"C'est à nous et à personne d'autre qu'il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire pour couvrir le son des couteaux sur nos gorges." Avocat de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo dont la rédaction fut décimée le 7 janvier 2015, à Paris, par les terroristes Chérif et Saïd Kouachi, Richard Malka est engagé dans un combat qui ne se limite pas aux seules salles d'audience. Lutter contre l'obscurantisme passe avant tout par la lutte intellectuelle contre les penseurs qui arment les djihadistes, clame-t-il. Inlassablement, il martèle ce credo pour que, de Paris à Bruxelles, la raison triomphe des mauvaises passions. La publication de sa plaidoirie, dans sa version écrite exhaustive, sous le joli titre Le Droit d'emmerder Dieu (1) participe de cette démarche de militant des libertés.
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"C'est à nous et à personne d'autre qu'il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire pour couvrir le son des couteaux sur nos gorges." Avocat de l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo dont la rédaction fut décimée le 7 janvier 2015, à Paris, par les terroristes Chérif et Saïd Kouachi, Richard Malka est engagé dans un combat qui ne se limite pas aux seules salles d'audience. Lutter contre l'obscurantisme passe avant tout par la lutte intellectuelle contre les penseurs qui arment les djihadistes, clame-t-il. Inlassablement, il martèle ce credo pour que, de Paris à Bruxelles, la raison triomphe des mauvaises passions. La publication de sa plaidoirie, dans sa version écrite exhaustive, sous le joli titre Le Droit d'emmerder Dieu (1) participe de cette démarche de militant des libertés.Vous insistez sur la nécessité de prendre des risques pour rester libres d'être ce que nous voulons. Les évolutions récentes de la société facilitent-elles ou handicapent-elles cette prise de risque? Nous sommes malheureusement, sur le terrain de la liberté d'expression, dans un temps de régression. On a pensé, pendant très longtemps, que les avancées étaient acquises, en particulier sur la question du blasphème. La tradition était bien installée. Et puis, elle a été remise en cause par l'émergence d'un mouvement religieux conquérant, l'islam politique, l'islamisme. La gauche a été très gênée par cette évolution. Elle a abandonné la défense de la laïcité et la volonté de contenir la religion à une place réduite dans la sphère publique. On n'a pas vu venir ce changement à Charlie Hebdo. On faisait exactement les mêmes dessins sur l'islam que sur le christianisme, le judaïsme ou le bouddhisme. Cela n'avait jamais posé de vrais problèmes. Au contraire, on était encensés par la gauche. Et puis, tout à coup, le malaise est devenu palpable. La peur a gagné. Quand on décapite des gens, cela fait peur. Il faut se battre contre ces peurs parce que si on renonce, on nourrit nos adversaires. Certains se disent qu'en cédant sur le droit au blasphème, on pourrait avoir la paix. C'est, au contraire, le meilleur moyen de préparer les conflits de demain. Nos adversaires nous en demanderont toujours plus. L' abandon des libertés est l'odeur du sang des démocraties. Vous situez le basculement au moment de la capitulation de la gauche. Partagez-vous la dénonciation de l'islamo-gauchisme? Oui. Mais je n'utilise pas ce terme-là parce que la réalité est complexe. J'essaie d'être précis. Sur l'islamisme, il y a eu une gêne, voire une complaisance, de l'ensemble du monde politique, et plus particulièrement de la gauche. Elle n'est pas sortie de ce positionnement. Je pense que si elle a quasiment disparu aujourd'hui en France, c'est en particulier parce qu'elle ne dit rien sur ces sujets-là. Elle est prise en tenaille entre le discours de l'extrême droite qui a préempté ces thèmes et celui de l'extrême gauche qui est la caricature inverse. Donc, elle ne réinvente pas le discours de la liberté, de l'universalisme, de la laïcité, du maintien de la religion dans la sphère privée. Cela crée un vide qui provoque un déséquilibre démocratique. La gauche a-t-elle remplacé les classes ouvrières par les immigrés par clientélisme? C'est plus profond que cela et moins cynique. Le clientélisme a existé. Mais, finalement, pas tant que cela. Le problème est le logiciel idéologique. Une fois que la lutte des classes a été abandonnée, au moment de la chute du Mur de Berlin et de la disqualification du communisme, elle a été remplacée par la lutte des identités. Le rapport entre dominants et dominés ne s'établissait plus en termes de classes sociales, mais en termes identitaires. Cette substitution est formidablement dangereuse. On en arrive ainsi aujourd'hui à réintroduire la notion de race dans notre logiciel intellectuel. Cela ne peut aboutir qu'à des catastrophes. Vous rappelez le rôle des imams danois issus des Frères musulmans dans la montée de la réprobation de la publication des caricatures. Derrière un acte terroriste, y a-t-il toujours un appareil islamiste? Toujours. Des terroristes sans idéologie, cela n'existe pas. Ou alors, ce sont des psychopathes. La terreur est exercée au nom d'une idéologie, que ce soit