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A ceux qui voient dans la conquête annoncée du village syrien de Baghouz le crépuscule de l'Etat islamique, le père Patrick Desbois, fondateur de l'association Yahad-In Unum qui vient en aide aux yézidis persécutés par Daech, apporte un cinglant démenti. Pour lui qui revient d'Irak, Daech est loin d'être mort. Ce prêtre catholique est connu pour avoir documenté la Shoah par balles commise par les unités mobiles nazies en Ukraine et dans d'autres pays d'Europe de l'Est pendant la Seconde Guerre mondiale. Il participait, le jeudi 28 février, au colloque " La tragédie des femmes yézidies, de la violence à l'exil forcé ", organisé dans le cadre des Jeudis de l'hémicycle par le parlement bruxellois. Rencontre. Quelle est la situation des yézidis en Irak aujourd'hui ? Une partie d'entre eux est encore entre les mains de membres de Daech qui se cachent dans les villages. Ils n'ont toujours pas été libérés. D'autres sont dans dix-huit camps de déplacés, qui abritent chacun de 10 000 à 25 000 personnes. Certains rêvent d'un visa. Ceux qu'ils obtiennent émanent principalement d'Allemagne, du Canada et d'Australie. Les autres attendent. Notre rôle est, d'une part, de les filmer, dès qu'ils sortent des mains de Daech, pour avoir des témoignages et des preuves juridiques des atrocités commises. D'autre part, nous avons mis en place des structures pour venir en aide aux rescapés. Beaucoup veulent se suicider, surtout parmi les filles. Les garçons, eux, ont été endoctrinés dans des camps d'entraînement. Certains ne savent plus qui ils sont, membres de Daech ou yézidis. On suit maintenant plus de 200 jeunes qui ont été formés à être terroristes pour qu'ils retrouvent leur identité et se libèrent psychiquement de Daech. Ce n'est pas facile parce qu'ils ont été sous sa coupe pendant quatre ans. L'Etat islamique enlevait les enfants à partir de l'âge de 7 ans. Aujourd'hui, ils ont entre 11 ans et 16-17 ans. De nombreux yézidis sont-ils encore détenus par Daech ? Enormément de femmes, d'enfants, d'hommes sont encore aux mains de Daech. Daech n'est pas mort. Il est en mutation vers une organisation clandestine. Ses membres se cachent dans les villages. Ils ont acheté des petits commerces, coupé leur barbe. Une journaliste américaine a résumé cela en disant que Daech gère les nuits en Irak. Nous, on ne sort pas la nuit. La présence de Daech est-elle confinée à la zone frontalière avec la Syrie ? Non, il est partout. Les accrochages sont fréquents. Il continue à être actif sur Internet. Nous avons interviewé des personnes qui ont été libérées de Daech il y a dix jours. Dans ces conditions, il est difficile de prétendre que l'Etat islamique est mort. Y a-t-il des opérations de rachat d'otages ? En permanence. Pour tout yézidi libéré, la famille a payé 15 000 dollars, 25 000 dollars... C'est un drame. Pour Daech, les yézidis sont une réserve bancaire. L'Etat islamique n'est d'ailleurs pas le seul à encore en détenir. Fatah al-Sham, ex-Al-Qaeda, et d'autres milices en ont aussi. Les yézidis sont devenus une marchandise. Quelles sont les violences récurrentes faites aux femmes yézidies ? Le viol et les grossesses forcées, le tabou des tabous. Les femmes ont eu des enfants. Quatre ans de viols... Or, une fois qu'elles sont libérées, étant donné que la loi irakienne stipule que la religion de l'enfant est celle du père, elles ne peuvent pas le garder et doivent le donner. Une situation dramatique. C'est une des raisons pour lesquelles certaines yézidies préfèrent ne pas rentrer dans leur village, de peur de se voir privées de leur enfant. La justice irakienne est-elle en mesure de juger les combattants de Daech ? L'Irak est en train d'oeuvrer à établir une justice. Encore faut-il conjuguer justice et respect des droits de l'homme. Je dirais qu'en ce moment, on a plutôt une bonne écoute. Aucun membre de Daech n'a été poursuivi pour viol ni pour l'achat d'une femme yézidie, expliquez-vous. Quel est votre espoir à ce propos ? Il sera difficile de s'appuyer sur ces préventions en justice parce qu'il faut que les filles témoignent. Elles y consentiront si elles n'ont plus de famille en Irak. Elles auront trop peur des actes de vengeance si elles en ont encore. De surcroît, il y a tellement de gens à traduire en justice en Irak que l'incrimination d'appartenance à une organisation terroriste est plus commode. Il ne sera pas aisé de constituer des dossiers pour violences sexuelles. Mais on y travaille. Et je suis optimiste. Que pensez-vous de l'attitude des pays occidentaux à l'égard de leurs ressortissants affiliés à Daech ? Ils sont face à un grand dilemme. Soit ils reprennent leurs citoyens et les jugent, soit ils les livrent à la justice irakienne. Certains Etats vont être obligés de les prendre en charge. Mais ce n'est pas sans risque. Nous avons appris, sur la base de témoignages de femmes qui avaient été mariées à des responsables de Daech, qu'ils affirmaient vouloir relancer leur combat