"L'Histoire de la révolution égyptienne doit encore s'écrire", estime Costantino Paonessa, islamologue et chargé de recherche FNRS à l'UCL. Pour l'heure, la population de ce pays du Moyen-Orient est réduite au silence, ses espoirs d'émancipation tués dans l'oeuf. Le mouvement révolutionnaire de la place Tahir de 2011 a été étouffé par la contre-révolution organisée par les ex- Moubarak, qui ont installé, en 2013, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir.
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"L'Histoire de la révolution égyptienne doit encore s'écrire", estime Costantino Paonessa, islamologue et chargé de recherche FNRS à l'UCL. Pour l'heure, la population de ce pays du Moyen-Orient est réduite au silence, ses espoirs d'émancipation tués dans l'oeuf. Le mouvement révolutionnaire de la place Tahir de 2011 a été étouffé par la contre-révolution organisée par les ex- Moubarak, qui ont installé, en 2013, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir. La jeunesse égyptienne vit désormais sous le joug d'une dictature militaire considérée comme étant le régime le plus répressif que le pays ait jamais connu. L'armée n'hésite pas à user de la force, à infliger la torture et à censurer les médias pour se faire respecter. Sous la présidence suprême d'Al-Sissi, une nouvelle loi égyptienne interdisant, de facto, toute protestation non approuvée et réglementée par le Ministère de l'Intérieur a été promue. Les opposants politiques vivent sous la menace et l'angoisse permanente d'une arrestation. Ils sont régulièrement censurés. A l'heure actuelle, les associations de défense des droits de l'homme recensent 60.000 prisonniers politiques. Leurs conditions de détention sont dénoncées comme contraires aux droits humains par ces ONG. Des cas de torture, des disparitions et des décès ont été rapportés.Le pouvoir s'attaque également aux réseaux sociaux, seul espace d'expression. Les journalistes et les blogueurs influents - selon la loi, une personne peut être soumise à un contrôle policier si elle a plus de 5000 followers sur Twitter - se voient attaqués pour leurs dénonciations du régime. "Alaa Abd El-Fattah est un blogueur égyptien très célèbre qui est emprisonné depuis 2013", donne comme exemple Costantino Paonessa. "Amal Fathi, une militante féministe, a, elle, été condamnée à deux ans de prison pour avoir posté une vidéo sur Facebook dans laquelle elle dénonçait un harcèlement dont elle a été victime. Les autorités l'ont reconnue coupable de divulgation de fausses informations", ajoute-t-il. Selon Amnesty International, loin de se calmer, cette répression que certains observateurs internationaux qualifient de "brutale" n'a cessé de s'intensifier, au point qu'il serait désormais, "plus dangereux que jamais de critiquer le gouvernement. Les mesures de contrôles, plus extrêmes que sous le régime répressif du président Hosni Moubarak, font de l'Égypte une prison à ciel ouvert pour les détracteurs."S'ajoute à ce régime autoritaire, une situation économique catastrophique. Le général-président a défendu des mesures d'austérité sévères, promettant que cela stimulerait la reprise économique et attirerait les investissements étrangers. Malgré les ressources en pétrole et surtout en gaz naturel, l'Égypte a été décrétée comme étant un état en faillite.Le FMI lui a octroyé un prêt de 12 milliards de dollars, étalé sur trois ans, avec de nombreux sacrifices à la clé impactant directement la vie quotidienne de la population. Ce régime strict, entamé en 2016 en vue de l'obtention de chaque tranche du prêt, prévoyait la dévalua­tion progressive de la monnaie locale et la suppression de subventions. Si cette cure d'austérité draconienne a permis d'assainir les finances publiques, elle a surtout eu pour effet secondaire de créer une grave flambée de l'inflation qui a asphyxié les plus démunis et les classes moyennes. Le taux de pauvreté est passé