"Deux jours avant la chute de Kaboul, le président Ghani a reçu ses deux vice-présidents, le ministre de la Défense et celui de l'Intérieur, le directeur des renseignements et le chef du Conseil de sécurité nationale pour une réunion d'urgence", raconte l'un d'entre eux, Emal, alors que les talibans doivent annoncer instamment leur futur gouvernement.

Comme les autres personnes interrogées par l'AFP pour cet article, Emal témoigne sous pseudonyme pour éviter d'éventuelles représailles contre sa famille en Afghanistan.

"Durant cette réunion, une enveloppe de 100 millions de dollars a été débloquée pour sécuriser la capitale. Il a été dit que nous avions assez d'armes, de munitions, et de ressources financières pour tenir Kaboul pendant deux ans, poursuit-il. Mais ils n'ont même pas protégé la ville pendant deux jours."

Une telle erreur d'analyse paraît sidérante de la part du gotha sécuritaire afghan. Mais Emal, qui évoluait au plus haut niveau de l'appareil étatique, y voit une certaine logique.

Ministres qui mentent au président

"Les ministres mentaient à Ashraf Ghani, lui disaient que tout allait bien, pour garder leur job et leurs privilèges. Nous ne priorisions pas les choses correctement. Alors que les villes tombaient les unes après les autres, le Conseil national de sécurité se réunissait pour parler de recrutement et de réformes institutionnelles."

La chute de Kaboul a été précédée de deux semaines d'effondrement ininterrompu du pays, qui district par district, ville par ville, s'est retrouvé aux mains des talibans.

"Quand l'écroulement a démarré, dès les premiers avant-postes militaires, aucun des leaders n'a montré d'autorité", acquiesce Omar, 40 ans et auteur de brillantes études à l'étranger. "Aucun d'eux ne s'est exprimé devant les médias pour rassurer nos hommes. Aucun d'entre eux n'est allé sur le terrain", poursuit-il.

A la tête du pays, Ashraf Ghani, peut-être du fait des fausses informations dont il était abreuvé, a aussi pris des décisions stratégiques erronées aux lourdes conséquences.

"J'ai proposé qu'on abandonne les provinces du Sud, qu'on n'était pas en mesure de défendre durablement, pour se concentrer sur celles du Nord, où on ne devait laisser aucune marge aux talibans", raconte Omar. "Mais le président n'était pas d'accord. Il disait que tout l'Afghanistan appartenait au gouvernement. Et qu'on ne devait se retirer d'aucun endroit."

Corruption

Or tenir le terrain est devenu impossible pour les forces afghanes, dont deux décennies d'une corruption insatiable avaient déjà entamé les capacités.

Car depuis longtemps, nombre de soldats et policiers interrogés par l'AFP se plaignaient de ne pas recevoir leur solde quand, dans le même temps, des officiers corrompus se partageaient celles de dizaines de milliers de profils "fantômes", créés uniquement dans ce but.

Le Sigar, l'inspecteur général spécial du Congrès américain pour la reconstruction de l'Afghanistan, a aussi rapporté que l'essence et les munitions payées par les États-Unis aux forces afghanes étaient détournées.

La situation a encore empiré après la signature en février 2020 de l'accord de Doha, qui a acté le départ des troupes américaines d'Afghanistan contre de vagues promesses des talibans.

Cette accord "nous a condamnés", regrette le général Sami Sadat, reconnu pour sa bravoure dans le Helmand (Sud), bastion taliban, puis appelé à commander les forces spéciales à Kaboul quelques jours avant la chute de la capitale.

Privées du soutien aérien américain, alors que leur propre aviation se retrouvait clouée au sol faute de maintenance - les contractants l'assurant ayant également été évacués par les États-Unis -, les forces afghanes ont perdu leur unique avantage stratégique sur les islamistes.

Avions américains 'spectateurs'

"Les talibans se sont enhardis. Ils sentaient la victoire (...). Avant cet accord, les talibans n'avaient remporté aucune bataille importante contre l'armée afghane. Après l'accord ? Nous perdions des dizaines de soldats par jour", peste le général Sadat dans une tribune au New York Times.

Et de conter les derniers jours de guerre "surréalistes". "Nous nous sommes engagés dans d'intenses combats au sol contre les talibans alors que les avions de chasse américains tournaient au-dessus de nos têtes, en véritables spectateurs", s'agace-t-il.

