Lundi, Israël a injecté le vaccin contre le covid à plus de 57% de sa population. Et près de 44% de ses habitants ont déjà reçu la deuxième dose. À titre de comparaison, 6,3% de la population belge a reçu la première dose, et seuls 3,2% des Belges se sont vu injecter les deux doses.
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Lundi, Israël a injecté le vaccin contre le covid à plus de 57% de sa population. Et près de 44% de ses habitants ont déjà reçu la deuxième dose. À titre de comparaison, 6,3% de la population belge a reçu la première dose, et seuls 3,2% des Belges se sont vu injecter les deux doses.La question est donc incontournable : pourquoi Israël vaccine-t-il tellement plus vite que le reste du monde ? Une analyse du journal israélien Haaretz met en évidence le rôle du Premier ministre. Dans une crise comme celle-là, écrit le quotidien, il n'est pas désavantageux d'avoir un Premier ministre "corrompu, mais compétent".Manifestement, c'est Netanyahu lui-même qui a négocié avec le patron de Pfizer, Albert Bourla, une partie de l'accord d'achat des vaccins. Le pays paierait 23 euros par vaccin, soit près du double des 12 euros convenus avec l'UE. Le contrat contient également une clause étrange. Dans sa communication au peuple israélien, Netanyahu a déclaré avec désinvolture qu'Israël allait partager des "données statistiques" avec Pfizer. "Vaccins for data", voilà comment cette partie de l'accord a été rapidement résumée. En échange d'un approvisionnement apparemment inépuisable en vaccins, Israël a donné l'accès à ses données médicales à un géant pharmaceutique. Cela rend le pays intéressant pour Pfizer, car après les essais cliniques, la campagne en Israël fournira pour la première fois des chiffres sur les effets du vaccin dans le monde réel. Le ministère israélien de la Santé a tenté de répondre aux questions évidentes relatives à la vie privée en rendant le contrat partiellement public. En raison notamment de l'imprécision de certains passages, ce geste a soulevé plus de questions que de réponses.En vertu du contrat, Pfizer n'utiliserait les données que pour "des analyses de sous-groupes et des analyses de l'efficacité des vaccins, comme convenu entre les parties". En outre, Pfizer ne recevrait que des statistiques d'Israël, et non des données individuelles sur les patients. Lors d'un entretien accordé à chaîne publique américaine NPR, Ziv Ofek, l'un des architectes de la base de données sanitaire israélienne, a fortement remis en question ces propos. "Ils prétendent qu'ils ne fournissent pas de données sur les patients, mais seulement des statistiques. La grande question est de savoir si c'est toute la vérité, une partie de la vérité ou pas la vérité du tout".Haaretz a essayé de savoir exactement quelles données sont transmises. Les chercheurs avec qui le journal s'est entretenu ont conclu que le gouvernement semble assurer une "protection raisonnable" des données privées des personnes, à condition que le ministère de la Santé assure un bon suivi. Les Israéliens ordinaires ne s'en inquiètent pas. "Ce sont les experts qui s'interrogent", déclare Ties Brock, correspondant en Israël pour la chaîne publique néerlandaise NOS et du journal Trouw. "Aucune manifestation populaire n'a éclaté à cause de cet accord, non. Il est largement accepté."L'approche soviétique Steven Callens, infectiologue à l'hôpital universitaire de Gand, est également satisfait des résultats obtenus en Israël au cours des deux derniers mois. "Tout comme le Royaume-Uni, Israël est un bel exemple d'une étude qui fait suite à des essais cliniques", dit-il. Il démontre très clairement que le vaccin protège contre les formes graves de la maladie et réduit probablement aussi le risque de transmission. Nous commençons à voir ces résultats chez nous aussi, mais le déploiement rapide en Israël, les bons soins de santé qui y sont dispensés et les données importantes qui y sont collectées l'ont montré plus tôt que chez nous. C'est bon pour la réputation du vaccin".En effet, l'accord avec Pfizer n'est pas la seule raison du bon déroulement de la campagne. En Israël, les soins de santé sont en grande partie organisés par quatre mutuelles, et elles font un excellent travail. Presque tous les Israéliens ont un dossier médical numérique, immédiatement accessible à toute personne travaillant dans le secteur des soins de santé. Nous en sommes capables parce que notre système de santé est l'un des plus avancés au monde", a déclaré le Premier ministre Netanyahu. Cela rend également le pays attrayant pour les entreprises pharmaceutiques à la recherche de régions où tester les vaccins.En outre, le système de santé, également responsable de la logistique complexe, est fortement centralisé. Pour Nico Vandaele, professeur en supply chain management à la KU Leuven, il s'agit d'un avantage majeur, surtout en temps de crise. "Les périodes de crise majeure, comme aujourd'hui, font appel à ce que nous appelons en logistique la 'méthode push'. On 'pousse' le produit d'en haut vers un maximum de lieux et de personnes. Cette méthode s'applique beaucoup plus facilement dans les systèmes centralisés. En Union soviétique, ils ont réussi à quasiment éradiquer la tuberculose en peu de temps. Lorsque l'URSS s'est effondrée, la maladie est revenue très rapidement."Cependant, de bonnes bases de données et un contrôle central ne sont pas les seuls facteurs