Adel Abdel Mahdi, un indépendant sans base partisane ni populaire, a cédé vendredi, après deux mois d'une contestation contre le pouvoir et son parrain iranien marquée par près de 420 morts à Bagdad et dans le Sud chiite.

Peu avant, le plus haut dignitaire chiite du pays avait appelé le Parlement à retirer sa confiance au gouvernement pour éviter le "chaos" et plus de morts, rejoignant les manifestants qui réclament depuis le 1er octobre "la chute du régime".

Ce soutien de poids et l'agitation politique qu'il a aussitôt suscité n'ont toutefois pas pu arrêter la spirale des violences qui se poursuit dans le sud agricole et tribal, où le chaos menace depuis que des combattants tribaux se sont montrés armés pour protéger les manifestants à Nassiriya et alors que des hommes en civil ont ouvert le feu sur la foule à Najaf.

Vendredi, la police a encore tué 15 manifestants à Nassiriya, à feu et à sang depuis jeudi, et un seizième a été abattu par des tirs d'hommes en civils devant le siège d'un parti à Najaf, ont rapporté des témoins et des médecins.

"Intolérable"

Le sud de l'Irak s'était embrasé jeudi avec une répression menée par des commandants militaires dépêchés par Bagdad peu après l'incendie au cri de "Iran dehors" du consulat iranien dans la ville sainte chiite de Najaf. Le haut-gradé envoyé à Nassiriya a toutefois été limogé jeudi après la mort de 28 manifestants en quelques heures sous les tirs nourris des forces de l'ordre.

Au total jeudi, 46 manifestants ont été tués et près d'un millier blessés, selon les médecins.

"Le nombre croissant de morts et de blessés est intolérable", a dénoncé l'ONU.

Sur Tahrir, épicentre de la contestation dans la capitale, et aux abords de la place toutefois, l'annonce de M. Abdel Mahdi a créé un répit joyeux. Les jeunes manifestants ont abandonné les pierres qu'ils jetaient sur les forces de l'ordre pour se mettre à danser après l'annonce par M. Abdel Mahdi de son intention de démissionner, a rapporté un photographe de l'AFP.

"C'est notre première victoire et on en aura encore plus face aux autres" politiciens que les manifestants jugent corrompus, incompétents et affiliés aux puissances influentes en Irak, en tête desquelles l'Iran, a lancé l'un d'eux à l'AFP au milieu des chants nationalistes diffusés à tue-tête par les conducteurs de touk-touk, ces petits véhicules à trois roues devenues les ambulances de fortune de la révolte.

"C'est une étape majeure, même si elle a tardé et que nous avons vécu des journées très sanglantes", renchérit Ali Hussein, étudiant de 20 ans qui manifeste à Nassiriya, alors que près de 420 Irakiens sont morts depuis le 1er octobre et des milliers d'autres blessés, dont beaucoup resteront handicapés toute leur vie, selon un bilan compilé par l'AFP de sources médicales et policières.

"Que tous les partis dégagent"

"Notre problème, ce n'est pas le Premier ministre, on veut que tous les partis dégagent!", tempère un autre, rencontré par l'AFP à Diwaniya, dénonçant les services publics déliquescents, la corruption et le chômage entre autres maux.

Car en Irak, l'un des pays les plus riches en pétrole du monde, un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et les infrastructures sont déliquescentes et jamais rénovées alors qu'en 16 ans, l'équivalent de deux fois le PIB s'est évaporé dans les poches de politiciens et d'entrepreneurs véreux.

Déjà, les députés d'opposition, de l'ex-Premier ministre Haider al-Abadi et du turbulent Moqtada Sadr --le premier bloc au Parlement-- se sont dit prêts à retirer leur confiance au cabinet.

Quant aux paramilitaires pro-Iran du Hachd al-Chaabi, 2e bloc au Parlement qui jusqu'ici soutenait fortement le gouvernement, ils semblaient se plier aux directives du grand ayatollah et appelaient aux "changements nécessaires dans l'intérêt de l'Irak".

Le Parlement doit se réunir dimanche alors que, jamais, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, un Premier ministre n'a quitté son poste avant la fin de son mandat.

Dans la rue, les manifestants veulent plus: la fin du système politique post-Saddam Hussein conçu par les Américains et désormais sous la mainmise de l'Iran, qui a pris l'avantage face à Washington.

La désobéissance civile continue de bloquer écoles et administrations alors que les manifestants tentent de toucher le talon d'Achille du pouvoir, l'or noir.

Jusqu'ici toutefois, ils n'ont atteint ni la production ni la distribution de pétrole, unique ressource en devises du pays et qui représente 90% des recettes d'un gouvernement surendetté.