Les Tchokwés s'imposent dans le sud du Congo

Le Congo que colonisera Léopold II dans les années 1880 prend forme tout au long du XIXe siècle. Le commerce d'ivoire et d'esclaves pénètre de plus en plus profondément dans le bassin du fleuve. Les armes vendues sur place bouleversent les rapports de force locaux et de nouveaux royaumes voient le jour, dont les Tchokwés.
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Le Congo que colonisera Léopold II dans les années 1880 prend forme tout au long du XIXe siècle. Le commerce d'ivoire et d'esclaves pénètre de plus en plus profondément dans le bassin du fleuve. Les armes vendues sur place bouleversent les rapports de force locaux et de nouveaux royaumes voient le jour, dont les Tchokwés.Au début du siècle, les Tchokwés étaient un simple peuple de chasseurs menant une existence nomade dans le Nord-Est de l'actuel Angola. A partir des années 1840, les Tchokwés vendent de plus en plus d'ivoire à des intermédiaires traitant à leur tour avec des sociétés portugaises basées sur la côte Atlantique. Récoltant en outre le caoutchouc dans la forêt, les Tchokwés échangent ces matières premières contre des fusils et de la poudre. En accroissant leur arsenal, ils déploieront la chasse aux éléphants tout en développant considérablement leur puissance militaire jusqu'à s'imposer comme une force incontournable.La surexploitation finit toutefois par épuiser les ressources de caoutchouc, les défenses d'éléphant se raréfiant simultanément. Les Tchokwés migrent alors vers le nord, longeant les cours du Kwango et du Kasaï à la recherche de nouveaux terrains de chasse et de forêts riches en caoutchouc. Ils atteindront ainsi le puissant royaume de Lunda, régnant depuis le XVIIIe siècle sur le sud des bassins du Kasaï et du Sankuru dans le Congo actuel. Au départ, la venue des Tchokwés est acceptée par les Lundas qui leur permettent de s'adonner à la cueillette et à la chasse moyennant la cession d'une partie de leur ivoire et de leur caoutchouc aux dirigeants locaux.Avec l'expansion commerciale qui fait gagner le peuple Tchokwé en richesse et en puissance, le rapport de force avec les Lundas tourne à son avantage. Cédant progressivement à ces derniers la chasse et la récolte, les caravaniers tchokwés transportent leurs produits vers la côte et en reviennent chaque fois avec plus d'armes et de munitions. En conséquence, le commerce d'hier est remplacé par des pillages et des demandes d'impôts : pourquoi payer des défenses d'éléphant ou du caoutchouc quand il suffit de s'en emparer par la force ? Les Lundas ne pouvant plus rivaliser avec les Tchokwés et leur arsenal, ceux-ci s'approprient une province après l'autre. Et dans un royaume de plus en plus morcelé, ils parviendront à museler toute opposition en attisant la concurrence interne entre les diffé-rentes factions lundas. Grâce à des alliances avec différents clans, ils se rendent maîtres de vastes parties du royaume lunda, jusqu'à la capitale Musumba.Dans le puissant royaume de Kazembe, situé dans l'ancienne province du Katanga, le siège du pouvoir était installé entre la rivière Lwapula et le lac Moero. Assujetti au royaume Lunda, le Kazembe versait au roi lunda une taxe annuelle sous forme de produits comme le sel et probablement aussi d'esclaves. Jusqu'aux années 1830, le Kazembe fournit également des esclaves, de l'ivoire et du cuivre aux comptoirs portugais implantés le long du Zambèze à partir de leur colonie du Mozambique, des commerçants bisas servant d'intermédiaires. