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" Nous sommes toujours le meilleur pays au monde en matière de mesures préventives contre le coronavirus ", vantait fièrement, il y a peu, Jaafar Allawi, le ministre irakien de la Santé. Le pays a depuis emboîté le pas du confinement mondial. Magasins, cafés, restaurants, centres commerciaux, parcs et écoles ont été fermés jusqu'à nouvel ordre. Une interdiction de circuler d'une province à une autre a été votée ainsi qu'un couvre-feu pour permettre aux autorités sanitaires de désinfecter les quartiers des principales cités irakiennes. Certaines figures religieuses ont appelé leurs fidèles à respecter le confinement tout en légitimant la fermeture exceptionnelle des lieux sacrés, l'arrêt des pèlerinages et des prières collectives. Le très respecté ayatollah Ali al-Sistani a notamment émis plusieurs fatwas au sujet du Covid-19, dont une accordant, en cas de mort, le prestigieux statut de martyr au personnel soignant. Lors d'un communiqué, la figure du chiisme irakien a comparé la lutte contre le virus à celle contre l'Etat islamique. Malgré ces mesures politiques et l'appui du clergé chiite, de nombreux manifestants sont encore dans les rues. La contestation civile à Bagdad, Nadjaf, Nasiriyah et Bassorah n'a pas complètement plié bagage. Quelques centaines d'Irakiens tiennent toujours certaines places et quartiers occupés depuis octobre dernier et le début des violentes manifestations. Plus que jamais, le pays fait face depuis 2003 à une crise sociale, politique et économique d'une grande ampleur dont les maux éclipsent parfois la gravité de la pandémie. " Nous n'abandonnerons pas ! " martèle Ahmed, 30 ans. Ce manifestant de la première heure assure que les tentes des protestataires dans lesquelles il réside quotidiennement sont désinfectées avec minutie. Un accord aurait été conclu avec les autorités pour conserver les lieux occupés en échange d'un arrêt des manifestations. " Nous essayons de rester à distance les uns des autres. Mais pour nos amis qui ont sacrifié leur vie, je ne peux pas abandonner. Nous avons pris la responsabilité de revendiquer nos droits et de rester mobilisés ! " Ahmed n'est pas affecté par la drastique diminution des mobilisations. L'assassinat par les Etats-Unis de Qassem Soleimani, commandant de la force d'élite des Gardiens de la révolution iraniens, et la pandémie mondiale de Covid-19, ont certes détourné l'attention de la contestation. Mais Ahmed et les centaines de civils, toujours dehors, ne veulent ni oublier, ni lâcher prise. Certains policiers, des milices paramilitaires proiraniennes et des forces antiterroristes se sont alliés, d'octobre à aujourd'hui, pour réprimer dans la violence les imposantes manifestations. " La lutte contre Daech n'a fait que renforcer le poids des milices dans le pays. J'ai été frappé par le nombre de manifestants tué par des snipers ", explique Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) à Paris. " On est beaucoup à avoir reçu des lettres anonymes nous menaçant de ne pas aller manifester les premiers jours. Certains camarades y sont allés et ont fini une balle entre les deux yeux, assassinés chez eux. Alors ce virus... ", témoigne Saphira (1), une jeune médecin de 25 ans. Des centaines de vidéos ont depuis immortalisé le degré de violence des répressions menées par le gouvernement irakien et le régime iranien. On y voit de jeunes hommes et femmes, abattus en plein jour par de redoutables armes de guerre. " J'ai vu des choses terribles depuis que je suis venue au monde dans ce pays, mais tous ces morts, ces blessés m'ont vidée. Je suis morte de l'intérieur. Pas étonnant que le Covid-19 passe au second plan ", avoue Saphira. Ces importants mouvements sociaux auraient fait 600 victimes et 17 000 blessés, selon les décomptes officiels. Ahmed a enterré de nombreux amis, dont Omar Saadoon, 15 ans. Le garçon a été abattu par des inconnus masqués, tôt dans la matinée du 28 novembre 2019, lors de l'attaque d'un square à Nasiriyah. La photo de son visage, encore poupon, fait alors le tour des réseaux sociaux. Comme pour chaque martyr, un petit texte accompagne son portrait : " Je suis né dans un pays en guerre. Je n'ai jamais eu un accès correct à l'eau potable, à l'électricité ou à l'éducation. Mon enfance m'a été volée. Quand j'ai manifesté pour mes droits les plus élémentaires, j'ai fait face aux balles, au gaz lacrymogène. Je n'ai pas vécu assez longtemps pour fêter mon 16e anniversaire. Mais parce que je suis irakien, je suis juste un autre numéro, enterré avec tous les autres enfants réduits au silence par l'argent et les politiciens corrompus. " " Le sens politique de ces manifestations indique clairement