le marxisme, le fascisme ou l'islamisme. La terreur trouve sa source dans les mots et les idées développés par des intellectuels. En l'occurrence, les Frères musulmans. Cela a d'ailleurs été expliqué au cours du procès par quelqu'un qui se présente comme repenti. Les Frères musulmans sont à la pointe sur ces questions des caricatures, de la liberté d'expression et de l'idéologie victimaire. Mais en l'occurrence, ce sont eux les blasphémateurs puisqu'ils ont introduit de fausses caricatures dans le dossier avec lequel ils ont fait le tour des capitales arabes pour embraser le monde. Le combat ne peut donc pas être que policier et judiciaire? C'est certain. Ni la justice ni la police ne résoudront le conflit actuel. Dans ma plaidoirie du procès des attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, je ne me suis pas intéressé aux accusés, mais aux idées. La question est de savoir qui arme les bras des terroristes. Il s'agit toujours de penseurs. La police et la justice ne résoudront pas ces questions, mais nous le pourrons. Les intellectuels, les artistes, les politiques, les journalistes... avec comme première vertu d'un être humain, le courage. Nous devons tous en faire preuve. Cela commence par exercer nos droits. A la liberté d'expression et y compris, si on le souhaite, le droit d'emmerder Dieu. Un droit joyeux. Vous écrivez que les religions ont structuré l'humanité en lui apportant une morale. Ont-elles eu et ont-elles encore une utilité? Oui, c'est indiscutable. Elles ont donné une morale, un code de conduite. Quand vous lisez les textes religieux, tout le génie humain s'y exprime. Mais moi, je les lis comme l'Iliade et l'Odyssée. Ce sont des contes. Ces textes sont importants. Mais à un moment, j'espère que l'homme prendra son élan. La religion, pour moi, est une méthode, un chemin pour, un jour, pouvoir se passer de Dieu. Se faire sa propre morale, sa propre éthique. C'est nietzschéen. Mais c'est le sens de l'évolution. Arriver à se passer d'une morale extérieure qui descendrait du ciel, dictée et interprétée par d'autres hommes - beaucoup plus que par des femmes, d'ailleurs - pour ne plus en avoir besoin... Vous comprenez le cheminement d'un jeune de Saint-Denis ou de Molenbeek pour devenir djihadiste et terroriste? Je vois bien le cheminement. Comprendre, le terme peut être ambigu... Il y a une responsabilité éducative et, d'abord, parentale. Si votre enfant évolue dans un écosystème où on lui répète qu'il est une victime, vous le rendrez malheureux, amer, aigri, violent, haineux, coléreux, et fou. Capable de commettre les pires horreurs. L' idéologie victimaire est un poison. C'est à la source d'à peu près tous les génocides. Si vous dites à quelqu'un qu'il est humilié - par exemple, les Allemands entre les deux guerres - à un moment, il prend les armes et il se venge. Il faut faire très attention à ne pas exploiter et instrumentaliser ce sentiment que chaque être humain peut avoir, à l'intérieur de soi, de ne pas être traité à sa juste valeur. C'est jouer avec le feu. La victimisation qui mène à la radicalisation est une drogue dure. C'est du crack. Le passage à la radicalisation s'effectue parfois en quelques semaines. Les parents ne reconnaissent plus leur enfant. Or, une fois que votre cerveau est configuré, c'est trop tard. Car on ne sait pas comment déradicaliser quelqu'un. On n'a pas trouvé le remède. A propos de l'instrumentalisation du sentiment victimaire, la tournure prise par la campagne présidentielle en France n'est-elle pas inquiétante? Bien sûr. Les extrêmes sont des alliés objectifs. Cela crée... Je ne sais pas comment l'appeler. Extrémisme, populisme, fascisme, racisme? En tout cas, quelque chose de pas très joli. Mais c'est un phénomène qui survient quand les modérés désertent. Cela crée du vide. Et le vide crée des monstres. La situation en France est paradoxale avec un président de la république qui rentrera en campagne le plus tard possible, une droite qui a mis cinq ans pour trouver un candidat et qui ne l'a toujours pas, et une gauche réduite à l'état de confettis faute de penser le monde tel qu'il est. Vous avez donc une autoroute pour ceux qui arrivent avec leurs gros sabots en exploitant le malaise d'une partie de la population pour en créer davantage. Mais les fautifs sont ceux qui désertent. Vous rendez hommage au nouveau recteur de la mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, qui reconnaît que le droit à la caricature est une composante de la liberté d'expression en France. Une prise de conscience s'opère-t-elle au sein de la communauté musulmane? Mon plus grand espoir, c'est la communauté musulmane de France. Je vois ses membres à mes côtés, en première ligne, pour défendre la laïcité, l'universalisme parce qu'ils en ont bénéficié et parce qu'ils ont été acquis à ces valeurs républicaines. La situation est dure pour eux. Plus difficile que pour moi. Mais ils prouvent que l'intégration s'opère malgré les difficultés. L'idée merveilleuse et géniale de la révolution française et des Lumières qu'est l'universalisme est un rêve que l'on soit d'origine chrétienne, protestante, juive ou