Le contexte
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Survenant au lendemain du non-renouvellement d'un contrat de fourniture de gaz au Maroc, l'assassinat, le 1er novembre, de trois chauffeurs routiers algériens au moyen d'un drone a résonné comme un coup de semonce au Maghreb dans un contexte déjà rendu délétère par la rupture des relations diplomatiques entre les deux voisins depuis le mois d'août. Le fait que l'opération, attribuée à l'armée marocaine, se soit déroulée dans une zone du Sahara occidental contrôlée par le Front Polisario est, pour beaucoup, un message évident adressé à l'Algérie. Elle pourrait avoir pour conséquence une relance du conflit du Sahara au plan armé. En cinq questions-réponses, revue des enjeux de cette montée des tensions avec Khadija Mohsen-Finan, enseignante à l'université Paris 1, et Luis Martinez, directeur de recherche au Centre de recherches internationales (Ceri) à Sciences Po Paris.Pour Luis Martinez, le contexte actuel n'a rien à voir avec celui des années 1960 et 1970 qui avait aussi présidé à des périodes de vives tensions. "Primo, les deux pays se sont lourdement équipés au plan militaire. L' Algérie a des sous-marins. Le Maroc dispose de drones. Deuzio, depuis une trentaine d'années, le sentiment des populations a évolué dans le meilleur des cas vers une indifférence, dans le pire des cas, vers une détestation. On peut presque raconter ce que l'on veut au Maroc et en Algérie et le faire croire aux gens parce qu'aucune contestation de la vérité officielle n'est possible. Il s'agit littéralement d'une mise sous cloche des populations. Tertio, le recours à l'option militaire n'apparaît plus si tabou que cela. La rupture des relations diplomatiques du mois d'août n' annonce pas la volonté de ne plus échanger comme cela avait été le cas en 1976 mais acte que l'on est arrivé au bout du processus. Dès lors, l'alternative qui semble pouvoir être utilisée est le recours à la force. Cela se vérifie des deux côtés. Les deux pays se préparent au conflit. C'est très clair. On rappelle des réservistes au Maroc. On constitue des réserves stratégiques et on s'équipe rapidement en munitions, au Maroc et en Algérie." "Les tensions actuelles, intervenant après la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, s'inscrivent dans un nouveau cadre géopolitique", ajoute Khadija Mohsen-Finan. Pour la politologue spécialiste du Maghreb, la crainte d'une escalade est également attisée par la dimension militaire: "Les deux pays sont très armés, carrément surarmés, et ils continuent à s'armer dans cet esprit de rivalité." La reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental par l'Amérique de Donald Trump en décembre 2020, conjuguée à l'enlisement du chantier du référendum sur l'avenir du territoire que devait faire aboutir l'ONU et à la suprématie militaire des forces marocaines sur celles du Front Polisario, a donné ces dernières années le sentiment que le Maroc avait marqué des points presque décisifs dans le dossier de l'avenir du Sahara occidental. Réalité ou illusion? "Depuis les années 1990, il est clair que le Maroc a pris l'ascendant. L' annexion est de fait acquise. Un gros travail diplomatique a été réalisé. Il a été couronné par le geste de Trump en contrepartie de la normalisation des relations avec Israël. Nombre de pays africains dissocient désormais la question du Sahara de celle de la reconnaissance des liens avec le Maroc... Le Maroc engrange des succès diplomatiques à l'inverse d'une Algérie qui, sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, s'est révélée affaiblie, discréditée, voire déclassée", souligne Luis Martinez. Khadija Mohsen-Finan se montre beaucoup plus circonspecte sur le bénéfice pour le Maroc de la reconnaissance américaine de la "marocanité" du territoire sahraoui. "Le Maroc croyait que la décision de Donald Trump entraînerait semblable reconnaissance de la part des pays occidentaux, puis des Etats arabes et africains. Cela ne s'est pas fait. Certes, la nouvelle administration américaine n'est pas revenue sur cette reconnaissance mais elle ne l'a pas appuyée non plus. La nomination, début octobre, d'un envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, en la personne de Staffan de Mistura, après deux ans d'interruption d'initiatives, démontre très certainement que les Etats-Unis et une partie des pays occidentaux veulent revenir au règlement du dossier par les Nations unies", décrypte la politologue de l'université Paris 1. "La faiblesse aurait pu être invoquée il y a deux ans et elle pourrait l'être encore aujourd'hui en regard du divorce entre la classe dirigeante et la population. Mais le pouvoir algérien s'est installé. Il bénéficie d'une manne pétrolière plus importante qu'attendue et il n'hésite pas à jouer des cartes de poids comme celle du gaz ou celle de l'utilisation de son espace aérien, souligne Khadija Mohsen-Finan. Son ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, a renoué avec une diplomatie des années 1970 -1980 où l'Algérie disposait d'une marge de manoeuvre importante et n'hésitait pas à en user. Mais