Si le président américain Joe Biden a regretté l'écroulement des forces afghanes, "parfois sans même combattre", lui préfère retenir les "66.000" soldats et militaires tués ces vingt dernières années. "Nous avons été trahis", s'indigne-t-il.

Abdul, lui, confie à l'AFP sa "honte" envers les responsables militaires afghans, qu'il estime responsables de la débâcle, à l'instar du gouvernement.

"Quand les talibans sont arrivés aux portes dans Kaboul, les soldats savaient que le président était en train de partir. C'est pour ça qu'ils ne se sont pas battus. Le ministre de la Défense et le chef de l'armée de l'air ont déclaré être prêts à continuer la guerre à la télé. Mais deux heures après, les talibans atteignaient le coeur de Kaboul sans se battre. Leur avion devait déjà être prêt à l'aéroport...", s'agace ce haut gradé.

Hiérarchie militaire évaporée

Échelon après échelon, la hiérarchie sécuritaire s'est ainsi évaporée. "Un commandant de garnison de Kaboul, avec 300 hommes sous ses ordres, n'arrêtait pas de m'appeler: 'Qu'est-ce que je fais ? Est-ce qu'on se bat ? Est-ce qu'on dépose les armes ?' Quand il appelait ses supérieurs, ceux-ci lui répondaient : 'c'est à votre initiative'", se souvient Abdul, désabusé.

La chaîne de commande a ainsi implosé, laissant soldats et policiers décider de leur sort... influencés par des mois d'une excellente communication talibane.

"La guerre des réseaux sociaux, nous l'avions perdue il y a longtemps", soupire Emal. "Ils disaient aux soldats qu'ils se battaient inutilement, parce qu'à un plus haut niveau, un accord avait déjà été signé."

Les islamistes avaient également promis l'amnistie à ceux qui rendaient les armes, comme ils l'ont répété après avoir pris le pouvoir.

"Il faut se mettre dans la peau d'un soldat. Tu sais que ton gouvernement central ne peut pas t'aider, que si tu combats, tu peux mourir mais pas gagner. Quel choix as-tu ?", observe Omar.

Le 15 août 2021, tous les ingrédients du cataclysme ont pris corps. Et Kaboul est tombée presque sans un tir.

