Le chef du groupe Etat islamique Abou Bakr al-Baghdadi est mort après s'être fait exploser dans un tunnel lors d'une opération américaine dont il était la cible dans le nord-ouest de la Syrie, a déclaré le président américain Donald Trump.

Le chef du groupe jihadiste s'était réfugié dans ce tunnel creusé pour sa protection avec trois de ses enfants. "Il a déclenché sa veste (d'explosifs), se tuant ainsi que les trois enfants", a dit Donald Trump. Il est mort "comme un chien", a ajouté le président américain dans un discours télévisé.

Une opération américaine

Selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH), qui dispose d'un vaste réseau de sources sur le terrain, des commandos américains ont été héliportés et débarqués dans la nuit dans la région d'Idleb pour une "opération ciblant de hauts dirigeants de l'EI", le groupe Etat islamique.

Sans confirmer nommément la mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, les forces kurdes en Syrie ont pour leur part salué une "opération historique" menée grâce à un "travail conjoint des renseignements" avec Washington, tandis que la Turquie a affirmé avoir été en "coordination" avec les Etats-Unis avant l'opération américaine, menée dans un secteur proche de la frontière turque.

Dans la nuit de samedi à dimanche, les chaînes de télévision américaines CNN et ABC ont fait état de ce raid visant Abou Bakr al-Baghdadi, considéré comme responsable de multiples attentats sanglants à travers le monde.

Selon CNN, des tests sont en cours afin de pouvoir confirmer formellement la mort du chef du groupe jihadiste qui aurait fait exploser sa veste chargée d'explosifs pour se suicider au moment du raid.

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- Intense activité militaire -

Les tirs de huit hélicoptères ont visé après minuit une maison et une voiture aux abords du village de Baricha (nord-ouest), a déclaré à l'AFP le directeur de l'OSDH, Rami Abdel Rahmane.

L'Observatoire fait état fait état d'au moins neuf morts, dont deux femmes et un enfant, sans pouvoir dire si le chef de l'EI se trouvait dans le secteur.

Abdelhamid, un habitant de Baricha, s'est rendu dans le secteur touché très tôt dimanche matin. "Il y a une maison écroulée, des tentes et une voiture civile endommagées avec deux morts à l'intérieur", a-t-il raconté à l'AFP.

Aux abords de Baricha, un correspondant de l'AFP a pu voir la carcasse d'un minibus carbonisé, touché par des bombardements.

"L'opération a duré au moins jusqu'à 03H30 du matin", a précisé un autre habitant.

Ce développement intervient dans une période d'intense activité militaire dans le nord de la Syrie, où les forces turques ont lancé le 9 octobre une vaste offensive contre les forces kurdes.

De leur côté, le régime de Damas et son allié russe ont accéléré le déploiement de leurs troupes à la frontière syro-turque, tandis que les Américains ont annoncé l'envoi de renforts militaires dans une zone pétrolière plus à l'est.

La dernière apparition de Baghdadi remonte à une vidéo de propagande du 29 avril dernier où il appelle ses partisans à poursuivre le combat.

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Il y apparaissait pour la première fois depuis cinq ans et avait promis que son organisation "vengerait" la mort des jihadistes tués de l'EI, affirmant que le combat contre l'Occident était "une longue bataille".

En septembre, il avait appelé dans un enregistrement audio ses partisans à "sauver" les jihadistes détenus dans les prisons et leurs familles vivant dans des camps de déplacés notamment en Syrie et en Irak.

- Passionné de football -

C'est à Mossoul, en Irak, que le chef de l'EI a fait sa seule apparition publique connue, en juillet 2014, à la mosquée al-Nouri.

En turban et habit noirs, barbe grisonnante, il avait alors appelé tous les musulmans à lui prêter allégeance à la tête du "califat" de l'EI autoproclamé sur les vastes territoires conquis en Irak et en Syrie voisine.

Ce "califat" a été déclaré éradiqué le 23 mars 2019 par les forces antijihadistes en Syrie, mais le chaos sécuritaire de la région fait craindre une résurgence de l'organisation.

De son vrai nom Ibrahim Awad al-Badri, le chef de l'EI serait né en 1971 dans une famille pauvre de la région de Bagdad. Passionné de football, il a échoué à devenir avocat puis militaire avant d'étudier la théologie.