de 27,8% en 2015 à environ 40% actuellement, voire plus dans la région de la Haute-Egypte. Première ressource en devises de l'Égypte et l'un de ses principaux secteurs d'activités, le tourisme qui représentait 11 % du PIB avant 2011 a, par ailleurs, fortement baissé avec les attentats djihadistes. "Depuis deux ans, la situation s'est encore fortement dégradée", témoigne Costantino Paonessa. " Des subsides d'état pour des biens de base ont été supprimés. L'augmentation du prix du carburant a entraîné une hausse brusque des tarifs des transports, notamment des taxis. L'exemple le plus significatif est l'augmentation, de plus de 300%, du prix du ticket de métro au Caire en mai dernier. Là où le ticket coûtait 1 livre, il faut maintenant débourser de 3 à 7 livres selon le nombre de stations. Cette situation a créé de vives protestations." Actuellement, la classe moyenne a des difficultés à garder la tête hors de l'eau. Les salaires moyens mensuels ont été dévalués de moitié, ils tournent actuellement autour des 150 euros. Costantino Paonessa dresse un tableau noir de la situation économique dans le pays. "Les pauvres sont devenus encore plus pauvres surtout dans les périphéries urbaines et dans les villages. Dans le delta du Nil, dans le Sinaï ou encore, au sud du Caire, la situation est vraiment catastrophique pour les paysans. La plupart n'arrivent plus à trouver du travail pour gagner leur vie ni à se soigner. Même la bourgeoisie a perdu beaucoup de pouvoir économique avec la crise. Seules l'armée, et les personnes qui gravitent autour d'elle semblent tirer leur épingle du jeu." Dans ces conditions politiques et économiques ardues, les jeunes Égyptiens, dont l'élite universitaire du Caire, ne voient que l'exil comme échappatoire. Ce désir d'aller tenter sa chance sous des cieux plus cléments se ressent surtout parmi les femmes, dont la révolution a laissé entrevoir leur fort potentiel d'émancipation. Des chrétiens coptes sont aussi partis suite aux discriminations liées à leur religion et de nombreuses familles envoient leurs enfants mineurs en Europe, car ils bénéficient d'une protection particulière. L'Europe tente de contrôler les frontières du Sud en s'accordant avec les différents Etats, comme la Turquie, le Maroc ou encore la Lybie. L'Egypte est ainsi présentée par les politiques européennes comme un modèle d'efficacité contre les embarquements clandestins de réfugiés. Depuis que l'Égypte a "négocié" son soutien international, notamment financier et logistique, en échange de la gestion des flux migratoires, les possibilités d'exil sont devenues difficiles pour la population. " Il est actuellement très compliqué de sortir du pays, l'émigration en toute légalité vers l'Europe est très difficile et traverser clandestinement la Méditerranée est devenu quasiment impossible. Sur la côte nord, tout est sous contrôle des garde-côtes. Les flux migratoires vers la Libye sont aussi complètement bloqués", explique Costantino Paonessa qui pense que la volonté de l'Europe est de faire de l'Égypte "une nouvelle Turquie" pour la gestion de l'immigration. Sous ce régime, que les opposants politiques n'hésitent pas à comparer au fascisme, toute opposition semble impossible, pour le moment du moins. "Ce qu'on peut tout de même retirer de positif à la révolution, et c'est là, un de ses bénéfices majeurs, c'est que la résistance est toujours bien présente, constate Costantino Paonessa. "La révolution a montré qu'il était possible de changer le cours des choses. La répression du régime n'a pas réussi à effacer sa mémoire, les activistes l'ont gardée bien vivace. Ils se disent que s'ils ont réussi à faire tomber Moubarak, au pouvoir pendant 30 ans, ils peuvent recommencer dans le futur. Cela sera peut-être long et difficile, ça peut prendre 20-30 ans, mais cela peut aussi aller vite, du jour au lendemain ", estime le chercheur. Plus d'infos sur le "procès des hébergeurs"