L' Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies, qui tient traditionnellement sa session en septembre à New York, s'inscrira cette année dans un climat de tension inédit. Les plus perceptibles n'opposeront pas les rivaux mondiaux, Etats-Unis et Chine, mais les Occidentaux entre eux. En cause, le partenariat stratégique annoncé le 15 septembre entre les Etats-Unis, l'Australie et le Royaume-Uni pour la région indo-pacifique qui a eu pour conséquence la rupture d'un contrat de livraison de douze sous-marins, signé en 2016 par la France et l'Australie. Paris, qui affirme ne pas avoir été averti de ce revirement, a déploré un "coup dans le dos" et une "rupture majeure de la confiance" et a rappelé ses ambassadeurs à Washington et à Canberra.
...

Il a fallu attendre cinq jours pour que l'Union européenne apporte son soutien à la France, "trahie" et meurtrie par l'Australie, les Etats Unis et le Royaume-Uni dont l'alliance stratégique dans la région indo-pacifique, annoncée le 15 septembre, a conduit la première à rompre un contrat d'achat de sous-marins conclu avec Paris en 2016. Le 20 septembre, tour à tour, la présidente de la Commission Ursula von der Leyen ("une manière inacceptable") le président du Conseil européen Charles Michel ("un manque de loyauté et de transparence") et le haut représentant pour les relations extérieures Josep Borrell ("ce n'est pas une affaire bilatérale") se sont rangés derrière la diplomatie française. Mais le retard à l'allumage des instances européennes n'est pas nécessairement un signe encourageant pour "l'autonomie stratégique" que certains voudraient voir résulter du nouveau coup de Jarnac infligé par les Américains. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a situé le niveau de la colère française à l'égard des Etats-Unis, maîtres d'oeuvre de l'opération, en affirmant que "cette décision unilatérale et brutale ressemble beaucoup à ce que faisait M. Trump". En proclamant que son pays était de retour sur la scène internationale, Joe Biden avait donné le sentiment que Washington allait rendre leurs lettres de noblesse au multilatéralisme et au respect des partenariats avec les alliés, fortement ébranlés sous son prédécesseur. Le comportement des Etats-Unis lors du retrait des troupes d'Afghanistan a apporté un premier démenti à cet espoir, les alliés n'en ayant pas été informés en bonne et due forme. L'annonce de l'alliance stratégique Aukus, pour Australia, United Kingdom et United States, le 15 septembre à la faveur d'une conférence de presse avec un certain décorum réunissant virtuellement Joe Biden, le Premier ministre australien Scott Morrison et Boris Johnson, en a administré une deuxième preuve.Le nouveau partenariat s'inscrit dans le champ militaire et dans ceux de la cyberdéfense et de l'intelligence artificielle. Il a pour conséquence directe la rupture d'un contrat que la France avait conclu en 2016 avec l' Australie pour la fourniture de douze sous-marins à moteur diesel-électrique d'un montant initial de 35 milliards d'euros, réévalué à 56 milliards d'euros. L'extension présumée de la menace chinoise justifierait le revirement australien. "La décision que nous avons prise de prendre un autre chemin n'est pas un changement d'avis, c'est un changement de besoins", a précisé le Premier ministre libéral Scott Morrison. Celui-ci a du reste indiqué avoir fait part au président Emmanuel Macron, lors d'une visite en France fin juin, des "inquiétudes [nourries par l' Australie] concernant la capacité de sous-marins conventionnels à faire face à notre environnement stratégique". Les dirigeants français répètent pourtant dans toutes les langues n'avoir été informés d'aucune façon des intentions de Canberra. Les sous-marins français seront remplacés par des bâtiments américains à propulsion nucléaire, il est vrai, plus adaptés pour contenir des actions hostiles de la Chine. Or, la France fabrique, elle aussi, ce type de technologie. Le ministre australien de la Défense, Peter Dutton, a justifié le choix des submerbsibles américains par une considération technique, le fait que, sur le modèle français, des opérations de maintenance devaient être effectuées tous les dix ans, ce qui nécessitait un rechargement du combustible nucléaire dont l' Australie ne dispose pas, tandis que ce n'est pas le cas avec les sous-marins américains...Si la montée des tensions en mer de Chine ces dernières années peut expliquer une réévaluation des besoins militaires, si la technologie peut avoir dicté la préférence américaine, on peine cependant à comprendre pourquoi l'Australie et les Etats-Unis n'ont pas respecté les règles de civilité attendues entre alliés pour gérer ce genre d'impondérable. Sauf à penser que les Etats Unis ont clairement voulu signifier aux Européens que leur frilosité supposée à l'égard de la Chine était en contradiction complète avec les intérêts américains. Si telle était l'intention, elle poserait question sur l'obsession US à l'égard de Pékin, développée au point d'affaiblir la relation transatlantique. La Chine a, comme prévu, marqué sa vive réprobation face à ce partenariat jugé hostile et ostensiblement conçu contre elle. "La coopération en matière de sous-marins nucléaires sape gravement la paix et la stabilité régionales, intensifie la course aux armements et compromet les efforts internationaux de non-prolifération nucléaire, a commenté gravement le porte parole du ministère chinois des Affaires étrangères. Le journal Global Times a été plus concret dans l'agitation de la menace : "L'Australie se place dans une position d'adversaire de la Chine", qui "pourrait cibler les Australiens pour envoyer des messages à d'autres". "Nous ne voulons pas une nouvelle guerre froide avec la Chine", a rétorqué le président Joe Biden depuis la tribune de l'Assemblée générale des Nations unies le 21 septembre. Pour autant, "les Etats-Unis vont participer à la compétition et y participer avec vigueur", a-t-il ajouté, affirmant agir au nom de la défense de la démocratie. La crise entre la France et les Etats-Unis, dommage collatéral du choc de civilisation naissant entre ces derniers et la Chine, démontre que le centre de gravité du monde s'est déplacé vers la région indo-pacifique, qui concentre 70 % du commerce international des biens et des services. Alors que Boris Johnson plastronnait avec un goût de revanche aux côtés de Joe Biden et de Scott Morrison lors de la présentation de l'alliance Aukus, le haut représentant pour les relations extérieures de l'Union européenne Josep Borrell défendait presque en catimini la nouvelle stratégie des Vingt-Sept dans cette partie du monde: "Notre engagement vise à faire en sorte que la région indo pacifique demeure libre et ouverte à tous, tout en nouant des partenariats forts et durables, afin de coopérer en matière de transition écologique, de gouvernance, des océans, de mutation numérique ou encore de sécurité et de défense." Des intentions louables et sans doute, à terme, plus efficientes mais qui, sans engagement volontariste de leaders convaincus, risquent de rester une contribution négligeable face à la "machine de guerre" anglo-saxonne.