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Kazembes devront faire face, comme les Lundas, à des concurrents étrangers.Vers 1830, les premiers marchands arabo-swahilis parviennent aux frontières du Kazembe. Ils viennent de très loin, leur territoire d'origine se trouvant à quelque mille trois cents kilomètres de là, sur la côte orientale de l'Afrique où la culture swahilie est née de la rencontre entre les Arabes et les tribus côtières de l'Est. Arrivant par petits groupes, les Swahilis achètent des esclaves et de l'ivoire aux chefs kazembes locaux. Ces produits sont acheminés vers le littoral par des caravanes qui en rapportent d'autres marchandises ainsi que des armes à feu. Leurs comptoirs se muant petit à petit en véritables places fortes, les Swahilis soumettent les chefs l'un après l'autre après avoir bénéficié de leur hospitalité. Développant ainsi leur pouvoir politique, les Swahilis domineront entre les années 1850 et 1860 des portions toujours plus vastes du royaume Kazembe.Les Swahilis ne sont pas les seuls à vouloir s'accaparer le Kazembe. Depuis la rive orientale du lac Tanganyika, les Nyamwezis se lancent eux aussi dans le négoce caravanier entre le Kazembe et la côte orientale. Acheteurs de cuivre et d'ivoire, ils sont initialement bien accueillis dans le royaume où ils importent de nouvelles marchandises.A l'instar des Swahilis, les Nyamwezis ne tardent pas à convertir leur supériorité militaire et commerciale en domination politique. M'siri, un ambitieux chef Nyamwezi, édifie son propre empire Garenganze couvrant des pans entiers du Kazembe plus des parties des terres lundas et lubas. A son apogée, le royaume de Garenganze s'étend du fleuve Lwalaba à la rivière Lwapula. M'siri n'a pas seulement acquis tous ces territoires par ses conquêtes mais il a su tirer parti de tensions internes dans les royaumes voisins en concluant des alliances avec des chefs tribaux soucieux de s'émanciper de leurs anciens monarques. Il place en outre habilement ses pions dès que surgissent des questions de succession.Le royaume de Garenganze a étendu son emprise grâce à l'ivoire vendu par M'siri en échange d'armes à feu et de munitions. Une fois armé, le nouveau souverain impose un tribut en ivoire à ses vassaux ou fait main basse sur les défenses de ses voisins. Le cuivre et les esclaves capturés lors de campagnes militaires constituent également d'importantes sources de revenus. Les caravanes de M'siri vont jusqu'à Zanzibar, sur la côte est swahilie, et jusqu'à Benguela sur la côte ouest portugaise. Un périple de plus de deux mille kilomètres aller-retour.Au nord, les Lubas ont mis en place un système de tributs et d'impôts extrêmement développé. Riches en ivoire et en cuivre, ils vendent ces denrées à des marchands étrangers, notamment swahilis et nyamwezis. Mais vers 1860, ces derniers emploieront leurs armes pour occuper de force plusieurs parties du royaume. Ayant perdu le contrôle des ressources de cuivre et d'ivoire, les Lubas n'ont plus de quoi s'équiper pour contrer la menace des Swahilis et de M'siri. L'ancien royaume s'effondre. Le roi perdant le soutien de ses vassaux et de ses sujets, les nouveaux conquérants se partagent son empire. M'siri prenant le sud, les Swahilis envahissent tout le bassin du Lwalaba jusqu'aux chutes Boyoma, au-delà desquelles coule l'imposant fleuve Congo.Tandis qu'une partie grandissante des royaumes lunda, luba et kazembe sont occupés par les Tchokwés, Nyamwezis et Swahilis, les premiers marchands soudanais font leur entrée au nord du Congo. A partir des années 1870, de petits groupes de négociants soudanais achètent de l'ivoire et des esclaves aux peuples Zandé, Abandia et Mangbetu qui règnent depuis le XIXe siècle sur le bassin de l'Uele. Des marchandises sont importées depuis Khartoum, coeur du commerce soudanais. Les armes sont les articles les plus demandés. La plupart des commerçants soudanais travaillent pour le puissant seigneur de guerre Zubeir Pacha, nommé gouverneur dans le sud du Soudan par le khédive d'Egypte. Après lui, son fils Soliman prendra