il est sûr que le Maroc a gagné du crédit ces dernières années, notamment sur le continent africain, du point de vue des investissements et de l'influence religieuse. Reste à voir comment cela se traduira au Sahara occidental.""Les dirigeants algériens ont pris conscience de l'isolement de leur pays, enchérit Luis Martinez. En Libye, au Mali, au Sahel, en Méditerranée, ils se sont rendu compte qu'ils étaient totalement déclassés par rapport à l'Egypte ou au Maroc. On observe un retour diplomatique de l' Algérie depuis un an. Il reste qu'on ne pourra pas faire en douze mois ce qui n'a pas été fait en vingt ans. On peut juste constater que l' Algérie veut faire entendre sa voix. Sera-t-elle écoutée et suivie? C'est très différent. D'autant plus qu'elle est associée aujourd'hui à des partenaires qui sont plutôt en conflit avec les Etats-Unis et l'Union européenne. La Chine est son premier partenaire commercial. La Russie est son premier fournisseur d'armes. Elle se rapproche de la Turquie sur le plan financier...", analyse le chercheur de Sciences Po. Le gaz pourrait-il être une arme utilisée directement contre le Maroc et comme moyen de pression sur l'Union européenne? "Le non-renouvellement du contrat du Gazoduc Maghreb-Europe pénalisera le Maroc. On parle de cent millions de dollars de taxes par an et de 20 à 25% des besoins en électricité dérivés de ce gazoduc. C'est conséquent mais bien insuffisant. On peut imaginer que le Maroc a déjà entamé des discussions avec l'Egypte et Israël pour des approvisionnements en gaz et avec de grands pays pour son alimentation en électricité. Le discours du trône de Mohammed VI le 2 novembre l'a rappelé. Le Sahara ne sera pas sacrifié. Le prix à payer sera le prix à payer. Cela coûtera au Maroc. Mais perdre le Sahara coûterait bien plus politiquement." "Les Marocains ont beau dire que cette décision ne les affecte pas et qu'ils sont prêts à alimenter leurs centrales électriques soit en charbon soit en important plus d'électricité - c'était la teneur du communiqué de l'Office national de l'électricité et de l'eau le 31 octobre dernier après la rupture du contrat. Mais on n'est pas obligés de les croire, estime Khadija Mohsen-Finan. Cette décision aura un impact au Maroc comme elle en aura en Espagne. L'Algérie a annoncé que les fournitures à destination de l'Europe seront désormais opérées par le gazoduc Medgaz, par voie sous-marine (NDLR: l'infrastructure relie les installations de Beni Saf en Algérie au port espagnol d'Almeria sur 210 kilomètres). Mais Medgaz a une capacité moindre, huit milliards de mètres cubes au lieu des dix milliards par le gazoduc Maghreb- Europe. Les Algériens assurent qu'ils élargiront Medgaz mais rien n'est sûr. Cela peut de toute façon avoir un impact financier. Le consommateur espagnol et, éventuellement, portugais paiera donc son gaz plus cher", conclut la politologue. Issue négociée, dangereux statu quo ou recours à la force? Aucune hypothèse n'est à exclure. Mais le conflit armé n'est pas l'option la plus probable. "Je pense que le Maroc et l' Algérie ont quand même la volonté d'éviter une guerre et que la confrontation se déploiera sur d'autres terrains, en Libye, au Mali..., analyse Khadija Mohsen-Finan. Je m'interroge néanmoins encore sur un aspect du dossier: jusqu'à quel point l'état-major algérien ne voudra-t-il pas affirmer son pouvoir par un nationalisme qui irait jusqu'au conflit armé? Il en a les moyens. Y a-t-il unanimité au sein de l'armée sur cette question? Nous disposons de peu d'informations à ce propos. Côté marocain, je n'ai pas le sentiment que le pouvoir veut aller jusqu'au conflit armé même si, au quotidien, beaucoup d'agres- sivité et de violence s'exprime. C' est réciproque." "Le statu quo est aujourd'hui l'hypothèse la plus probable, prédit de son côté Luis Martinez. Un conflit accroîtrait le problème au lieu de le régler. Et l' Algérie n'a absolument pas les moyens de conquérir, d'occuper et de défendre le Sahara occidental. Au plus fort du soulèvement du Hirak, la contestation populaire en Algérie, une voie médiane a été imaginée. Beaucoup pensaient qu'en cas de renversement du pouvoir algérien par un régime civil, la reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental pourrait survenir en contrepartie du soutien de la communauté internationale aux nouveaux dirigeants algériens. On a cru un moment à cette utopie. Et puis, par la force des événements survenus à Alger, c'est passé. Il reste que la résolution de ce conflit passera vraisemblablement par un retrait de l'Algérie du dossier. Le Maroc ne va pas cesser de reconnaître ce territoire comme le sien. La monarchie se l'est approprié, aujourd'hui. L' abandonner signifierait la perte de la monarchie. L'hypothèse d'un changement de régime en Algérie, même si, par les temps qui courent, on est plus dans la restauration de pouvoirs autoritaires que dans des transitions démocratiques, reste donc dans la longue durée la solution la plus probable et la plus pacifique, en tout cas par rapport à ce problème-là." Les tensions entre Rabat et Alger ne sont donc pas près de s'apaiser.