musulmane. Si naît, en France, cet universalisme qui aura intégré les musulmans, alors peut-être que l'on pourra à nouveau changer le monde. Charlie Hebdo représente une Idée, avec un grand i, écrivez-vous. Quelle est-elle? L'indomptable liberté humaine et l'idée du rire, qui remonte à Aristote. Le rire est l'ennemi des fanatismes et l'arme des pacifiques. Cette "arme" est-elle assez soutenue? Il devient compliqué d'être humoriste. Il faut choisir ses sujets et ses mots. Franchement, je n'aimerais pas faire ce métier aujourd'hui. Je plains les humoristes. Beaucoup tombent sous le feu des réseaux sociaux. Cela devient dangereux. Vous êtes aussi l'avocat de Mila, cette jeune fille menacée pour avoir critiqué l'islam sur les réseaux sociaux. Quel jugement portez-vous sur ceux-ci? C'est un instrument. Il faut voir, derrière, la façon dont les hommes les utilisent. Mais il est sûr qu'un instrument non régulé peut devenir une arme de destruction massive. C'est le cas. L' oeuvre de régulation commence. Elle est compliquée. Elle se heurte aux Gafam, des sociétés qui ne reconnaissent pas nos droits. Dans l'intervalle, cela fait beaucoup de dégâts: des menaces de mort, du lynchage, de la décrédibilisation du métier de journaliste, du conspirationnisme, du complotisme... Les réseaux sociaux sont un véhicule de fausses informations et de haines. Mais ils peuvent aussi être un outil d'information, de communications et d'échanges. Tant qu'ils ne seront pas régulés, il est certain que les dangers l'emporteront sur les bienfaits. Je plaide pour que les réseaux sociaux aient, comme n'importe quel média, un directeur de publication responsable de ce qui est diffusé dans chaque pays. C'est aussi simple que cela. En théorie, ce ne serait donc pas si compliqué à mettre en place? Non, mais on n'y est pas encore arrivé. L' Allemagne essaie. La France aussi. Les Gafam ont atteint un tel niveau de puissance qu'il est devenu de plus en plus compliqué de leur appliquer les lois communes. Jamais des sociétés n'ont eu un tel pouvoir dans l'histoire de l'humanité. Le géant pétrolier Esso était à des années-lumière de la puissance de Google ou de Facebook aujourd'hui. Des milliards de personnes s'informent à travers elles. Leurs dirigeants peuvent savoir absolument tout de nous s'ils en ont envie. Le danger existe à l'échelle mondiale. Le travail de régulation doit donc s'accélérer. Il ne peut se faire, de notre côté, qu'à un échelon européen. La laïcité à la française est-elle le système le plus approprié pour nourrir et permettre l'"indomptable liberté humaine"? Je n'ai pas la vérité révélée. Pourquoi sommes-nous si attachés à la laïcité en France? D'abord parce que, historiquement, c'est elle qui a mis fin aux guerres de religion et à la volonté de la religion de tout régenter dans la vie des êtres humains. On y tient aussi parce que c'est un outil généreux qui permet de donner ses chances à tous. Elle considère ce qui rassemble et pas ce qui différencie. Elle ne regarde pas les différences de couleur, de religion, de genre... La laïcité, c'est cela: se concentrer sur notre égale condition humaine. Elle m'a permis de m'élever, moi qui viens d'un milieu très populaire, sans aucun réseau, avec une autre culture, avec une religion qui n'est pas la religion majoritaire... La laïcité est une chance accordée à chacun au regard de ses mérites et pas au regard de ses spécificités. Elle crée aussi un espace de liberté, débarrassé des dogmes religieux. C'est ce qui a permis l'octroi du droit à l'avortement. Elle ne résout pas tous les problèmes. Mais elle pose les jalons pour aller dans ce sens-là. Ce qui n'est pas le cas des religions, en tout cas laissées aux mains des intégristes. Elle consacre la supériorité des lois républicaines sur les lois religieuses et crée un espace public où ce principe s'applique et pas les lois religieuses de chacun. J'ai l'espoir que nous soyons au début de la grande aventure de la laïcité. Que peuvent apporter les procès comme celui des attentats contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher et celui des attaques des terrasses et du Bataclan, à Paris? Pour les victimes, ils ont un rôle cathartique. Pour la société, il est important de montrer que les démocraties, elles, accordent des droits aux accusés. Les procès créent des débats, des piqûres de rappel. Mais encore une fois, ce n'est pas cela qui changera les choses. On a besoin d'un combat idéologique, intellectuel, qui se transformera en combat politique et qui se diffusera ensuite dans la société. On voit un appétit de politique dans la société. Le phénomène Zemmour dit cela. On a envie de récits. Lui en propose un, certes très mauvais. Mais il a le mérite d'exister. Aux autres de se réarmer, d'inventer, de se réinventer... Qu'est-ce qui vous fait vivre? L' espoir de vous convaincre. L' espoir de participer à quelque chose de plus grand que moi. Ce n'est pas parce qu'on ne croit pas qu'on est dénué de spiritualité. Et de besoin de transcendance. On la met ailleurs. Je la mets dans l'espoir de voir l'humanité évoluer en donnant plus de place à la raison qu'aux mauvaises passions.