"La première règle du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS-les services secrets) a toujours été: ne dites rien. Point", soulignait en décembre 2018 son directeur, David Vigneault, lors d'une rare allocution publique. Les choses ont bien changé. Ces derniers mois, jamais le SCRS n'a été aussi bavard. Les services secrets ont rencontré cette année plus de 2 000 chercheurs et responsables de 230 organisations clés. Objectif? Convaincre les décideurs canadiens des risques de pillage technologique de leurs institutions par la Chine.
...

"La première règle du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS-les services secrets) a toujours été: ne dites rien. Point", soulignait en décembre 2018 son directeur, David Vigneault, lors d'une rare allocution publique. Les choses ont bien changé. Ces derniers mois, jamais le SCRS n'a été aussi bavard. Les services secrets ont rencontré cette année plus de 2 000 chercheurs et responsables de 230 organisations clés. Objectif? Convaincre les décideurs canadiens des risques de pillage technologique de leurs institutions par la Chine. Les relations sino-canadiennes sont à couteaux tirés depuis l'arrestation, en décembre 2018, à l'aéroport de Vancouver de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des Etats-Unis. Washington accuse cette dernière de fraudes et a demandé à Ottawa son extradition. Le processus judiciaire suit toujours son cours. A l'arrestation de Meng Wanzhou, en résidence surveillée dans sa luxueuse demeure à treize millions de dollars à Vancouver, la riposte de la dictature chinoise a été impitoyable. Deux Canadiens, dont un ex-diplomate, ont été arrêtés quelques jours plus tard. Ils ont été jetés dans des geôles sinistres, éclairées 24 heures sur 24. Si les relations commerciales et diplomatiques se sont par la suite détériorées entre les deux pays, la Chine n'en a que plus accentué son intérêt pour les échanges scientifiques avec les universités canadiennes. Pékin cible déjà depuis des années des secteurs de recherche stratégiques pour ses étudiants et chercheurs: chaire Huawei sur les technologies sans fil à Polytechnique Montréal, dont le professeur, Ke Wu, est lié au Parti communiste chinois, partenariats de Huawei avec l'université de Toronto. La liste est longue. Presque toutes les universités du Canada comptent d'improbables instituts d'études chinoises, souvent des façades pour des activités de transfert de technologie et d'espionnage. Le China Institute de l'université de l'Alberta propose sur son site Internet des milliers de dollars de bourses d'études et de voyages aux étudiants et aux professeurs canadiens. Dans une entrevue au quotidien The Globe and Mail, le docteur Shrawan Kumar, professeur à la faculté de médecine de l'université de l'Alberta, a fait part de son inquiétude. "La Chine approche des chercheurs individuels et les attire avec de l'argent, des voyages et ils tombent dans le piège. La politique chinoise par hameçonnage et par escroquerie est d'obtenir des informations confidentielles", a-t-il dénoncé. Le quotidien rappelait récemment que la province de l' Alberta interdit désormais tout nouveau partenariat entre ses universités et la Chine. Selon la chaîne de télévision CBC, le ministre de l'Enseignement supérieur de l'Alberta, Demetrios Nicolaides, a envoyé un courrier en ce sens aux quatre universités de la province. "Il faut suspendre la poursuite de tout partenariat nouveau ou leur renouvellement avec la République populaire de Chine ou avec les entités liées au Parti communiste. Il faut que les universités entreprennent un examen approfondi des relations de leur institution avec des entités potentiellement liées à la Chine et s'assurent que ces partenariats en cours suivent des évaluations des risques rigoureuses", a enjoint la porte-parole du ministre, Taylor Hides, à la CBC. En fait, Ottawa s'est peu à peu liée pieds et poings à la Chine. Sur 211 000 étudiants internationaux en 2017-2018 , 36% étaient Chinois, un bond de plus de 50% en quatre ans. Ces derniers représentent un tiers des étrangers de l'université de la Colombie-Britannique et deux tiers de ceux de l'université de Toronto. Leur départ, évoqué un temps par Pékin en représailles à l'affaire Huawei, menacerait le financement de ces établissements. "L'intensification des tensions politiques entre le Canada et la Chine pose des risques de solvabilité pour les universités canadiennes", alertait l'an dernier l'agence Moody's. L'ancien patron des services secrets canadiens, Richard Fadden, s'est pourtant montré catégorique l'an dernier à la chaîne CBC: "Il y a des