Joe Biden a annoncé vouloir mettre l'accent sur la lutte contre le coronavirus. Ce changement de stratégie par rapport à la présidence de Donald Trump peut-il avoir un impact sur l'économie?
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Joe Biden a annoncé vouloir mettre l'accent sur la lutte contre le coronavirus. Ce changement de stratégie par rapport à la présidence de Donald Trump peut-il avoir un impact sur l'économie? Je pense que, comme en Europe, le programme du nouveau président en matière de lutte contre le coronavirus concernera plus les aspects liés à la consommation et au contrôle des mesures sanitaires que ceux attachés à la production. Joe Biden n'a pas les moyens d'arrêter l'activité économique. La différence avec le mandat de Donald Trump ne sera pas si grande que cela. L'un et l'autre projetaient un plan de relance à travers un programme de rénovation des infrastructures qui sont dans un état de dégradation qui commence à nuire au fonctionnement économique du pays. Mais les deux présidents n'ont pas la même stratégie en matière de politique énergétique. Comme Joe Biden va vouloir renouer le fil du dialogue multilatéral, il imposera peut-être plus de régulation et de restrictions. Il aura aussi à coeur de développer les énergies vertes. Le principal changement résidera-t-il dans la relance d'un certain multilatéralisme économique? Joe Biden a la volonté de miser davantage sur le multilatéralisme et de ne pas l'abandonner à la Chine, au Japon ou à l'Europe. Il veut le leadership dans les négociations multilatérales, que ce soit à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), sur la question climatique, à propos des réformes du Fonds monétaire international ou de la gouvernance monétaire. Il considère comme risquée la stratégie America First parce qu'elle handicape la position des Etats-Unis auprès de ses alliés traditionnels. C'est la différence clé entre Joe Biden et Donald Trump pour faire face à l'affaiblissement de la position économique des Etats-Unis par rapport à la Chine. Barrer la route à l'expansionnisme commercial chinois est-il un souci commun à la classe politique américaine? Il est très difficile pour les dirigeants américains d'admettre qu'ils ne seront plus l'économie mondiale la plus importante très probablement d'ici à vingt-cinq ans. Ils ont cru qu'en intégrant l'OMC, les Chinois adopteraient des lois de propriété intellectuelle, réduiraient progressivement les subventions aux entreprises et ouvriraient leurs secteurs protégés aux investissements étrangers. L'administration Clinton (1993-2001) a pensé que le Parti communiste chinois (PCC) allait s'affaiblir au fur et à mesure de la libéralisation économique, que la Chine allait adopter la transition rapide vers une économie capitaliste observée en Europe de l'Est, et que son économie s'insérerait dans les réseaux internationaux de production contrôlés par les firmes multinationales des pays plus avancés. Mais le PCC a observé comment s'était passée la conversion brutale et catastrophique de l'économie dans l'ex-URSS. Et il n'a jamais été convaincu que c'était la voie à suivre. Il a continué à développer une politique industrielle pour soutenir ces champions nationaux, à attirer les firmes multinationales pour obtenir des transferts de technologie... Avec quelles conséquences? A partir des années 2000, on a observé un nouveau phénomène. Des sociétés chinoises ont émergé avec le soutien de l'Etat dans des secteurs comme l'énergie, le matériel ferroviaire, les infrastructures, la banque, et même les technologies de l'information et de la communication (ICT). Deux stratégies ont été développées aux Etats-Unis pour faire face à ce défi d'autant plus important qu'après la crise financière et économique de 2008, l'économie chinoise a continué à croître, jusqu'en 2012, alors qu'une récession assez lourde frappait les Etats-Unis. Barack Obama a adopté la politique du pivot vers l'Asie afin d'isoler la Chine. Il a proposé le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) en 2012 aux Européens et a suggéré en 2013 que le Japon rejoigne l'accord de Partenariat transpacifique (TPP). Représentant ensemble la majorité de l'économie mondiale, ces deux grands accords excluaient la Chine. Ils assuraient certes quelques gains pour les économies américaines, européennes et asiatiques. Mais leur intérêt principal était de pouvoir sceller des accords sur des standards techniques internationaux que les Chinois seraient contraints d'adopter. Quelques mois après, Xi Jinping a répliqué à cette offensive en développant le projet "Les nouvelles routes de la Soie". Etant donné que la Chine ne peut pas et ne veut pas ouvrir son économie à la concurrence internationale autant que les pays les plus développés, elle a proposé ce réseau d'interdépendances à travers la création d'infrastructures de transport et d'énergie qui rapprocheraient la Chine de l'Europe et de