qui permettent à Israël de vacciner beaucoup plus rapidement et plus efficacement. Vandaele, qui a mené des recherches sur les campagnes de vaccination en Afrique subsaharienne et en Norvège, cite trois conditions nécessaires au succès. "Premièrement, il faut disposer d'un stock suffisant, deuxièmement, il faut avoir la capacité de distribuer les vaccins, et troisièmement, il faut s'assurer que les gens se présentent. Si vous négligez l'un de ces trois facteurs, votre campagne échouera. Si ces trois éléments sont en ordre, votre campagne sera un succès. C'est un atout d'être un pays riche, comme Israël. Parce que ces trois conditions coûtent beaucoup d'argent."La semaine dernière Hagai Rossman, chercheur israélien à l'Institut Weizmann, tweetait sa surprise de voir l'Europe si loin derrière son pays. Pour lui, le graphique qui compare le taux de vaccination en Israël et en Allemagne, est le plus déroutant et le plus surprenant de 2021. Il n'aurait jamais pu imaginer cela en 2020. À l'inverse, l'Europe regarde Israël avec envie. Mais l'envions-nous vraiment ? Pierre Van Damme, membre de la Task Force belge sur la vaccination, affirme que non. "Il est très important pour moi que les vaccins soient distribués aussi équitablement que possible dans le monde. Au Moyen-Orient, nous constatons aujourd'hui qu'un pays a très bien négocié et a déboursé beaucoup d'argent, tandis que les autres attendent. Est-ce là le but? Cela s'applique également, dans une certaine mesure, à l'Union européenne, qui est également bien mieux servie que de grandes parties du reste du monde.""Je ne suis pas mécontent de la stratégie européenne", déclare l'infectiologue Steven Callens. Israël a été un primo adoptant. Si des problèmes étaient survenus, ce sont eux qui auraient le plus souffert. Il en va de même pour le Royaume-Uni, bien que je ne pense pas que beaucoup de choses aient pu mal tourner dans ce pays. L'Europe a mis l'accent sur la sécurité et la prudence. C'est aussi défendable que les pays qui voulaient aller plus vite".La répartition des risques Israël a également eu de la chance. Netanyahou a passé un accord avec Pfizer selon lequel la société devait fournir des vaccins pour l'ensemble de la population. Ce faisant, il a mis presque tous ses oeufs dans le même panier. "L'UE a conclu des accords avec six entreprises pharmaceutiques au total. Elle a choisi de répartir le risque", déclare le professeur Nico Vandaele. C'est plus prudent, mais cela rend aussi l'opération logistique beaucoup plus complexe. Tous ces vaccins ont des caractéristiques différentes. Pensez aux différentes températures auxquelles ils doivent être stockés, ou aux différents intervalles de temps entre deux doses. Rétrospectivement, Israël a peut-être fait le meilleur choix ici, mais c'était aussi le plus risqué. Si le vaccin Pfizer s'était avéré être le moins efficace, la situation aurait été désastreuse".Cela n'empêche pas, dit Pierre Van Damme, de tirer des enseignements des différentes approches. "La prochaine fois, il y aura une meilleure négociation", déclare-t-il. Nous devrions également envisager de mettre en place un projet pilote en Europe, comme Israël l'a été pour le monde. Un pays ou une région où les soins de santé sont très bien organisés et où les données peuvent être facilement collectées aurait pu nous donner rapidement beaucoup d'informations. Ce n'est pas seulement intéressant pour les scientifiques, cela motive les gens à se faire vacciner rapidement". Un tel projet pilote est en cours dans le district autrichien de Schwaz. Toutes les personnes de plus de 16 ans reçoivent le vaccin Pfizer-BioNTech. L'objectif est de tester son efficacité contre la variante sud-africaine qui y provoque des foyers.Avec une vaccination aussi rapide, on voit également apparaître des problèmes qui ne peuvent se manifester qu'à un stade ultérieur. Alors qu'en Belgique, nous ne sommes préoccupés que par une proportion importante du personnel de santé qui refuse de se faire vacciner, Israël connaît de tels refus dans l'ensemble de la population. Le rythme de vaccination est en baisse, et la volonté de se vacciner des jeunes est un peu plus faible que celle des personnes âgées. Les groupes religieux sont aussi parfois en retrait : le taux de vaccination est considérablement plus faible dans la communauté juive orthodoxe, et encore plus faible chez les Israéliens arabes. Ils représentent actuellement la moitié de toutes les nouvelles hospitalisations, alors qu'ils ne constituent que 20 % de la population", indique Uri Shalit, chercheur en big data sur les soins de santé à l'institut Technion. "C'est inquiétant. La raison en est peut-être que les Arabes israéliens ont traditionnellement moins confiance dans le gouvernement. Il est important qu'en Europe aussi, on s'adresse à ces groupes, car malheureusement, ce sont eux qui en paient le prix"."Netanyahou a fait de la campagne de vaccination un projet personnel", déclare également Ties Brock, le correspondant en Israël. Une visite d'Albert Bourla en Israël en mars a été annulée après que certains aient reproché à Netanyahu, d'en faire de campagne. "Il aime souligner son propre rôle et a posé aux côtés des millionième et deux millionième Israéliens vaccinés. Mais il reste à voir si les vaccins l'aideront à remporter les élections. Dans les sondages, la vaccination ne semble pas faire une grande différence".