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Il n'est plus question de propagation, de pic, de plateau. Mais de reflux, de recul, de mal en bonne voie d'éradication. Le fléau du nazisme qui a envahi et dévasté le continent européen est en passe d'être vaincu et, dès septembre 1944, les Belges commencent à goûter sans retenue à la levée d'un interminable confinement sous la botte hitlérienne. Ils s'embrassent, s'enlacent, retrouvent des proches parfois perdus de vue. Au diable la distanciation sociale imposée par l'occupant allemand. Les héros acclamés ne sont pas des blouses blanches mais des libérateurs tout de kaki vêtus. L'euphorie contagieuse masque mal une vraie angoisse. " La Libération est une période de bouillonnement confrontée à un gigantesque point d'interrogation : de quoi sera fait demain ? ", cadre l'historien Francis Balace (ULiège). Pour sûr, l'avenir immédiat passe par la relance d'une machine économique profondément grippée, par la réanimation d'une population à bout de souffle qui n'a pas que soif de liberté mais qui a faim et froid aussi. Ce ne sont pas des masques, des blouses, des tests de dépistage qui ont fait cruellement défaut durant quatre ans et demi de privations. C'est du beurre, du pain, de la viande, des oeufs, du charbon, que l'on réclame à cor et à cri une fois le retour à l'air libre. Plus de restaurants ouverts, pas de gaz, peu d'électricité, de nombreux téléphones coupés. " Le ravitaillement est plus mal assuré qu'il ne l'avait jamais été sous l'Occupation. Le mécontentement grandit. On se plaint du gouvernement... ", note l'avocat et homme politique Paul Struye dans son journal de guerre à la date du 18 octobre 1944. La sortie de crise exigera de l'ordre et de la méthode, de la patience aussi, alors que c'est " un sentiment écrasant de privation et de frustration " (1) qui menace d'emporter ceux appelés à reprendre les rênes du pays. Pas d'état de grâce, la presse s'emploie à maintenir la pression. " Le pays réclame surtout une chose : une autorité ferme. Il a soif d'être gouverné ", clame La Libre Belgique en octobre 1944. Sauf qu'en guise de gouvernement légal, la Belgique récupère une équipe ministérielle rentrée sans gloire de son exil londonien, à la légitimité bancale puisqu'elle repose sur une majorité parlementaire d'avant-guerre déconnectée de la nouvelle réalité politique. Et sa contribution aux côtés des Alliés à la victoire sur la calamité nazie n'entame en rien son impopularité. L'union nationale fait néanmoins la force. Le gouvernement Pierlot élargi (sociaux-chrétiens - socialistes - libéraux - communistes) trouve la ressource de frapper comme l'éclair pour parer à l'urgence financière. Une opération d'assainissement monétaire d'envergure, préparée dans le plus grand secret par une élite restreinte de bureaucrates et de spécialistes de la finance, est déclenchée dans un style quasi militaire par un arrêté-loi du 6 octobre 1944. Du jour au lendemain, c'est le blocage des avoirs, en billets ou en comptes bancaires. Des queues interminables se forment devant les banques et les bureaux de poste pour échanger jusqu'à 2 000 francs ses anciennes coupures en nouveaux billets de banque. D'un coup, la masse monétaire en circulation fond de près des deux tiers, les bénéfices de guerre sont écrémés, l'inflation galopante jugulée, la confiance restaurée. " Remède de cheval efficace ", commente Francis Balace. " Rare exemple d'un domaine de l'action gouvernementale qui se soit globalement déroulée comme prévu après la Libération ", estime l'historien et spécialiste de cette période, Martin Conway (université d'Oxford). L'opération Gutt, du nom du ministre des Finances à la manoeuvre, inspire le respect à l'étranger mais au pays, on a paniqué, on s'insurge, on hurle à la spoliation de l'épargne innocente. Hors manière forte, point de salut ? " Une telle opération ne serait plus possible, ni nécessaire, ni souhaitable ", assure l'économiste et membre de l'Académie de Belgique, Bruno Colmant. " L'Etat belge dispose aujourd'hui d'assez de liquidités auprès de l'épargnant belge par le biais des banques et des assurances. L'endettement public sera financé par la planche à billets actionnée par la Banque centrale européenne. " La tactique du fait accompli politique préparé en petit comité vient de faire ses preuves. Elle fait aussi merveille en accouchant, sous régime de pouvoirs spéciaux, d'une législation sociale riche en avancées. Assurance santé et invalidité, indemnités de chômage, retraites, allocations familiales, congés payés : le bond en avant à l'hiver 1944 est décisif. Le sens de l'intérêt collectif a guidé les pas des employeurs, des syndicats et de l'Etat. Par souci d'accorder aux travailleurs les premiers fruits de la Libération. Par volonté aussi de " faire barrage aux solutions de nature collectiviste ", prolonge Francis Balace. Ce n'est pas le nationalisme flamand, déconsidéré pour s'être acoquiné