C'est lors de l'invasion américaine de l'Irak en 2003 qu'il crée un groupuscule jihadiste sans grand rayonnement avant d'être arrêté et emprisonné dans la gigantesque prison de Bucca.

Abu Bakr al-Baghdadi (image tirée d'une vidéo datant de 2014). © AFP

Libéré faute de preuves, il rejoint un groupe de guérilla sunnite sous tutelle d'Al-Qaïda puis en prend la tête quelques années plus tard. Profitant du chaos de la guerre civile, ses combattants s'installent en Syrie en 2013 avant une offensive fulgurante en Irak.

Le groupe, rebaptisé Etat islamique, supplante Al-Qaïda, tandis que ses succès militaires initiaux et sa propagande soigneusement réalisée attirent des milliers de partisans du monde entier.

La mort de Baghdadi, maintes fois annoncée

En novembre 2014, de nombreuses rumeurs, relayées par certains médias, donnent Baghdadi blessé voire tué dans des raids aériens visant un rassemblement de dirigeants de l'EI à Mossoul (Irak). Washington ne confirme pas.

Le 13 novembre, le chef de l'EI coupe court à ces rumeurs dans un message audio: "Rassurez vous, Ô musulmans, votre Etat va bien", affirme-t-il.

En octobre 2015, les forces irakiennes affirment avoir touché dans un raid aérien le convoi du chef de l'EI, précisant que le sort de Baghdadi est "inconnu". Donné comme "grièvement blessé" par des responsables locaux, il réapparaît dans un enregistrement audio le 26 décembre.

Le 16 juin 2017, la Russie affirme avoir probablement tué Baghdadi dans une frappe aérienne en mai près de la ville de Raqa (nord). Washington, qui a porté sa prime de capture à 25 millions de dollars, ne confirme pas.

Deux semaines plus tard, le 1er juillet, l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH), une ONG qui possède un vaste réseau de sources en Syrie, annonce à son tour la mort du chef de l'EI, confirmée, selon l'ONG, "par de hauts responsables de l'EI présents à Deir Ezzor", dans l'est du pays.

Le 1er septembre, un haut responsable militaire américain affirme que le chef de l'EI est sans doute encore en vie et se cache probablement dans la vallée de l'Euphrate.

La dernière vidéo d'Abou Bakr al-Baghdadi, surnommé "Le Fantôme", a été diffusée par l'EI en avril dernier, un peu plus d'un mois après la chute de son "califat" autoproclamé. C'était la première fois qu'il apparaissait à visage découvert depuis cinq ans.

L'EI touché, mais pas coulé (experts)

La mort d'Abou Bakr al-Baghdadi, chef du groupe État islamique (EI), est un coup dur porté à l'organisation jihadiste mais elle a déjà prouvé sa résilience et anticipé la disparition de son leader, estiment des experts.

Ses autres cadres dirigeants en Syrie et en Irak, rompus à la clandestinité, seront certainement capables de surmonter cette perte et de continuer à monter ou inspirer des attentats au Moyen-Orient et dans le monde entier, ajoutent-ils.

Pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po-Paris, la mort de Baghdadi "représente un coup terrible pour une organisation dont il avait été proclamé +calife+ en 2014".

"Il n'est pas cependant certain", confie-t-il à l'AFP, "qu'une telle perte symbolique affecte fondamentalement la direction opérationnelle de Daech, depuis longtemps aux mains de professionnels aguerris".

"En ce sens, cette disparition pourrait avoir à terme un moindre impact que n'en avait eu pour Al-Qaïda l'élimination d'Oussama Ben Laden", dit-il.

Abou Bakr al-Baghdadi d © Reuters

La structure de commandement de l'EI, largement secrète, est en partie constituée d'anciens cadres de l'armée ou des services secrets irakiens du temps de Saddam Hussein, qu'Abou Bakr al-Baghdadi avaient rencontrés en 2003 alors qu'il était emprisonné dans la gigantesque prison américaine de Camp Bucca.