qu'une partie de la population, notamment dans la jeunesse, remet en cause tout un système et pas simplement tel ou tel dirigeant ", analyse Didier Billion. Après quarante ans de guerres et des décennies de corruption, l'Etat-providence irakien n'a cessé de reculer et la population s'est enfoncée dans une pauvreté de masse. Selon les Nations unies, 7 millions d'Irakiens, soit 23 % de la population totale, vit avec 2 dollars par personne et par jour. Presque un quart de ses 39 millions d'habitants sont au chômage ou en situation de sous-emploi. L'Irak est classé 168e sur 180 dans l'index 2018 de Transparency International qui évalue la corruption dans le monde. Entre 2006 et 2014, les revenus pétroliers, qui représentent 90 % des recettes de l'Etat, s'élevaient à 822 milliards de dollars. 50 % de ce montant astronomique a disparu, détourné et volé par des tiers. Depuis 2003, la corruption s'est glissée dans toutes les strates de la société irakienne. Selon une étude de Transparency International et des Nations unies, 65 % des Irakiens ont payé un bakchich à un fonctionnaire au moins une fois au cours de l'année 2016 alors que 95 % des actes de corruption ne sont jamais signalés. Aujourd'hui, elle est un frein immense à la reconstruction du pays, à l'amélioration du service public, à l'implantation durable de l'Etat et à la venue d'investisseurs étrangers. " Ce gouvernement est totalement corrompu, depuis trop longtemps. Nous demandons toujours la dissolution totale du Parlement ", commente Ahmed, l'un des manifestants. Dans une telle conjoncture, l'Irak se classe à la 158e place mondiale de l'Indice de développement humain (IDH) des Nations unies. La santé et l'éducation sont à des niveaux catastrophiques. " Ces deux secteurs sont en situation de détérioration constante. L'éducation par exemple : par classe, on a en moyenne un enseignant pour 100 élèves. Nous avons estimé qu'il manque dans le pays entre 12 000 et 20 000 écoles. Le souci est que beaucoup de projets de construction ne voient jamais le jour, à cause de la corruption ", pointe Raïd Fahmi ancien parlementaire et ex-ministre des Sciences et de la Technologie. " Comment voulez-vous qu'on pense au Covid-19 avec notre quotidien fait de guerres et d'injustices sociales ? " questionne Saphira. La jeune femme officie à l'hôpital de Nasiriyah. Tous les jours, elle voit des patients présentant des symptômes du virus s'amasser dans les salles d'attente. " Nous n'avons aucun test de dépistage. On envoie donc les échantillons des patients à Bagdad... Mais cela n'est pas nouveau. Depuis que je fais ce métier, je constate que nous manquons de tout. Par exemple, pour les traitements les plus chers, les patients doivent eux-mêmes aller les acheter dans des pharmacies privées avant de venir se faire soigner à l'hôpital ", déplore-t-elle. Avec celui du pétrole, le ministère de la Santé est considéré comme l'un des plus corrompus du pays. Il est d'ailleurs plus communément renommé " le ministère de la mort ". Le 22 mars, le gouvernement lui a d'ailleurs refusé la rallonge de 5 millions de dollars de budget qu'il réclamait pour faire face au Covid-19. " On nous livre parfois des ambulances équipées. Mais quand le véhicule arrive, il est vide. Tout est volé, même les couchettes ! " s'indigne de nouveau Saphira. " Ne me demandez pas de quel traitement nous avons besoin, demandez moi plutôt ce que j'ai... Nous manquons même parfois de paracétamol ", souffle un pharmacien irakien désireux de rester anonyme. Au-delà du risque sanitaire, une aggravation de la conjoncture sociale et économique est à craindre. L'effondrement des cours du baril, lié à la crise du coronavirus et au ralentissement de l'activité économique mondiale, fragilise les budgets de l'Etat irakien. Yesar Al-Maleki, directeur général de l'Iraq Energy Institute, n'est pas du tout optimiste. " L'Irak est dépendant de ses revenus pétroliers. On est passé en-dessous des 30 dollars le baril. Avec ce prix-là, le gouvernement irakien va avoir du mal à couvrir la masse salariale de la fonction publique. Les dépenses publiques représentent 45 % du PIB. " Pire, l'Etat représente 60 % des embauches à temps plein dans le pays, selon les Nations unies. L'importante récession à venir menace ainsi des millions d'emplois dans un pays où le secteur du travail est déjà sinistré. " Moins de revenus pétroliers signifie moins de dépenses. Le gouvernement devra prendre des décisions drastiques comme notamment : réduire les coûts de fonctionnement et annuler ou reporter des projets d'infrastructure clés. " Des dépenses pourtant essentielles pour lutter contre le virus et calmer une conjoncture sociale toujours plus brûlante. Par Quentin Muller.