Le contexte
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Dans la pénombre d'un modeste salon, une femme en tchador noir regarde un homme avec tristesse. La barbe fournie, les traits tirés, son mari se tient sur deux béquilles. Sa dishdasha froissée ne révèle qu'une seule jambe. A Jurf al-Milh, bidonville de Bassorah, longeant la rivière du Chatt-el-Arab, les habitants sont connus pour leurs membres mutilés par les dernières mines de la guerre Iran-Irak encore présentes, non loin, à la frontière. Mais Talib Hassan Zaer n'a pas perdu sa jambe après une simple contingence malheureuse. L'homme à la silhouette imposante fait partie des Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire) et appartient plus précisément au groupe Asaïb Ahl al-Haq (Ligue des détenteurs du droit). Une milice redoutée en Irak et connue pour ses enlèvements d'étrangers, ses assassinats d'activistes locaux, sa lutte clandestine contre les Etats-Unis et... ses liens avec l'Iran. "J'ai perdu ma jambe dans les combats contre Daech, mais je suis prêt à repartir au front contre les Américains si on me l'ordonne et je prendrai plaisir à briser le cou et boire le sang de ceux qui ont tué Qassem Soleimani et Abu Mehdi al-Muhandis", crie-t-il. Le combattant d'Asaïb Ahl al-Haq n'est pas le seul à réclamer vengeance. Depuis la mort du chef iranien des forces al-Qods et du numéro deux des Hachd al-Chaabi le 3 janvier 2020, de nombreuses factions armées des Unités de mobilisation populaire semblent être hors de contrôle. Censées obéir aux ordres du Premier ministre irakien Moustafa al-Kazimi et assurer des missions de sécurité contre Daech après avoir participé à sa défaite physique, certaines milices des Hachd al-Chaabi visent aujourd'hui les positions américaines et celles de la coalition internationale. Dernière attaque en date d'Asaïb Ahl al-Haq, des roquettes tirées, le 20 décembre 2020, depuis le centre de Bagdad sur l'ambassade des Etats-Unis. L'arrestation d'un de ses auteurs, suspecté d'appartenir à Asaïb Ahl al-Haq, a provoqué un impressionnant déploiement militaire de la milice dans les rues de la capitale. Des membres du groupe ont ensuite réalisé des vidéos menaçantes visant le Premier ministre irakien. Dans un signe de fragilité manifeste, le gouvernement a finalement accepté de transférer le prisonnier au service de sécurité des Hachd al-Chaabi. Les attaques d'Asaïb Ahl al-Haq ne sont pas rares. Les Etats-Unis en ont comptabilisé une soixantaine depuis janvier 2020. Les embuscades en bordure de route contre des convois de ravitaillement américains ou de la coalition ont également augmenté pour atteindre une fréquence de six par mois, soit plus de septante-cinq depuis janvier 2020. D'autres factions sont aussi suspectées, comme Kataeb Hezbollah. Ce groupe, réputé être le plus proche des intérêts iraniens, aurait contribué à la formation militaire de guérillas étrangères chiites, regroupant des militants bahreïnis ou saoudiens. La théorie d'un axe chiite de résistance (Liban, Syrie, Iran, Irak) est souvent évoquée dans les discours et la propagande de nombreuses milices préexistantes au Hachd al-Chaabi, au mépris de la diplomatie du gouvernement irakien. A sa genèse dans les années 2000, Kataeb Hezbollah, créée par les forces al-Qods iraniennes et le Hezbollah libanais, n'a longtemps compté que 400 soldats d'élite. La plupart étaient des vétérans irakiens ayant combattu Saddam Hussein dans les années 1980 aux côtés de l'Iran. Des hommes loyaux à Téhéran, via des liens de famille et n'intégrant la milice que sur recommandation personnelle ou une garantie apportée par d'autres membres. "Ce qui rendait le groupe secret et imperméable à tout espionnage", souligne Michael Knights, chercheur spécialisé dans les affaires militaires et de sécurité de l'Irak au Washington Institute. "Entre sa création et 2011, date du retrait du gros des forces américaines d'Irak, Kataeb Hezbollah n'a cessé d'attaquer des positions américaines et de la coalition internationale, devenant un pion de l'axe de résistance chiite. Les Etats-Unis l'ont répertoriée comme organisation terroriste fin 2009", relève-t-il dans un rapport intitulé "L'avenir de Kataeb Hezbollah et autres mandataires iraniens en Iran (Irak)." L'inscription sur la liste américaine des organisations terroristes de factions armées appartenant aux Hachd al-Chaabi, et donc à l'Etat irakien, n'a pourtant pas posé de problème majeur à Washington pendant la reconquête des terres occupées par Daech. Américains, armée régulière irakienne et Hachd ont composé ensemble, non sans tensions, mais sans jamais