Dans ce qui fut plus tard surnommé "l'université du jihad", celui qui n'était alors que le chef d'un groupuscule jihadiste sans grande envergure noue des contacts qui lui permettront, des années plus tard, de s'imposer comme chef de la guérilla sunnite, d'abord sous l'égide d'Al Qaïda, puis en prenant ses distances avec le réseau fondé par Oussama Ben Laden pour fonder l'EI.

A Bagdad, le chercheur Hicham al-Hachémi, l'un des meilleurs spécialistes des mouvements jihadistes dans la région, estime que "le plus probable est que la mort d'al-Baghdadi créé un moment de silence et une pause dans les attaques terroristes, comme cela avait été le cas après l'assassinat d'Abou Omar al-Bagdadi", ancien chef d'Al-Qaïda en Irak, dont est issu l'EI, tué en 2010.

A l'époque, précise-t-il à l'AFP, "Al-Qaïda avait eu besoin de quatre mois pour réactiver ses opérations".

- "Le but ultime: mourir en martyr" -

Avec la mort de Baghdadi, né dans une famille pauvre de Samarra, au nord de Bagdad, et issu des rangs d'Al-Qaïda en Irak, "je pense que le califat échappe désormais aux Irakiens". Son titre pourrait ainsi revenir "à un Tunisien ou quelqu'un de la péninsule arabique", ajoute-t-il.

Dans une série de tweets publiés dimanche, Rita Katz, directrice de SITE Intelligence Group, un groupe américain spécialisé dans la surveillance des mouvements jihadistes, estime elle aussi que, "si elle est confirmée, la mort d'Al Baghdadi serait un coup terrible porté à l'EI et à son réseau".

"Toutefois, l'Histoire nous a appris (à travers la mort d'al-Zarqawi et d'autres chefs) que le mouvement est résilient sur le plan opérationnel et va capitaliser sur la mort d'al-Baghadi pour recruter et appeler à de nouvelles attaques", prévient-elle.

"Il sera intéressant de voir comment l'EI, qui ne réagit pas pour l'instant, va réagir à sa mort, et quand", poursuit Rita Katz. "Le mouvement n'a jamais nommé de successeur potentiel, et n'a jamais identifié formellement ses cadres dirigeants, pour des raisons de sécurité, à l'exception de son porte-parole Abou Hassan Muhajir, dont la véritable identité est inconnue."

Elle précise que "les sites liés à l'EI disent dimanche que, même si la nouvelle est vraie, le jihad se poursuivra, estimant qu'al-Baghdadi a atteint le but ultime du jihad : la mort en martyr. Les internautes pro-EI relient sa mort à celle de chefs jihadistes comme Oussama Ben Laden ou Zarqawi".

De son vrai nom Ibrahim Awad al-Badri, le chef de l'EI serait né en 1971 dans une famille pauvre de la région de Bagdad. Passionné de football, il a échoué à devenir avocat puis militaire avant d'étudier la théologie.

Tout au long d'une vie marquée par la clandestinité, il n'a fait qu'une seule apparition publique, entrée dans l'Histoire, lors du discours dans lequel il s'était auto-proclamé calife, en juillet 2014, appelant tous les musulmans à lui prêter allégeance.

Les principales dates de l'EI en Irak et en Syrie

Le groupe Etat islamique (EI), dirigé par Abou Bakr al-Baghdadi dont la mort a été annoncée par des médias américains, a vu son "califat" autoproclamé en 2014 sur des territoires en Irak et en Syrie puis vaincu en mars 2019.

Mais les jihadistes disposent encore de cellules dormantes dans les deux pays.

- "Califat" -

Le 29 juin 2014, les jihadistes de l'"Etat islamique en Irak et au Levant" (EIIL) annoncent l'établissement d'un "califat" dans les régions conquises en Irak et en Syrie. L'EIIL, qui se fait appeler "Etat islamique", désigne son chef Abou Bakr al-Baghdadi comme "calife".

En Syrie, dès janvier, l'EIIL avait pris le contrôle de la ville de Raqa (nord), conquis une grande partie de la province de Deir Ezzor (est), frontalière de l'Irak, ainsi que des positions dans celle d'Alep (nord).

