durée "
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A lire également : Gilets jaunes : " Nous avons la volonté de lutter dans la durée "Pour qualifier les gilets jaunes, vous parlez des " entravés " (1). En quoi ce qualificatif vous a-t-il paru pertinent ? Les gilets jaunes se caractérisent par un rapport contrarié aux mobilités. Ils sont forcés à une mobilité géographique quotidienne pour accéder à l'emploi. Et ils ont souvent été obligés à une mobilité résidentielle parce qu'ils ont été exclus des métropoles à cause de l'augmentation du coût du logement ou d'autres raisons. Ces contraintes impliquent des sacrifices importants : coûts et temps de transport très élevés, périodes de loisirs réduites, budgets compressés...Conséquence : une mobilité sociale qui, elle aussi, est entravée. Or, ils estiment avoir suivi studieusement l'injonction à la mobilité qui caractérise le capitalisme contemporain. Si vous êtes flexible quant à votre lieu de résidence, si vous vous formez tout au long de votre vie, vous vous en sortirez. Pour eux, cette promesse-là n'a pas été tenue. La protestation des gilets jaunes défie les pratiques habituelles de la mobilisation sociale. Ont-ils ringardisé les syndicats et autres associations de la société civile ? La France connaît régulièrement des mouvements autonomes des organisations représentatives. Celui des gilets jaunes a pris une ampleur plus grande. Et il a récolté davantage de résultats que les actions traditionnelles des syndicats. Son succès, ses formes nouvelles interrogent forcément les modes d'action plus anciens. Cela signifie-t-il que le syndicalisme est mort en France ? Non, parce que les organisations continuent à exister. Mais les gilets jaunes, les manifestants pour le climat ou pour le féminisme sont assurément les révélateurs d'une poussée protestataire qui échappe au cadre historique des instances de régulation traditionnelles. Partagez-vous l'idée que les revendications sociales des gilets jaunes ont été, en partie au moins, rencontrées mais nullement les revendications politiques ? Oui. Mais il faut noter que ce mouvement est ambivalent par rapport au jeu des revendications. Les demandes politiques (démocratie directe, transformation profonde des instances de représentation...) et socio-économiques cohabitent mais leur articulation n'est pas aisée. Comment affirmer que les représentants ne sont plus légitimes à nous représenter et, en même temps, exiger d'eux des réponses à nos revendications ? C'est contradictoire. Et cela explique aussi que les gilets jaunes ont été par nature déçus par les réponses qui leur ont été apportées sur le plan socio- économique. Or, il y en a eu. Elles ont certainement eu des effets tangibles sur leur pouvoir d'achat. Mais sont-ils suffisants pour compenser la colère et le découragement qu'ils ressentent ? J'en doute. Vous écrivez que le mouvement des gilets jaunes participe de l'émergence d'un nouveau cycle contestataire où le niveau local de la politique joue un rôle prépondérant, en opposition à un précédent cycle plus axé sur les enjeux mondiaux. Est-ce une tendance appelée à durer ? On pourrait m'objecter que les manifestations au Chili, au Liban, à Hong Kong relèvent des protestations classiques à l'échelle nationale ou que les marches pour le climat, les grèves des femmes sont des mouvements transnationaux. Quand je parle de relocalisation de la politique, je ne dis pas que c'est exclusif, du reste. Je constate simplement que le monde du travail est de plus en plus difficile à politiser en raison de la multiplication des fonctions qui échappent à l'entreprise par l'autoentrepreunariat ou par les métiers de l'ubérisation. Je constate que les arènes internationales comme le FMI, la Banque mondiale, l'Union européenne, certains organes des Nations unies, fortement critiquées par le mouvement altermondialiste, sont très difficiles à réformer et très imperméables à la critique externe. Par ailleurs, cette relocalisation n'est pas seulement le fait du mouvement social. Elle s'exprime de plus en plus au plan territorial dans l'opposition à de grands équipements présumés inutiles. Les mobilisations écologistes sont très centrées sur ces enjeux de proximité. Et, même du côté des pouvoirs publics, il y a une repolitisation du local, notamment par la multiplication des dispositifs participatifs. Quel avenir imaginez-vous pour les gilets jaunes ? Un mouvement comme celui-là a des effets politiques de moyenne durée qui ne sont pas seulement inscrits dans les institutions politiques existantes puisque, par définition, il s'est inscrit contre celles-ci. Repérer ces effets est d'autant plus compliqué. Il a tout de même quelques effets repérables : le Lobby citoyen, des listes jaunes ou la présence de gilets jaunes sur des listes citoyennes aux élections, des contre-conseils municipaux mis en place pendant et après les élections, l'Assemblée des assemblées qui essaye de généraliser les initiatives locales... Une grande partie de l'avenir du mouvement va se jouer dans la société civile locale et dans le monde associatif, d'où viennent un certain nombre de gilets jaunes, plutôt que dans le monde syndical et partisan. Je pense aussi que l'intégration des questions de justice sociale et environnementale s'est faite à la faveur du mouvement des gilets jaunes et des ponts qu'il a jetés en direction de la mobilisation de la très jeune jeunesse pour le climat.