verser dans l'affrontement direct. Depuis la défaite physique de l'Etat islamique en Irak, les attaques de certains groupes opposés à la présence américaine sur leur sol depuis 2003, ont cependant repris. Pire, la totalité des hauts cadres des Hachd al-Chaabi accuse aujourd'hui les Etats-Unis d'avoir créé Daech et de le soutenir. C'est le cas d'Abu Sadeq, commandant de la Brigade 43 des Hachd al-Chaabi. A Samarra, à 125 kilomètres au nord de Bagdad, l'homme dirige un camp d'entraînement et de patrouilles dans la région de Salah ad-Din. "Nous avons débusqué quelques combattants de Daech il y a encore deux semaines. Ils se cachent dans les fermes abandonnées et les vignes aux alentours de la ville. Ce sont les Américains qui ont créé Daech et ils les ont même aidés pendant notre guerre contre ces terroristes. Il n'y a que l'Iran qui nous a réellement soutenu", affirme t-il, assis derrière deux posters des visages de Qassem Soleimani et de Abu Mehdi al-Muhandis. En périphérie de Bassorah, non loin de la frontière iranienne, un petit homme en costume entre dans un imposant bloc de béton. La maison d'Ahmed Abdul Kareem, 62 ans, dit Abu Jihad, n'est pas un bunker, mais elle y ressemble fortement. Le chef de l'Organisation Badr à Bassorah, la milice pro-Iran la plus importante des Hachd al-Chaabi, s'assoit dans son salon où trône le portrait de deux Iraniens, le guide suprême Ali Khamenei et l'ayatollah Ali al-Sistani. "Nous sommes impatients de venger Qassem Soleimani et Abu Mehdi al- Muhandis, et nous le ferons même si le gouvernement irakien ne nous donne pas son accord. Ils n'ont rien à voir avec cette histoire", lance-t-il avec fermeté, avant de rétropédaler: "Vous me demandiez pour Badr ou pour moi? Non, ma vengeance sera personnelle et se fera indépendamment de l'Organisation Badr qui est liée au gouvernement." Assis en tailleur sur un petit matelas, Hamid al-Husaini porte l'uniforme militaire et fusille du regard à chaque mention du "diable", les Etats-Unis. "Quand j'ai appris que nos chefs avaient été assassinés, c'est comme si on m'annonçait que mon père venait de mourir. Abu Mehdi al-Muhandis était la figure paternelle de tous les combattants en Irak", crache d'une voix rauque le commandant de la milice Saraya al-Khorasani, elle est aussi pro-Iran. "J'ai confiance que dans le futur il y aura un plan ambitieux pour venger ces deux grandes pertes nationales. Ce jour-là, je pourrai couper les mains de ceux qui ont commis un crime aussi lâche." Quand on questionne l'implication de sa faction dans les attaques contre les positions américaines en Irak, l'homme balaie d'un revers de la main: "Ces attaques contre l'ambassade américaine à Bagdad sont d'un faible niveau et visent à offenser la résistance (celle des Hachd al-Chaabi) en Irak. Ceux qui font ça sont des agents soutenus par les Etats-Unis pour ruiner notre réputation", théorise t-il. Depuis une petite année, les attaques contre les "ennemis" de l'axe de résistance chiite se multiplient malgré les démentis des milices. Les Etats-Unis ne sont pas la seule cible. Le 23 janvier dernier, une attaque au drone au- dessus de Riyad, la capitale d'Arabie saoudite, a été revendiquée par un groupe paramilitaire irakien inconnu appelé Righteous Promise Brigades. Les créations éphémères et revendications de ces nouveaux groupes fantômes ont pour objectif de dissimuler la réelle identité des factions impliquées. Imad al-Assadi, directeur du bureau des Asaïb Ahl al-Haq à Bassorah, nie à demi-mot les récentes attaques de son groupe contre les Etats-Unis. "Je pense que nous n'avons aucun rôle direct ou indirect", esquive-t-il avec le sourire. "Il y a des agents (américains) au sein du gouvernement irakien. L'un d'eux, qui a travaillé auparavant à la sécurité du pays (NDLR: le Premier ministre Moustafa al-Kazimi), empêche toute riposte contre les Etats-Unis. Mais croyez-moi, nous trouverons n'importe quel moyen pour nous venger."De toutes les milices rencontrées, aucune ne semble vouloir respecter les ordres du Premier ministre irakien ni, plus exceptionnel, vouloir suivre l'Iran, pourtant censé avoir la main sur la majorité d'entre elles. Alors que l'accession de Joe Biden à la Maison-Blanche pourrait faire revenir les Etats-Unis dans l'accord sur le nucléaire iranien, ces provocations en Irak semblent desservir la cause de Téhéran. Selon Inna Rudolf, analyste de la sécurité irakienne et chercheuse au King's College de Londres, "avec la disparition de Abu Mehdi al-Muhandis et de Qassem Soleimani, tous les champions de la résistance autoproclamés se sentent encouragés à prendre des