"Deux jours avant la chute de Kaboul, le président Ghani a reçu ses deux vice-présidents, le ministre de la Défense et celui de l'Intérieur, le directeur des renseignements et le chef du Conseil de sécurité nationale pour une réunion d'urgence", raconte l'un d'entre eux, Emal, alors que les talibans doivent annoncer instamment leur futur gouvernement. Comme les autres personnes interrogées par l'AFP pour cet article, Emal témoigne sous pseudonyme pour éviter d'éventuelles représailles contre sa famille en Afghanistan."Durant cette réunion, une enveloppe de 100 millions de dollars a été débloquée pour sécuriser la capitale. Il a été dit que nous avions assez d'armes, de munitions, et de ressources financières pour tenir Kaboul pendant deux ans, poursuit-il. Mais ils n'ont même pas protégé la ville pendant deux jours."Une telle erreur d'analyse paraît sidérante de la part du gotha sécuritaire afghan. Mais Emal, qui évoluait au plus haut niveau de l'appareil étatique, y voit une certaine logique.Ministres qui mentent au président"Les ministres mentaient à Ashraf Ghani, lui disaient que tout allait bien, pour garder leur job et leurs privilèges. Nous ne priorisions pas les choses correctement. Alors que les villes tombaient les unes après les autres, le Conseil national de sécurité se réunissait pour parler de recrutement et de réformes institutionnelles."La chute de Kaboul a été précédée de deux semaines d'effondrement ininterrompu du pays, qui district par district, ville par ville, s'est retrouvé aux mains des talibans."Quand l'écroulement a démarré, dès les premiers avant-postes militaires, aucun des leaders n'a montré d'autorité", acquiesce Omar, 40 ans et auteur de brillantes études à l'étranger. "Aucun d'eux ne s'est exprimé devant les médias pour rassurer nos hommes. Aucun d'entre eux n'est allé sur le terrain", poursuit-il.A la tête du pays, Ashraf Ghani, peut-être du fait des fausses informations dont il était abreuvé, a aussi pris des décisions stratégiques erronées aux lourdes conséquences. "J'ai proposé qu'on abandonne les provinces du Sud, qu'on n'était pas en mesure de défendre durablement, pour se concentrer sur celles du Nord, où on ne devait laisser aucune marge aux talibans", raconte Omar. "Mais le président n'était pas d'accord. Il disait que tout l'Afghanistan appartenait au gouvernement. Et qu'on ne devait se retirer d'aucun endroit."CorruptionOr tenir le terrain est devenu impossible pour les forces afghanes, dont deux décennies d'une corruption insatiable avaient déjà entamé les capacités.Car depuis longtemps, nombre de soldats et policiers interrogés par l'AFP se plaignaient de ne pas recevoir leur solde quand, dans le même temps, des officiers corrompus se partageaient celles de dizaines de milliers de profils "fantômes", créés uniquement dans ce but.Le Sigar, l'inspecteur général spécial du Congrès américain pour la reconstruction de l'Afghanistan, a aussi rapporté que l'essence et les munitions payées par les États-Unis aux forces afghanes étaient détournées.La situation a encore empiré après la signature en février 2020 de l'accord de Doha, qui a acté le départ des troupes américaines d'Afghanistan contre de vagues promesses des talibans.Cette accord "nous a condamnés", regrette le général Sami Sadat, reconnu pour sa bravoure dans le Helmand (Sud), bastion taliban, puis appelé à commander les forces spéciales à Kaboul quelques jours avant la chute de la capitale.Privées du soutien aérien américain, alors que leur propre aviation se retrouvait clouée au sol faute de maintenance - les contractants l'assurant ayant également été évacués par les États-Unis -, les forces afghanes ont perdu leur unique avantage stratégique sur les islamistes.Avions américains 'spectateurs'"Les talibans se sont enhardis. Ils sentaient la victoire (...). Avant cet accord, les talibans n'avaient remporté aucune bataille importante contre l'armée afghane. Après l'accord ? Nous perdions des dizaines de soldats par jour", peste le général Sadat dans une tribune au New York Times.Et de conter les derniers jours de guerre "surréalistes". "Nous nous sommes engagés dans d'intenses combats au sol contre les talibans alors que les avions de chasse américains tournaient au-dessus de nos têtes, en véritables spectateurs", s'agace-t-il.Si le président américain Joe Biden a regretté l'écroulement des forces afghanes, "parfois sans même combattre", lui préfère retenir les "66.000" soldats et militaires tués ces vingt dernières années. "Nous avons été trahis", s'indigne-t-il.Abdul, lui, confie à l'AFP sa "honte" envers les responsables militaires afghans, qu'il estime responsables de la débâcle, à l'instar du gouvernement."Quand les talibans sont arrivés aux portes dans Kaboul, les soldats savaient que le président était en train de partir. C'est pour ça qu'ils ne se sont pas battus. Le ministre de la Défense et le chef de l'armée de l'air ont déclaré être prêts à continuer la guerre à la télé. Mais deux heures après, les talibans atteignaient le coeur de Kaboul sans se battre. Leur avion devait déjà être prêt à l'aéroport...", s'agace ce haut gradé.Hiérarchie militaire évaporéeÉchelon après échelon, la hiérarchie sécuritaire s'est ainsi évaporée. "Un commandant de garnison de Kaboul, avec 300 hommes sous ses ordres, n'arrêtait pas de m'appeler: 'Qu'est-ce que je fais ? Est-ce qu'on se bat ? Est-ce qu'on dépose les armes ?' Quand il appelait ses supérieurs, ceux-ci lui répondaient : 'c'est à votre initiative'", se souvient Abdul, désabusé.La chaîne de commande a ainsi implosé, laissant soldats et policiers décider de leur sort... influencés par des mois d'une excellente communication talibane. "La guerre des réseaux sociaux, nous l'avions perdue il y a longtemps", soupire Emal. "Ils disaient aux soldats qu'ils se battaient inutilement, parce qu'à un plus haut niveau, un accord avait déjà été signé."Les islamistes avaient également promis l'amnistie à ceux qui rendaient les armes, comme ils l'ont répété après avoir pris le pouvoir."Il faut se mettre dans la peau d'un soldat. Tu sais que ton gouvernement central ne peut pas t'aider, que si tu combats, tu peux mourir mais pas gagner. Quel choix as-tu ?", observe Omar.Le 15 août 2021, tous les ingrédients du cataclysme ont pris corps. Et Kaboul est tombée presque sans un tir.