la plus grande partie de l'Asie. La stratégie d'Obama, basée sur la constitution de coalitions internationales, n'a pas empêché la Chine de devenir le premier pays en mesure de concurrencer les Etats-Unis dans une partie des nouveaux secteurs stratégiques. Ce constat explique-t-il le changement de stratégie opéré par Donald Trump? Certains milieux à Washington ont en effet commencé à juger que la tactique accommodante envers la Chine devait faire place à une approche plus dure. Donald Trump a décidé de menacer la Chine de mesures protectionnistes. Une stratégie appliquée également à l'égard de ses alliés traditionnels, le Mexique, le Canada, l'Europe et le Japon. Qu'ont demandé les Américains? Des accords bilatéraux commerciaux plus favorables à leurs intérêts. Trump y est parvenu notamment en jouant la carte géopolitique envers des pays qui dépendent des Etats-Unis pour leur protection militaire. Il a aussi exercé une très forte pression sur ses partenaires pour limiter le recours aux produits technologiques chinois en utilisant les arguments de sécurité militaire et d'espionnage industriel. Joe Biden renouera-t-il avec la stratégie de Barack Obama? La personne qui est pressentie pour être secrétaire au Trésor dans le gouvernement Biden, Lael Brainard, a un background qui pencherait plutôt pour renouer avec le multilatéralisme au niveau de la gouvernance financière et monétaire internationale. Mais il y a dans le Parti démocrate de nombreux supporters des politiques protectionnistes de Trump. Joe Biden prévoit des mesures sociales. Comment va-t-il les financer? Son projet d'augmenter l'impôt des sociétés de 21 à 28% sera-t-il indolore pour l'économie? Il faudra d'abord vérifier que ce projet aboutisse parce que le Congrès, si le Sénat reste à majorité républicaine, ne va pas laisser passer cela facilement. L'importante réforme fiscale de Trump a fait baisser le taux d'imposition des entreprises de 35% à 21%. Certaines firmes ont rapatrié de centres financiers off-shore plusieurs milliards de dollars dans l'économie américaine. Cela a permis à Trump d'affirmer que c'était la conséquence de sa réforme alors que celle-ci a eu comme effet de détériorer davantage les finances publiques américaines. Avec Joe Biden, on en reviendrait a une situation intermédiaire. Y a-t-il des secteurs qui vont bénéficier d'exemptions et lesquels? En vertu des mécanismes existants de transfer pricing et d'évasion fiscale internationale, je ne pense pas que cela va changer fondamentalement la situation des entreprises. Ce qui est sûr, c'est que Joe Biden n'aura pas le choix. Il va devoir prendre des mesures sociales vu l'extension de l'épidémie, gérée de manière irresponsable par l'administration Trump. Elles impliqueront l'octroi de fortes allocations pour qu'il n'y ait pas d'effondrement de la demande américaine. A mon avis, cela ne sera pas trop difficile. La dette américaine, qui était à 100% du PIB avant la pandémie de Covid-19, va certainement monter au-delà de 120%, peut-être jusqu'à 130. Grâce à la profondeur et la liquidité exceptionnelle des marchés financiers américains qui continuent de drainer une partie importante de l'épargne mondiale, même un niveau de 150% du PIB pourrait être tenable à la condition que la situation politique reste stable. Nul ne sait vraiment quel est le seuil auquel la confiance des investisseurs internationaux pourrait s'effondrer. L'arrivée annoncée d'un vaccin, une économie qui va finir par remonter la pente... Le momentum n'est-il pas favorable à Joe Biden? Dans une certaine mesure, oui. On a vu l'envolée des cours boursiers à l'annonce de la mise au point du vaccin contre la Covid-19 par Pfizer. On s'attend aussi à une reprise des investissements à l'été 2021. Ces deux éléments vont intervenir assez tôt dans le mandat de Joe Biden. Néanmoins, ce rebond est hypothéqué par faits politiques inquiétants. Donald Trump est le président sortant qui a récolté le plus de voix dans l'histoire des Etats-Unis alors que le pays connaît une crise économique et pandémique sans précédent depuis 1945. Cela signifie que le courant d'extrême droite populiste en faveur d'une approche protectionniste unilatérale très antichinoise y est très puissant. Il va peser sur le mandat de Joe Biden. Le fait que les inégalités sociales et la précarité ont continué de croître sous le tandem Obama-Biden a décrédibilisé le Parti démocrate auprès d'une partie croissante des milieux populaires et des classes moyennes en voie de paupérisation. Les membres républicains du Congrès seront soucieux de se faire réélire et leur base électorale restera très pro-Trump. Cette donnée pèsera, y compris sur le Parti démocrate. A moins que la politique de Joe Biden produise, cas fort peu probable, une performance économique exceptionnelle, avec une remontée des salaires et du niveau de vie, et démontre que le protectionnisme à la Trump ne fonctionnait pas si bien que cela...