avec l'occupant, qui inquiète alors, mais la peur du rouge. Ainsi naît la sécu, un 28 décembre 1944, en pleine offensive allemande des Ardennes qui rappelle brutalement qu'il ne faut jamais baisser la garde trop vite : le virus rôdait toujours. Et c'est encore à coups de pouvoirs spéciaux qu'un gouvernement toujours d'union nationale affronte la priorité des priorités : le redressement du pays. En se passant donc de l'avis du Parlement, au nom de l'urgence et de l'absolue nécessité de subordonner tout à la discipline économique. " Tous au travail pour la reconstruction du pays et pour la grandeur de la Belgique ", décrète dans une allocution radiophonique, en mai 1945, le Premier ministre socialiste Achille Van Acker, chef de trois gouvernements entre février 1945 et juillet 1946. L'Etat à la rescousse, la puissance publique à la barre. Qui étend son emprise sur la bonne marche des affaires. Veille à la maximisation de la production, au contrôle des prix, des salaires, du rationnement. " On légifère sur tout, même la distribution du charbon s'opère sous le contrôle de l'armée ", indique Francis Balace. La boussole du moment, c'est l'économie à régulation étatique. Le cap, celui de l'austérité à offrir en partage aux Belges qui n'aspirent pourtant qu'à reprendre au plus vite une " vie normale " et à retrouver un niveau de vie souvent profondément dégradé. C'est dire si les appels officiels à retrousser ses manches et à se serrer les coudes passent assez mal. L'euphorie a été source de myopie, selon Martin Conway. " Les attentes irréalistes de septembre avaient très vite fait place à un sentiment plutôt abject de rancunes mutuelles, où chacun semblait tenir quelqu'un d'autre pour responsable de ses souffrances. " La classe politique en prend pour son grade. " Un fossé psychologique profond s'est creusé entre le gouvernement et la population, tous les partis politiques avaient l'impression d'aller à contre-courant du climat d'après-guerre ", observe l'historien. On se plaint, déjà, d'une pénurie d'hommes d'Etat. On réclame, déjà, " un esprit nouveau de gouvernement démocratique à la fois plus efficace et plus proche des volontés du peuple ". Alors, la riposte s'organise. S'instaure une culture de la " débrouille " où chacun ne cherche qu'à désavantager l'autre, tente d'échapper au contrôle de l'Etat, bafoue ou méconnaît ses lois, songe d'abord à son portefeuille et son estomac. Mais rien ne doit ni ne peut contrarier la sortie du coma de l'industrie. Pas même cette volonté des travailleurs d'être " écoutés avec respect et traités avec dignité " que note Martin Conway. Après tant de privations, l'humeur est revendicative, des bras se croisent spontanément pour des questions de salaire, d'impôt, de ravitaillement. Ceux qui sont en première ligne pour réparer la casse n'opèrent pas dans les hôpitaux mais sont mobilisés dans les mines et les usines. Et les charbonnages wallons débraient massivement au printemps 1945. Le Premier Achille Van Acker gronde à la radio : " Le pays est malade et doit être reconstruit. Il ne peut être question de grèves en ce moment. " L'acte est joint à la parole. Un arrêté-loi revient à interdire de facto toute grève pour trois mois, dans les secteurs jugés essentiels pour l'économie : production énergétique, boulangeries, transport. Scandale ? Non. Socialistes et communistes " mouillés " au gouvernement y consentent, les syndicats privilégient la reprise du travail, non les hausses salariales.C'est toujours l'état de guerre, il excuse la tentation autoritaire. Aujourd'hui, le président français Emmanuel Macron a dû bien peser le mot pour qualifier la crise sanitaire et pouvoir en tirer les conséquences qui s'imposeront le jour où ça va secouer dans l'Hexagone. Maintenir l'économie belge sous respirateur aux frais de l'Etat a ses limites. La population se lasse du contrôle tatillon de l'administration. Le trop lent déblocage des comptes en banque devient source de profond agacement. Au printemps 1946, on juge le temps venu de désintoxiquer une machine économique shootée aux subsides étatiques. Mais à doses savamment calculées. L'étau n'est que très progressivement desserré sur la liberté de vente et des prix des produits alimentaires. 1947, le patient est considéré comme rétabli au bout de trois ans de traitement. Sacrée prouesse, aucun pays d'Europe ne peut se vanter d'une remise sur pied aussi rapide. La Belgique réussit tellement bien sa sortie de crise qu'elle s'est épargnée un vrai bilan de santé. Grave erreur car sa forme insolente n'est qu'apparente. Dans son empressement à se requinquer, elle a privilégié le retour à la consommation et à la production et négligé d'investir dans l'innovation et la modernisation de son tissu industriel. Elle quitte les soins intensifs pour retourner sûre d'elle-même dans son monde d'avant-guerre. L'épidémie une fois derrière elle, se contentera-t-elle de réintégrer celui de l'avant-coronavirus ?