au départ des prisons où ils seraient détenus. Poursuivre la lutte est leur obsession. Selon vous, tous les membres européens de Daech ont nécessairement disposé de filles yézidies ou autres comme esclaves sexuelles. Sur quoi fondez-vous ce sentiment ? Les étrangers étaient vus comme le top des membres de Daech. Forcément, il est arrivé un moment où ils ont acheté ou reçu " en cadeau " des filles. Le fait qu'ils étaient mariés ne l'empêchait pas parce que, dans leur entendement, il s'agissait d'une esclave, pas d'une femme. Quelle est la difficulté de trouver des preuves d'atrocités ? Les yézidies se confient facilement. Mais comme les membres de Daech se faisaient connaître par un surnom - Abou (le père de...) quelque chose ou Oum (la mère de...) quelque chose - elles ne peuvent pas donner leur vrai nom. On essaie donc de récolter un maximum d'éléments biographiques ou physiques sur le tortionnaire : était-il tatoué ou pas ?, avait-il des dents cassées ?, portait-il des lunettes ?, était-il blessé ?, avait-il une femme, des enfants ?... Il nous arrive de montrer des photos faites par des gens de Daech eux-mêmes. Elles reconnaissent parfois leur agresseur. Cela nous permet de coopérer avec la justice de certains pays démocratiques pour nourrir des dossiers. Jusqu'à présent, personne n'a été jugé pour le moindre crime perpétré contre une yézidie. C'est un génocide sans coupable. Je n'ai jamais observé un cas pareil. Essayez-vous de rapatrier les yézidis dans leur lieu de vie d'origine ? Un des objectifs est de les resocialiser parce qu'ils ont très peur des musulmans. On le serait à moins. Dans les quatre camps où nous sommes présents, nous avons lancé des cours d'arabe pour les femmes. On s'était dit qu'elles hésiteraient à y participer. C'est l'inverse. Toutes viennent. Beaucoup sont illettrées. Elles en profitent pour apprendre la " langue du pays " puisque celle des yézidis est le kurde. Connaître la langue, c'est pouvoir se débrouiller dans l'administration, disposer d'un travail... Nous souhaiterions aussi dispenser un petit apprentissage professionnel aux adolescents sortis de Daech. Là, ils avaient un " job ", sniper, poseur de bombe... ; ils faisaient aussi du sport. Du jour au lendemain, ils sont assis sous une toile de tente autour de vingt personnes. Les formations seraient courtes mais déboucheraient sur un diplôme. Par exemple, en coiffure - les jeunes traînent tout le temps chez le coiffeur - ou en mécanique, pour leur permettre de trouver un travail. Il ne faut pas oublier que les garçons ont connu une forme de promotion sociale en intégrant Daech. S'ils n'ont pas d'alternative à l'inactivité dans les camps, ils risquent de redevenir des terroristes. Les yézidis imaginent-ils rester en Irak ? Difficile de le savoir. Certains commencent à repenser qu'ils sont Irakiens et qu'ils doivent faire leur vie en Irak. Les cercles dirigeants à Bagdad expriment désormais une volonté politique de faire en sorte que les minorités restent dans le pays. Je ne vous aurais pas tenu le même langage il y a quelques mois. vJe perçois un changement. Vous êtes un grand spécialiste de la Shoah par balles perpétrée en Ukraine. Voyez-vous des similitudes entre les deux génocides ? Je vois au moins trois points de convergence. Un, il n'y a pas de génocide sans voisins. Quand il n'y a pas de camps cernés de barbelés, il faut séparer les victimes des voisins. Lorsqu'un juif était extrait d'un village, les autres habitants comprenaient qu'ils devaient se tenir tranquilles. On peut parler non pas de complicité mais en tout cas d'appui des voisins. Deux, l'organisation du crime. Quand les Allemands débarquaient dans un village, ils arrivaient à l'heure et ils repartaient à l'heure. Le temps d'une journée. Les gens de Daech procédaient de la même façon. Trois, le fait de mentir aux victimes. Les Allemands disaient aux juifs : on vous déporte en Palestine. Les dirigeants de Daech affirmaient aux yézidis : il n'y a pas de problème, c'est uniquement un changement de pièce d'identité. Il y a mensonge aux victimes et non-mensonge aux voisins. Y a-t-il eu comme dans d'autres génocides une "animalisation" des victimes ? Non. Pour l'islam radical, les yézidis ne sont pas des gens du Livre et sont donc des mécréants, des koufars. Dans l'entendement des membres de Daech, les persécuter est légal. Ils n'ont pas, comme Hitler, une vision du monde hiérarchisée en différentes races... Leur discrimination a un soubassement religieux. Le prix Nobel de la paix remis à Nadia Mourad en 2018 a-t-il eu un impact ? Oui. Cela a aidé à mettre en exergue la cause. Mais je dis : attention ! Daech n'a pas martyrisé que les femmes. Ils vendaient les enfants, tuaient des adultes. Daech est une machine génocidaire. Son calife n'était pas qu'un chef de violeurs. Le plus grand nombre de victimes de Daech est constitué de musulmans. Une femme musulmane pouvait se faire tuer pour avoir oublié un gant. Vous voyez à quel niveau d'horreur ils en étaient arrivés...