Des versants dorés par le soleil où sont suspendues des vignes. Une route plate et sinueuse. De petits villages proprets. C'est une campagne au milieu de nulle part. Ou plutôt, exactement entre la Belgique et les Pays-Bas, entre Tongres et Maastricht, pile sur la frontière. Un endroit calme où rien ne semble jamais se passer. Et pourtant, sous les pieds des habitants, 39 mètres plus bas sous la marne, serpentent huit kilomètres de couloirs et de tunnels. Une véritable ville souterraine où 300 militaires, officiers et fonctionnaires, belges et néerlandais, mais aussi allemands, britanniques et américains, ont travaillé, vécu, veillé, jour et nuit, pendant la guerre froide, de 1954 à 1992.
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Des versants dorés par le soleil où sont suspendues des vignes. Une route plate et sinueuse. De petits villages proprets. C'est une campagne au milieu de nulle part. Ou plutôt, exactement entre la Belgique et les Pays-Bas, entre Tongres et Maastricht, pile sur la frontière. Un endroit calme où rien ne semble jamais se passer. Et pourtant, sous les pieds des habitants, 39 mètres plus bas sous la marne, serpentent huit kilomètres de couloirs et de tunnels. Une véritable ville souterraine où 300 militaires, officiers et fonctionnaires, belges et néerlandais, mais aussi allemands, britanniques et américains, ont travaillé, vécu, veillé, jour et nuit, pendant la guerre froide, de 1954 à 1992. L'entrée de cet ancien quartier général de l'Otan (1) se situe à quelques kilomètres de la chaussée, près du château de Cannerberg. Derrière un haut grillage, une lourde porte beige se fond dans la roche, surplombée d'une massive caméra rectangulaire et d'un poste de surveillance. A l'intérieur de cette ancienne carrière exploitée dès le xviiie siècle, il fait froid et humide. Tout est beige ou vert pâle, métallique, rocheux. Ce sont les Allemands qui avaient aménagé ce dédale pour y assembler leurs missiles V1 (raccourci pour " arme de représailles 1 ") durant la Seconde Guerre mondiale. Avant que, dix ans plus tard, l'Organisation du Traité de l'Atlantique nord y installe son quartier général clandestin, appelé Joint Opérations Centre (JOC), lorsque les tensions montèrent entre les blocs Ouest et Est, entre l'Otan et le groupe des forces soviétiques. Le jour même de leur entrée en fonction, les hommes ignoraient souvent ce pour quoi ils avaient été convoqués et ce qui se cachait derrière le lourd portail où on leur avait donné rendez-vous. Entré dans la base en 1974, Arthur Willems a dû signer un formulaire de confidentialité : " Cette signature valait pour vingt ans. " A 22 ans, tout juste marié, originaire de Groningue (nord), formé à Nimègue (est) puis Arnhem comme télexiste et habitant près de Maastricht, il avait été sélectionné comme soldat. Selon quels critères ? Il l'ignore. A la maison, il ne peut rien raconter de son travail, ni de sa mission. Il doit rester vigilant, noter les plaques d'immatriculation des véhicules suspects, surtout s'ils viennent des pays soviétiques. " Nous ne pouvions pas non plus aller en vacances dans les pays du bloc de l'Est, raconte Arthur, moustache foisonnante et crinière argentée. C'était interdit parce que nos supérieurs avaient peur qu'on nous soutire des informations. " Qu'ils soient kidnappés ou torturés. Le secret sera ainsi gardé pendant des années. Jusqu'à la parution d'un article en 1980 dans le magazine Vox, " décrivant et localisant, photos à l'appui, un centre souterrain de commandement opérationnel installé en territoire néerlandais, explique Jean-Michel Dumont, auteur de l'article " Information militaire et information des militaires : la situation belge " dans le Courrier hebdomadaire du Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques) . Ce qui a provoqué des réactions en cascade. De la commune, d'abord, qui " ignorait la présence d'un tel complexe sur son territoire ". De la Province de Limbourg ensuite. Du Parlement néerlandais enfin. Tous ignorant la situation. Alors que chaque jour, des centaines d'hommes, soldats, officiers ou civils en charge de l'administration franchissaient le mur de roche, saluaient le vigile à leur gauche et pénétraient dans cette base de 67 500 mètres carrés à travers un tourniquet de barreaux blancs. Au-dessus de leur tête, une rose des vents, symbole du JOC, est accompagnée d'une faux, représentant la composante terre du groupe de l'armée du nord, et de l'aigle doré surmontant une couronne frappée par la foudre, sceau de la seconde force aérienne tactique alliée. " Ce quartier général doit coordonner les opérations dans la moitié nord de l'Allemagne de l'Ouest, depuis Bonn jusqu'à la frontière danoise, précise Jos Notermans, bénévole de l'Association paysage limbourgeois (Stichting Het Limburgs Landschap), aujourd'hui en charge de la base. Cette zone était tenue à l'oeil de manière permanente. " L'objectif de la mission était " d'empêcher la guerre, commente Arthur. Il y avait continuellement des petits jeux entre l'Est et l'Ouest auxquels nous devions réagir. Si on ne l'avait pas fait, le camp adverse aurait découvert nos points faibles. " Le long de la frontière virtuelle entre les deux blocs était positionné " tout un bouclier de stations radars, qui détectaient s'il n'y avait pas d'attaque dirigée vers