Le contexte
...

Dans un contexte mondial où la lutte contre la Covid-19 et la relance de l'économie après la crise mobilisent toutes les énergies, un gouvernement qui présente le plus haut taux de vaccination de sa population, sésame indispensable à la libération des activités, est voué à être reconduit (1). En Israël pourtant, l'histoire électorale de ces deux dernières années est tellement mouvementée que la prolongation de Benjamin Nétanyahou à la tête du pays n'est pas entièrement garantie. Le mardi 23 mars, ce sera la quatrième fois en deux ans, soit depuis le scrutin du 9 avril 2019, que les Israéliens seront appelés à élire leurs députés. Les trois dernières confrontations ont vu le Likoud, de droite, et la coalition Bleu et Blanc, du centre, se disputer la victoire (lire l'encadré "Un quatrième tour depuis 2019" ci-dessous). A l'issue de l'élection du 2 mars 2020, les leaders des deux formations, Benjamin Nétanyahou et l'ancien chef d'état-major de l'armée Benny Gantz, avaient finalement décidé de s'allier dans un gouvernement d'union, d'autant plus bienvenu que la pandémie de Covid-19 avait commencé à se répandre hors de Chine. La "paix des braves" n'a pourtant eu qu'un temps. "Cette union n'était pas en soi une mauvaise chose, explique Stéphane Wahnich, chercheur au laboratoire Analyse du discours, argumentation, rhétorique (Adarr) de l'université de Tel-Aviv. Elle a été extrêmement utile pour l'intérêt général. Elle a notamment permis que la campagne de vaccination se déroule efficacement. Le problème est que Benjamin Nétanyahou ne tient jamais ses promesses de coalition. Donc, Benny Gantz, un peu novice en politique, s'est fait avoir. Le premier, en ne votant pas le budget, a créé des dissensions au sein de l'alliance et la chute du gouvernement. Le Premier ministre a imaginé qu'avec la campagne de vaccination qui se mettait en oeuvre, il allait gagner aisément les élections. Mais le revers de l'opération est qu'il a beaucoup "manoeuvré" et que cela s'est vu. Une partie des Israéliens commence à en avoir assez de ce comportement." Le grand changement par rapport aux trois derniers scrutins est l'éclatement de l'alliance Bleu et Blanc. Ses deux principales composantes, Yesh Atid de Yaïr Lapid et la formation qui a gardé l'appellation d'origine sous la houlette de Benny Gantz récolteraient respectivement dix-sept et cinq députés ; ce qui ferait du premier le principal parti d'opposition à Nétanyahou. Autour du Likoud de ce dernier, qui engrangerait 29 sièges, se dessine la charpente d'une possible alliance gouvernementale, avec les formations ultraorthodoxes Shas (huit élus annoncés) et le Judaïsme unifié de la Torah (sept). Un partenariat insuffisant cependant pour atteindre les 61 sièges d'une majorité sur les 120 élus que compte la Knesset. L'éventuel futur allié serait donc à chercher parmi les partis dirigés par d'anciens collaborateurs du Premier ministre au Likoud, Tikva Hadasha (Nouvel espoir) de Gideon Sa'ar (auquel on prédit quelque douze élus) et Yamina (Vers la droite) de Naftali Bennett (gratifié de dix à douze parlementaires). L'ancien ministre de la Défense de Nétanyahou est considéré par beaucoup comme le faiseur de rois de l'après-23 mars. "Naftali Bennett est un religieux moderne de droite et il a eu l'intelligence politique de ne jamais dire qu'il ne participerait pas à une coalition avec le Premier ministre sortant, décrypte Stéphane Wahnich. Il a simplement affirmé qu'il préférerait voir Nétanyahou partir mais, si ce n'est pas possible, il le soutiendra plutôt que de voir le pays plonger dans une crise institutionnelle. Bennett a laissé ouverts tous les champs possibles. A ses éventuels autres partenaires, Yaïr Lapid et Gideon Sa'ar, il a affirmé que s'il devenait Premier ministre, il ne rejoindrait pas Nétanyahou et que s'il ne l'était pas, il pourrait se rallier à lui. Bref, il est faiseur de rois pour lui-même, si la possibilité se présente, ou pour Nétanyahou. "Une alliance Likoud, partis ultraorthodoxes et Yamina aurait, il est vrai, une réelle cohérence et ne serait pas compliquée à sceller sur le fond. Le problème est qu'elle risque de ne pas suffire pour réunir les 61 mandats requis pour une majorité. Mais si elle est numériquement possible, c'est elle qui a le plus de chance d'aboutir", selon Stéphane Wahnich."Le paradoxe d'Israël est que la droite y est largement majoritaire, autour des 85 sièges sur 120 à la Knesset, mais qu'elle est extrêmement divisée au point qu'une majorité peut s'avérer introuvable. En fait, Benjamin Nétanyahou construit ses propres oppositions. Avigdor Liberman (NDLR: leader du parti Israël Beytenou), Naftali Bennett et Gideon Sa'ar sont autant d'opposants de droite qui ont été proches de lui. Benjamin Nétanyahou est un grand chef d'Etat et un petit politicien", observe le chercheur de l'université de Tel-Aviv. Le Premier ministre sortant conserve néanmoins de sérieux atouts pour rempiler. Le Likoud restera le premier parti de l'échiquier politique, et de loin, même s'il devrait perdre de cinq à six sièges. Nétanyahou peut s'enorgueillir d'avoir permis à Israël d'être le premier "pays libéré du coronavirus". Son slogan "Nous revenons à la vie" a été choisi pour le signifier aux électeurs. Et sur l'enjeu suivant de la relance économique, il a une expertise avec laquelle peu de ses adversaires peuvent rivaliser. Enfin, la politique étrangère, dominée par la question du nucléaire iranien depuis l'arrivée du démocrate Joe Biden à la Maison-Blanche, fait consensus au sein de la classe politique et les accords d'Abraham ouvrant l'établissement de relations diplomatiques avec Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Soudan et le Maroc sont salués comme une ouverture ravivée et bienvenue vers les pays arabes. Comme écueils à une éventuelle reconduction, figurent ses déboires judiciaires, illustrés par trois mises en examen pour fraude, corruption et abus de confiance, et une réelle usure du pouvoir, lui qui dirige le gouvernement israélien sans discontinuer depuis douze ans, après une première expérience entre 1996 et 1999. Malgré cela, il n'a pas encore trouvé son maître.(1) La prédiction s'est en tout cas vérifiée en Corée du Sud, sur la base d'un bilan qui n'incluait pas encore l'usage de vaccins, avec la large victoire du Parti démocrate du président Moon Jae-in aux législatives d'avril 2020.