domaines dans lesquels nous devrions simplement dire: "Vous ne pouvez pas étudier dans ces domaines. Vous ne pouvez pas investir dans ces domaines, vous ne pouvez pas acheter dans ces domaines"." Le rapport annuel du Comité des parlementaires sur la sécurité nationale et le renseignement, déposé en avril 2021, met en garde contre les "échanges universitaires [de la Chine] pour exploiter l'expertise canadienne" et notamment "son programme des mille talents, créé en 2008 pour encourager les scientifiques chinois à l'étranger à apporter leurs recherches en Chine". Pékin fait aussi pression sur ses étudiants à l'étranger et sur une importante diaspora. Ceux qui ne collaborent pas avec le régime peuvent s'attendre à de la répression sur leur famille. Pékin chasse sur de nombreux terrains. Des scientifiques et étudiants chinois de l'université de Winnipeg ont été expulsés pour des activités dépassant le cadre de leurs mandats de chercheurs en microbiologie. Un professeur de l'université McGill de Montréal a été arrêté pour des activités d'espionnage militaire sur des systèmes de radars. Dernier domaine d'intérêt en date pour la Chine, celui du jeu vidéo. Le Chinois TiMi, filiale du géant Tencent, a ouvert à la mi-juillet, à Montréal, son troisième studio hors de Chine, après Los Angeles et Seattle. "Nous ne cherchons pas à produire un travail à petit budget. Montréal dispose d'une main-d'oeuvre diversifiée et avant-gardiste capable de créer des expériences à grande échelle", a affirmé le responsable du développement mondial pour TiMi Studio Group, Vincent Gao. En vingt-cinq ans, par des incitatifs fiscaux, Montréal a su attirer des gros joueurs du jeu vidéo parmi lesquels Ubisoft, Electronics Arts ou Eidos. Au total, près de 200 studios pour un total de plus de 15 000 emplois. "TiMi va probablement débaucher des talents et chercher à apprendre et à tirer parti des technologies et des pratiques commerciales de ses concurrents", indique Christian Leuprecht, professeur à l'université Queen's de Toronto et au Collège militaire royal du Canada. Le studio chinois NetEase s'est ainsi installé à Montréal en 2019 et son directeur, Yu Sun, est un ancien d'Ubisoft. TiMi a promis de collaborer avec les universités québécoises, où plus de 17 000 étudiants sont inscrits dans des programmes de technologies de l'information et des dizaines de formations liées aux jeux vidéo. Au printemps, Ottawa a modifié sa loi sur l'investissement dans le secteur des jeux vidéo, inquiet d'une hausse des prises de participations d'entreprises étrangères. Principal pays visé officieusement, la Chine. Christian Leuprecht explique: "Il existe toujours un risque de vol de propriété intellectuelle ou d'espionnage, impliquant notamment des entreprises chinoises." Les ramifications de l'espionnage chinois ne datent pas d'hier, mais elles se sont amplifiées au cours des quinze dernières années. Huawei a embauché d'anciens hommes politiques canadiens comme consultants. La liaison entre une journaliste-espionne de l'agence Chine nouvelle et un député alors proche du ministère des Affaires étrangères il y a quelques années, a défrayé la chronique. Les autorités canadiennes jusqu'à l'affaire Meng Wanzhou ont pris les choses à la légère. L'ex-ambassadeur du Canada en Chine, John McCallum, a ainsi été limogé en 2019, peu après l'arrestation de Meng Wanzhou, pour des déclarations controversées et non sans avoir accepté 73 000 dollars de voyages de Pékin lorsqu'il était député. "Il y a une naïveté à propos de la Chine qui doit disparaître ou aucun changement de politique n'est possible", a relevé un autre ambassadeur canadien à Pékin, David Mulroney, lors d'une entrevue en 2020 au Conference of Defence Associations Institute d' Ottawa. Charles Burton, spécialiste des questions chinoises à l'Institut McDonald-Laurier d'Ottawa, nous confiait il y a peu: "La Chine voit le Canada comme une puissance moindre qui devrait être respectueuse, subordonnée et ne pas entraver l'expansion de ses intérêts au Canada." La stratégie chinoise est de plus en plus agressive. Les services secrets de l'empire du Milieu traquent les opposants hongkongais sur le sol canadien. Les menaces chinoises sont de plus en plus précises. L'ambassadeur de Chine à Ottawa, Cong Peiwu, a déclaré à la mi-octobre dernier: "Nous exhortons vivement le Canada à ne pas accorder un prétendu asile politique aux criminels violents de Hong Kong (militants prodémocratie)... si la partie canadienne se soucie vraiment de la bonne santé et de la sécurité des 300 000 détenteurs de passeports canadiens à Hong Kong." On ne pourrait être plus clair.