Kévin Veyssière, un jeune assistant parlementaire français, a créé le Football Club Geopolitics, voici un an et demi. Objectif? Mettre en avant la dimension politique de ce sport ultra-populaire. Aujourd'hui, il compte 35000 abonnés et publie un livre portant le nom de son compte et racontant "22 histoires insolites pour comprendre le monde" (éd. Max Milo). C'est peu dire que l'Euro met en lumière ce regard décalé.
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Kévin Veyssière, un jeune assistant parlementaire français, a créé le Football Club Geopolitics, voici un an et demi. Objectif? Mettre en avant la dimension politique de ce sport ultra-populaire. Aujourd'hui, il compte 35000 abonnés et publie un livre portant le nom de son compte et racontant "22 histoires insolites pour comprendre le monde" (éd. Max Milo). C'est peu dire que l'Euro met en lumière ce regard décalé.L'Euro est-il un moment clé de cette communion entre football et géopolitique? Tant au niveau de la construction européenne que de ses divisions?Il y a effectivement plusieurs symboles qui se conjuguent. C'est le premier Euro qui se joue dans onze pays différents. Quand Michel Platini, président de l'UEFA, a mis cela en place, pour le soixantième anniversaire de l'Euro, il avait à coeur d'organiser un tournoi qui soit fêté sur tout le continent et même au-delà, jusqu'à Bakou. L'Europe du football dépasse les frontières de l'Union européenne. Cet Euro commence à Rome, qui n'est pas une ville anodine au niveau européen: c'est là que fut signé en 1957 le Traité donnant naissance à la Communauté économique européenne.Il s'agit de montrer que le football peut précisément dépasser les frontières et apaiser les tensions politiques. Même si le premier incident, une bataille entre l'Ukraine et la Russie au sujet du maillot ukrainien - en raison de la carte en filigranes dessinée sur le maillot qui contient la Crimée (annexée de force par la Russie) et des slogans nationalistes - montre que le football ne peut pas tout résoudre et est plus que jamais un objet politique, qui peut être détourné par les nationalistes.Certains pays utilisent le football comme un vecteur de 'soft power', voire davantage, comme la Russie et la Turquie. Une évolution de ces dernières années?C'est une évolution, en effet. Mais il y a d'autres exemples par le passé. C'est le cas de la Croatie, notamment, où le football a contribué à la création de la nation indépendante croate avec un match fondateur, en 1990, où les Etats-Unis ont affronté une sélection croate à Zagreb. L'Euro 1996 et la Coupe du monde 2018 ont sacralisé ce nationalisme croate avecles bons résultats de la sélection et son maillot à damier rouge et blancn très reconnaissable.Vous évoquez aussi dans votre livre le match du Brexit, entre l'Angleterre et l'Ecosse de cet Euro...Ce sera un moment fort. L'Angleterre et l'Ecosse, c'est d'abord un derby historique entre les deux premières sélections nationales lors de la naissance du football moderne, à la fin du XIXe siècle. Aujourd'hui, il y a effectivement cette rivalité politique issue du Brexit: les Ecossais voulaient rester dans l'Union européenne, ne sont pas satisfaits des accords qui ont été conclus et nombre d'entre eux souhaiteraient devenir indépendants pour rester dans l'Union. Une victoire de l'Ecosse contre l'Angleterre pourrait doper cette volonté indépendantiste et le résultat, quel qu'il soit, pourrait être instumentalisé à des fins politiques.On dit souvent que le football est un moyen de faire la guerre par d'autres moyens. Plus que jamais?L'idée de la création de l'Euro en 1960 vient un peu de cette idée-là: l'Europe sortait de deux guerres mondiales et des initiatives ont été prises pour éviter que cela ne se reproduise, tant sur le plan politique et économique que dans le domaine du football. Cela tenait d'ailleurs à coeur aux Français et aux Belges, qui figurent parmi les pays fondateurs. L'UEFA voulait aussi faire en sorte que l'Europe reste un continent fort face à la progression de l'Amérique latine. Pour autant, le premier Euro ne fut pas apolitique du tout.Parce que l'on était en pleine guerre froide, l'Espagne a refusé de jouer contre l'URSS, qui a remporté la victoire finale...Voilà. Franco, le dictateur espagnol, ne voulait pas que "son" équipe se rende en URSS, qui avait soutenu le camp républicain adverse lors de la guerre civile de 1936-39. C'était inconcevable pour lui aussi que les joueurs soviétiques se rendent à Madrid et rappellent de mauvais souenirs. L'UEFA était fort embêtée et l'Espagne a été exclue de la compétition remportée par les Soviétiques. En 1964, Franco a finalement accepté une telle rencontre parce que la phase finale se déroulait en Espagne et qu'il pouvait instrumentaliser ce moment, comme Mussolini l'avait fait en 1934. Avec succès: cette fois, c'est l'Espagne qui l'a emporté.La rivalité entre la France et la Belgique marquera-t-elle cet Euro, après la victoire française au Mondial de 2018?La Belgique est première au classement mondial de la FIFA depuis trois ans et rêve que cette "génération dorée" remporte enfin une grande compétition, pour montrer que ce petit pays peut être un grand d'Europe. Elle a une belle génération qui peut atteindre cet objectif, même si son arrière garde est sur le déclin. La défaite finale de la Belgique en demi-finale de la Coupe du monde 2018 a indéniablement renforcé cette rivalité, surtout de votre côté. Mais cela reste dans le domaine sportif, comparable à ce climat généré par les blagues belges à l'époque de Coluche.Il y avait aussi une rivalité France-Allemagne qui dépassait le cadre sportif, surtout dans les années 1980, parce que cela rappelait les mauvais souvenirs de la Seconde guerre mondiale, renforcée par le match de Séville en 1982, avec l'agression de Schumacher contre Battiston. Aujourd'hui, cela rappelle davantage le coopération franco-allemande dans la construction européenne. La relation des Français à leur équipe nationale est compliquée, non, le retour de Benzema l'a encore démontré et la proximité de la prochaine présidentielle y contribue aussi?L'équipe de France est souvent le reflet de l'identité nationale à un moment donné, marqué durant longtemps par les défaites, d'ailleurs. Depuis la victoire lors de la Coupe du monde 1998, un autre rapport s'est créé entre les Français et leur sélection, qui est devenue "le" meilleur ambassadeur à l'international. Désormais, même ceux qui ne sont pas fans de foot se rangent derrière elle. Mais cela reste une relation d'amour-haine: les Français sont très exigeants et chaque décision de Didier Deschamps est discutée ou contastée.Pour cet Euro, nous sommes assez sereins. Le retour de Benzema véhicule l'idée qu'en faisant des efforts, on peut être pardonné de ses erreurs. C'est un message d'espoir, fédérateur. Mais si l'équipe de France est sortie au premier tour, les héros que l'on est en train de se construire peuvent vite devenir des parias. C'est un rapport d'amour-haine, oui.