risques. Il y a cependant toujours une convergence idéologique avec l'Iran parce qu'ils adhèrent à l'ensemble du récit de l'alliance de la résistance. Mais en Irak, ils se sentent en droit de choisir leurs batailles et leurs priorités qui ne reflètent pas nécessairement les intérêts du régime iranien". Malgré une perte de contrôle de plusieurs de ses intermédiaires irakiens, Téhéran garde une influence idéologique, sociétale, religieuse et politique sur eux. La sanglante répression des manifestations de l'hiver 2019 opérée notamment par des milices proiraniennes et qui a fait plus de 600 morts, a montré à quel point Téhéran maintient son étreinte stratégique sur l'Irak. "Nous avons saisi quatre drones militaires à Harakat Hezbollah al-Nujaba (NDLR: une milice pro-Iran) qui projetait de s'en servir contre des manifestations à Bassorah", confie une source sécuritaire dans le même gouvernorat. "A cette période, on assistait clairement à une autonomisation de la société irakienne. Il y avait un ras-le-bol des hommes religieux et des traditions conservatrices et donc un rejet en bloc de l'Iran, une dénonciation systématique de leur mainmise sur l'Etat et de leur omniprésence dans le pays", analyse Hady Mede, docteur en science politique et chercheur au Cessp de l'université Paris 1 Panthéon Sorbonne. Adnan (1) sait à quel point critiquer ouvertement l'Iran peut être fatal. L'homme a officié pendant plusieurs années en tant que cadre d'Asaïb Ahl al-Haq. Après plusieurs cigarettes consumées dans l'obscurité d'une chambre, il avoue s'être repenti. "J'ai quitté l'organisation. Avant ça, j'ai découvert des listes de noms de manifestants, d'activistes, de politiciens locaux à assassiner (2)." Il décide à l'époque de prévenir ces hommes et femmes ciblés par la milice pro-Iran. "Certains m'ont cru et ont fui au Kurdistan. Les autres sont morts." Au-delà d'un agenda politique et religieux iranien imposé par la terreur, plusieurs milices au sein des Hachd al-Chaabi s'adonnent à de l'extorsion. A Bagdad, comme dans d'autres villes du pays, des quartiers entiers sont devenus des terrains de racket que les factions se partagent. Sous couvert d'anonymat, un ingénieur irakien raconte: "Ils ont un bureau non officiel dans chaque quartier qu'ils contrôlent. Là, des militants armés surveillent les entreprises qui se créent pour leur extorquer de l'argent en les obligeant à s'associer pour leur prendre des bénéfices ou en les forçant à signer un contrat de sécurité. Si vous refusez, ils ferment votre magasin ou vous assassinent. Ils sont pires que la mafia italienne car ils n'ont aucun principe."L'exportation du modèle iranien, les ingérences militaires extérieures et les exactions criminelles commises au sein de la société civile ne font cependant pas l'unanimité au sein des Hachd al-Chaabi. A la fin de l'année 2020, quatre groupes paramilitaires sous la coupole du très respecté ayatollah Ali al-Sistani, appelés Atabat Hachd (Mobilisation des mausolées) (3), ont volontairement quitté la coupole des milices irakiennes. Ces brigades se plaignaient de la mainmise iranienne sur certaines décisions politiques et stratégiques des Unités de mobilisation populaire et de l'injuste répartition des ressources financières et militaires entre les factions selon leur niveau de loyauté envers le pays voisin. "Les milices pro-Iran au sein des Hachd al-Chaabi revendiquent aussi d'être des forces de protection des mausolées. Mais elles tiennent surtout leur légitimité de la fatwa d'Ali al-Sistani (NDLR: appelant à protéger l'Irak de la menace Daech en juin 2014). Or, ce dernier ne semble pas satisfait de la tournure que prennent les Unités de mobilisation populaire. Ces factions risquent donc de voir leur impopularité au sein des Hachd se répandre dans l'opinion publique, ce qui mettrait en péril leur légitimité religieuse. Ne pouvant s'en prendre à l'ayatollah Ali al-Sistani, elles tentent de décrédibiliser les quatre chefs des brigades Atabat qui ont fait sécession, les accusant de collusion avec des pays tiers et avec la jeunesse manifestante. Ce qui est faux", explique Hamdi Malik, membre associé du Washington Institute, spécialisé dans les milices chiites. On le voit, cette multitude d'acteurs actifs dans les forces de sécurité nuit à la stabilité et à l'autorité de l'Etat irakien et à sa lutte contre Daech.Par Quentin Müller à Bagdad, Samarra et Bassorah en Irak.(1) Son nom a été changé pour une question de sécurité. (2) Listes que nous avons pu consulter. (3) Abbas Combat Division, Imam Ali Combat Division, Ali Akbar Brigade et Ansar al-Marja'iya Brigade.