Depuis qu'Adam Tooze a publié Crashed en 2018, un livre sur la crise financière et les dix années qui ont suivi, il est une star parmi les économistes. Pour égaler la réputation de collègues comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz, il ne lui manque plus que le prix Nobel. Le Britannique est directeur de l'Institut européen de l'Université de Columbia à New York, où il réside également pendant cette pandémie. Hyperactif sur Twitter et dans les plus beaux journaux du monde, il suit l'actualité du choc économique.
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Depuis qu'Adam Tooze a publié Crashed en 2018, un livre sur la crise financière et les dix années qui ont suivi, il est une star parmi les économistes. Pour égaler la réputation de collègues comme Paul Krugman et Joseph Stiglitz, il ne lui manque plus que le prix Nobel. Le Britannique est directeur de l'Institut européen de l'Université de Columbia à New York, où il réside également pendant cette pandémie. Hyperactif sur Twitter et dans les plus beaux journaux du monde, il suit l'actualité du choc économique.Adam Tooze : "Un certain nombre de tendances inquiétantes se dessinent clairement : cette crise rend notre société plus inégale, nous en sortirons plus pauvres et les conflits politiques et sociaux seront encore exacerbés. La société ne devient pas plus harmonieuse ou heureuse, et encore moins unifiée, à la suite d'une telle pandémie. Notre système politique n'est pas conçu pour faire face à de telles crises et, pour l'instant, rien ne prouve qu'il en soit capable. C'est une défaite, et les conséquences seront immenses."A quoi la reprise économique pourrait éventuellement ressembler ?On peut oublier le redressement rapide en forme de V. Il y a encore un certain nombre de personnes qui pensent que c'est possible, mais elles disent probablement cela pour des raisons politiques. Le scénario le plus imaginable prend la forme d'un swoosh, le logo de Nike. Après un déclin, l'économie recommence à croître très discrètement. Je parle de l'économie mondiale. La zone euro a un très mauvais bilan en matière de reprise économique après un choc. L'Allemagne peut encore compter sur une reprise rapide, mais un pays comme l'Italie, qui ne connaissait déjà presque pas de croissance avant cette crise, et même l'ensemble de la zone euro, devront peut-être tenir compte d'un L un peu incliné. La croissance reviendra, mais restera à un niveau beaucoup plus bas qu'auparavant.Notre économie, une fois réouverte, ressemblera-t-elle un peu à ce que nous connaissions avant?La première question sera de savoir si des secteurs tels que le tourisme, l'horeca et les magasins peuvent s'organiser conformément aux nouvelles prescriptions sanitaires, telle que la distanciation. Ce sera certainement extrêmement important pour le monde développé, où le secteur des services représente une part si importante de l'économie. Une autre question concerne l'industrie, l'agriculture, les secteurs mondiaux tels que la banque et l'assurance et donc le commerce mondial. Les relations entre la Chine et l'Occident, et certainement les États-Unis, se sont considérablement détériorées. Nous devons également faire face à la radicalisation politique et aux niveaux d'endettement partout dans le monde à un niveau que nous n'avons jamais vu auparavant. Je suis donc d'accord avec l'Organisation mondiale du commerce pour dire que les perspectives du commerce mondial sont extrêmement sombres, mais en même temps, je suis sceptique quant à savoir si cela va vraiment entraîner un changement fondamental dans la mondialisation telle que nous la connaissions avant la crise. Nous verrons surtout des accélérations de schémas déjà connus, comme ces tensions avec la Chine. Désolé, je n'ai pas de réponse plus attrayante à la question sur la fin de la mondialisation. (rires)Dans les premiers articles que vous avez écrits sur la crise, vous sembliez plutôt inquiet. Les politiciens ont-ils mieux maîtrisé la situation ou risquons-nous toujours de tomber d'une falaise?Les États-Unis sont toujours en train de tomber d'une falaise, tant sur le plan économique que politique. Semaine après semaine, les taux de chômage sont dramatiques. Les conséquences pour le marché du travail sont tout aussi catastrophiques qu'au début. En mars et début avril, il y avait encore un certain consensus parmi les républicains et les démocrates sur la manière de gérer la crise économique, mais entretemps, celui-ci a complètement disparu. La Maison Blanche politise cette crise d'une manière qui est très difficile à comprendre sur un plan rationnel. Le port d'un masque est devenu une déclaration politique dans ce pays. Entre-temps, nous nous préparons à relancer l'économie, et nous devons prendre les risques sanitaires qui l'accompagnent. C'est là où nous sommes actuellement.En Europe, nous voyons