En Irak, où il a bénéficié du soutien d'ex-officiers de Saddam Hussein et de groupes salafistes, l'EI s'était emparé le 10 juin de la ville de Mossoul (nord) et d'une grande partie de la province de Ninive dont elle est le chef-lieu.

Le 5 juillet, Baghdadi apparaît dans une vidéo sur des sites jihadistes et appelle tous les musulmans à lui "obéir".

En septembre, une coalition internationale dirigée par les Etats-Unis lance, après l'Irak, ses premières frappes contre l'EI en Syrie.

- Exactions et esclavage -

Dans les régions qu'il contrôle, l'EI procède à de nombreuses décapitations et exécutions collectives. Des femmes soupçonnées d'adultère sont lapidées, des homosexuels assassinés. Le groupe commet rapts et viols.

Certaines atrocités sont mises en scène dans des vidéos, devenues une arme de propagande.

En Irak, le groupe qui s'est emparé du foyer historique des Yazidis sur les monts Sinjar (nord) à l'été 2014, a transformé en enfants-soldats les plus jeunes, et soumis des milliers de femmes aux travaux forcés et à l'esclavage sexuel. Ces exactions font l'objet d'une enquête de l'ONU pour génocide.

- Revers en Irak -

Le 31 mars 2015, les forces irakiennes reprennent Tikrit (nord). Le 13 novembre, les forces kurdes irakiennes appuyées par des frappes de la coalition antijihadistes reprennent Sinjar.

En 2016, l'EI est chassé de Ramadi, chef-lieu d'Al-Anbar, puis de Fallouja (ouest).

Le 10 juillet 2017, le Premier ministre Haider al-Abadi proclame la libération de Mossoul, à l'issue d'une offensive de neuf mois.

Le 9 décembre, Abadi proclame la victoire sur l'EI.

- Défaites en Syrie -

Le 26 janvier 2015, les forces kurdes soutenues par la coalition chassent l'EI de Kobané, ville kurde à la frontière turque.

En août 2016, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), chassent l'EI de Minbej (nord). Des rebelles appuyés par l'armée turque reprennent eux Jarablos, puis Al-Bab, dans la province d'Alep, en février 2017.

En mars 2017, la cité antique de Palmyre, conquise deux fois par l'EI depuis 2015, est définitivement reprise par le régime de Bachar al-Assad, aidé de son allié russe. Les jihadistes y avaient détruit une partie des trésors archéologiques classés au patrimoine mondial de l'Unesco.

Le 17 octobre 2017, l'EI perd Raqa, qui passe sous le contrôle des FDS. Et en septembre 2018, les FDS lancent une offensive contre l'ultime réduit de l'EI dans la province de Deir Ezzor (est).

Après des mois de combats, elles s'emparent le 23 mars 2019 du village de Baghouz, près de la frontière irakienne, signant la fin du "califat".

- Vidéo de Baghdadi -

Le 29 avril, l'EI diffuse une vidéo de propagande dans laquelle un homme présenté comme Abou Bakr al-Baghdadi apparaît pour la première fois en cinq ans. Ni la date ni le lieu de cette vidéo ne sont connus.

Le 20 août, le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo affirme que l'EI est "plus puissant aujourd'hui qu'il y a trois ou quatre ans" dans "certaines zones" d'Irak et de Syrie.

- Crainte d'une résurgence -

En octobre, une offensive turque contre les Kurdes dans le nord-est de la Syrie, après un retrait des troupes américaines de plusieurs bases de la zone, fait craindre une résurgence de l'EI.

Le 13, les autorités kurdes affirment que près de 800 proches de membres de l'EI se sont enfuis d'un camp de déplacés à la faveur du chaos sécuritaire créé par l'opération. Le 23, Washington dit que plus de 100 jihadistes se sont échappés de prison.

- Baghdadi donné pour mort -

Dans la nuit du 26-27 octobre, des médias américains font état de la mort de Baghdadi dans une opération militaire des Etats-Unis dans le nord-ouest de la Syrie.

"Le président des Etats-Unis fera une annonce très importante" dimanche à 09H00 (13H00 GMT) depuis la Maison Blanche, annonce un porte-parole à Washington.

Donald Trump avait publié auparavant un message sibyllin sur Twitter: "quelque chose d'énorme vient de se passer !".