nous " et de " batteries antiaériennes avec des roquettes pour abattre les avions en plein vol ", explique Jos, médecin du travail de profession. Et lors des exercices, qui pouvaient rassembler jusqu'à 1 000 hommes, " on jouait à la guerre ". Au fond, à l'Ouest comme à l'Est, on bandait ses muscles... se préparant au pire. " On avait peur des Russes, se souvient l'ancien télexiste. J'avais 22 ans, je n'étais pas trop tracassé par tout ça, je veillais juste à ce que tout se passe bien. " Celui qui s'est reconverti en chauffeur pour personnes handicapées faisait partie de la " minorité de simples militaires. La plupart était des sous-officiers, officiers ou officiers supérieurs. Nous devions collaborer, nous avions besoin les uns des autres, c'était un peu spécial, mais c'était une ambiance très chouette. " Lampe de gaz sifflante à la main, Arthur et Jos sillonnent les rues de la ville souterraine endormie, plongée dans l'obscurité. Mainstreet se ramifie en Alphastreet, Bravostreet, Charliestreet suivant l'alphabet militaire. Vers les 400 bureaux, 51 toilettes et 27 douches. Vers le centre médical, la cuisine et la cantine, le salon de coiffure. Vers les salles d'alimentation en énergie avec leurs trois centrales électriques et leurs neuf réservoirs de 21 000 litres de diesel. De petits espaces creusés dans la roche, faits de quatre parois, sans une fenêtre. " En hiver, ce peut être très ennuyeux. Les travailleurs rentraient dans le noir à 8 h 30, sortaient à 17 h 30 dans le noir et ne voyaient donc pas la lueur du jour de toute la semaine ", remarque Jos, d'une voix amplifiée par l'écho. " Certains avaient du mal, moi, ça allait ", sourit paisiblement Arthur. Les bureaux défilent, les uns après les autres, vidés de tout contenu après l'assainissement des lieux en 1992. De l'amiante avait alors été retrouvée sur place, utilisée comme isolant dans les conduites d'aération à la suite d'un incendie dans les cuisines à la fin des années 1960. Et une commission parlementaire néerlandaise avait choisi de fermer la base et de prendre en charge les soins de santé du personnel néerlandais. Dans le centre de télex toutefois, il reste un petit bureau métallique sur lequel repose cette drôle de machine à écrire, ancien système de communication entre le télégraphe et le fax. A 66 ans, Arthur se souvient de cette pièce grouillante, remplie de téléscripteurs bruyants où il travaillait avec des bouchons d'oreille et enchaînait deux journées puis deux nuits de huit avant quatre jours de repos. " On lisait généralement la première partie du message et on savait à qui on devait le transmettre. Et on n'avait pas plus de temps, parce que le message suivant arrivait. Nous recevions de tout, du simple message de service et de la météo aux top secret et confidential, concernant les déplacements de troupes ou quand un avion ne répondait plus. " Chacun de ces messages codés était ensuite détruit à la déchiqueteuse dans la shredding room, en B14 (Bravostreet n°14). Le soldat faisait son travail, selon ses horaires, mangeait un bout à la cantine, rentrait à la maison. Car, contrairement aux autres qui logeaient à la caserne Ambiorix de Tongres (fermée depuis quelques années), Arthur avait la chance d'habiter à côté et de pouvoir rentrer chez lui chaque soir. De temps en temps, il passait au Mushroom Club, le café souterrain ouvert à tous les rangs. Les hommes venaient y boire une petite bière tax free, pendant leur pause : " C'était souvent bondé le midi ", glisse Arthur. Ce qui serait inimaginable aujourd'hui, souligne Jos. Le bar est toujours dressé, de même que dans la pièce d'à côté réservée aux officiers, le Flintstones' Club, le club des silex, clin d'oeil à ces pierres taillées dans la marne qui compose les tunnels. Des peintures des personnages du dessin animé décorent toujours les murs. Plus loin, après un ultime contrôle devant une sentinelle, seuls les officiers avaient accès à la restrictive area. Nous voilà au coeur du quartier général, dans l'operation room. Une longue salle aux allures d'arène romaine, surplombée d'un balcon et d'une immense carte de l'Europe quadrillée de lumière bleue sur laquelle les gradés suivaient le cours des opérations, indiquaient les positions des effectifs et visualisaient les différentes bases des alliés, comme Kleine Brogel et Florennes. Une lampe à gaz s'éteint. Il est temps de remonter à la surface, de retourner vers la lumière. Dans la pièce du gardien, juste avant de sortir, Jos et Arthur pointent une inscription : " 23/12/92, sluiting, 16.00 hrs. " La fermeture officielle de la base qui, après la chute du mur de Berlin trois ans plus tôt et le réchauffement progressif des relations entre les deux blocs, avait quelque peu perdu de son utilité. Mais bien sûr, il existe encore des quartiers généraux de l'Otan à travers l'Europe, à Brunssum aux Pays-Bas et Shape, le grand quartier général des puissances alliées en Europe, à Mons pour les plus proches. Ceux-là, rappelle Arthur, sont encore bien nécessaires : " On est toujours sur écoute ! " Et, alors que l'Otan vient de mener, en Norvège, sa plus grande opération militaire depuis la fin de la guerre froide et que Moscou a accru ses capacités militaires dans l'Arctique, Jos s'interroge : " A quel point cet endroit est-il d'actualité ? " Par Sophie Mignon.