une quantité surprenante d'énergie pour faire face à la crise. Personne n'aurait osé prédire la proposition de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen il y a quatre ou même deux mois. Elle veut investir 750 milliards d'euros, allant même plus loin que la proposition de la chancelière allemande Angela Merkel et du président français Emmanuel Macron. C'est vraiment remarquable. Bien sûr, il reste à voir comment les "quatre avares" (NDLR : Pays-Bas, Autriche, Danemark et Suède) vont réagir. Mais alors que le chaos aux États-Unis ne fait qu'empirer, il est pour l'instant évité en Europe.Les politiciens européens semblent avoir vraiment avoir tiré des enseignements de la crise de l'euro.Personne en Allemagne n'admet ouvertement que des erreurs ont été commises durant la crise de l'euro, vous savez. Il s'agit simplement d'un type de crise complètement différent, qui permet une flexibilité qui était apparemment impossible à l'époque. Heureusement, l'histoire ne se répète donc pas. Il ne faut pas non plus s'emballer, mais pour Berlin, c'est vraiment un grand changement. Cela pourrait être un grand pas en avant dans l'intégration européenne, même si les questions les plus difficiles restent encore sans réponse. Nous ne savons pas encore exactement quels seront les revenus de la Commission européenne sur la base desquels elle souhaite emprunter de l'argent supplémentaire. On ne peut donc pas encore en prévoir l'ampleur et l'impact exacts.Une fois de plus, la Banque centrale européenne joue un rôle très important. Où serait l'Europe si la BCE n'était pas intervenue ?Si la BCE avait été gérée comme sous Jean-Claude Trichet jusqu'en 2011, l'Italie aurait fini par connaître une crise de la dette en avril. Heureusement, nous avons évité cela, car la BCE a commencé à acheter des obligations d'État et à faire baisser les taux d'intérêt auxquels les pays peuvent emprunter. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, et son équipe ont donc réussi à développer le modèle de la BCE tel que Mario Draghi l'avait mis en place. C'est absolument ce dont la zone euro avait besoin. La dette italienne pourrait atteindre 150 % du PIB. La dette grecque augmente à nouveau dramatiquement. Bien sûr, c'est un problème bien moins important pour la zone euro que ce qui se passe en Italie, mais les chiffres sont au moins aussi mauvais que la dernière fois que nous nous inquiétions tous pour la Grèce.Les Allemands considèrent que la stabilité des prix est importante car ils craignent l'inflation, voire l'hyperinflation. Est-ce vraiment une préoccupation qui appartient au passé ?L'hyperinflation est une absurdité enfantine. Les personnes qui se disent inquiètes à ce sujet ne sont pas intéressées par une conversation sérieuse. L'une des raisons pour lesquelles la BCE s'est retrouvée devant les tribunaux allemands est qu'elle avait des difficultés à assurer une inflation de 2 % - c'est son objectif. Je pense également que les personnes qui mettent en garde contre une inflation trop importante ne font que semer la peur, bien qu'on ne puisse bien sûr pas l'exclure complètement comme l'hyperinflation. Mais même si nous devons faire face à l'inflation, cela aura des avantages et des inconvénients. En fait, tout ce dont nous avons besoin pour voir nos dettes disparaître de cette crise est une inflation de 6% durant trois années de suite. Alors, nous n'aurons plus à nous en inquiéter. Bien sûr, l'inflation crée des gagnants et des perdants. Il y aurait une bataille sur la répartition de ces coûts, et il n'est pas du tout certain de savoir qui peut gagner cette bataille. Historiquement, les taux élevés d'inflation ont entraîné des taux élevés d'adhésion à des syndicats. Dans une telle période, les gens doivent défendre leur pouvoir d'achat contre la hausse des prix et deviennent militants.Les pays comme la Belgique peuvent-ils se désendetter eux-mêmes ?Oui, bien sûr, cela reste l'option la plus intéressante. Nous devons donc faire tout ce qui est en notre pouvoir pour stimuler la croissance de l'économie autant que possible. Les mesures d'économie auraient évidemment l'effet inverse.Dans Crashed, vous avez établi un lien direct entre la montée en puissance d'hommes politiques comme Donald Trump et la crise financière. Y a-t-il déjà quelque chose à dire sur les conséquences politiques de la crise du coronavirus, ou est-ce trop tôt pour cela ?Je dirais qu'il est vraiment trop tôt pour cela, mais je ne pense pas que cette crise soit bonne pour les chances de réélection de Donald Trump. D'autres dirigeants tels qu'Emmanuel Macron, Boris Johnson en Angleterre et Jair Bolsonaro au Brésil semblent également sortir affaiblis de cette crise. Peut-être que le covid-19 fera tomber tous les dirigeants, sauf Angela Merkel. C'est comme ça que ça s'est passé la dernière fois : Angela est la seule à rester debout.