le contrôle de la région et du commerce à longue distance.Dans le Nord du Congo, les Soudanais établissent leurs zéribas (camps fortifiés). Après s'être contentés d'acheter de l'ivoire et des esclaves aux chefs de tribus zandés, abandias et mangbetus, ils seront bientôt en nombre suffisant pour se procurer ces denrées convoitées par la force. Au fil du temps, les pillages feront place à un système de prélèvement de tributs. Lassés d'endurer les razzias successives des trafiquants soudanais, les chefs locaux se soumettent l'un après l'autre en troquant leur sécurité contre un quota annuel d'esclaves et d'ivoire. Cette stratégie s'avère parfois très profitable.Avec le soutien des Soudanais, certains chefs étendent leur emprise aux dépens de leurs rivaux. En divisant pour mieux régner, les Soudanais s'imposent facilement et asseyent leur domination sur tout le bassin de l'Uele au sud duquel seront lancées de plus en plus d'expéditions, jusqu'à frôler les terres des Swahilis dont le royaume se prolonge jusqu'aux chutes Boyoma.L'ouest du futur Congo indépendant de Léopold II - et Congo belge par la suite - connaît un destin moins tumultueux qu'au nord, au sud et à l'est du bassin fluvial. Les anciens royaumes y seront épargnés par les conquêtes des commerçants étrangers. Longtemps après son apogée, le séculaire royaume du Kongo conserve son emprise depuis la côte jusqu'à l'arrière-pays autour de l'estuaire du fleuve. Dans ces provinces, le roi ne règne pas sans partage. Le vrai pouvoir est aux mains de la noblesse locale. Mais en dépit des divisions politiques, le commerce n'y est pas moins florissant.La prospérité du royaume congolais reposant essentiellement sur la traite d'esclaves avec les marchés européens, cette source de revenus se tarira progressivement dès 1840, la flotte britannique longeant la côte Atlantique pour arrêter les navires négriers. En 1851, les ports du Brésil, destination finale de la plupart des esclaves du bassin congolais, ferment un à un. Mais le trafic négrier se poursuit encore dans les innombrables criques de l'estuaire du Congo. Boma - la future capitale coloniale de Léopold II - abrite notamment un important marché clandestin. La vente illégale d'êtres humains prospèrera encore pendant longtemps. Cuba, entre autres, continuera à importer des esclaves du Congo jusqu'en 1868. De leur côté, les Africains de la côte achètent eux-mêmes de plus en plus d'esclaves issus de l'intérieur. Le trafic s'affaiblit néanmoins, la demande d'ivoire et de caoutchouc grimpant parallèlement. Sur la côte Atlantique, Britanniques, Français, Néerlandais et Portugais échangent ces denrées contre leurs produits finis - fusils, balles et poudre en tête.Esclaves, ivoire et caoutchouc rejoignent l'Atlantique par deux routes principales. Les caravaniers zombos se fournissent notamment dans le bassin du Kwango, à des centaines de kilomètres de la côte, et y acheminent leurs marchandises via Mbanza-Kongo, capitale du royaume du Kongo. De leur côté, les Bobangis - un peuple de pêcheurs versé dans le commerce et la piraterie - transportent en pirogue sur le fleuve Congo des esclaves et de l'ivoire achetés ou volés au coeur du Kongo. Leur réseau s'étend des bassins de la Lulonga et la Mongala, au plus profond de la jungle congolaise, à Pool Malebo, à quatre cents kilomètres de la côte ouest.Dès 1850, le Congo entame une profonde métamorphose. Les commerçants s'enfoncent toujours plus loin à l'intérieur des terres pour se procurer de l'ivoire et des esclaves. Leurs armes à feu contribueront à substituer de nouveaux empires commerciaux aux anciens royaumes. Mais la plupart auront une vie bien éphémère : la France, le Royaume-Uni, le Portugal et le roi Léopold II se partageront bientôt les riches ressources de leur immense bassin fluvial.