Le contexte
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Sheila Sitalsing est née il y a cinquante-deux ans à Paramaribo, au Surinam, une ancienne colonie néerlandaise nichée en Amérique du Sud. Elle s'est posée aux Pays-Bas après des études d'économie à Amsterdam et à Rotterdam. Elle est aujourd'hui chroniqueuse au quotidien De Volkskrant. Et un de ses propos a été remarqué pendant la campagne pour les élections législatives du 17 mars (1). "Je ne sais pas si on peut attribuer la faute directement à Mark Rutte. Mais l'individualisme a grimpé en flèche aux Pays-Bas au cours des dix dernières années. L'idée de collectivité a disparu. Les liens de la société sont en miettes." La décennie en question est effectivement celle du Premier ministre libéral issu du Parti populaire pour la liberté et la démocratie (VVD): entre 2010 et 2012, Mark Rutte a été en coalition avec l'Appel chrétien-démocrate (CDA), les cinq années suivantes, il s'est allié aux socialistes du Parti du travail (PvdA), et de 2017 à 2021, il a dirigé une large union entre le VVD, le CDA, les sociaux-libéraux de gauche de D66 et les conservateurs de l'Union chrétienne (CU). Cette longévité fait-elle de lui le responsable de tous les replis que les Pays-Bas, jadis vitrine de la tolérance européenne, ont semblé opérer ces dernières années? "Le diagnostic est correct. Mais il remonte au-delà de la décennie écoulée, analyse le professeur en science politique de l'ULB Pascal Delwit. La nation hollandaise telle qu'elle se donnait à voir au début du XXIe siècle était effectivement une société confiante en elle-même, ce qui a souvent été le cas aux Pays-Bas. Cette assurance se traduisait notamment dans le football à travers une personnalité emblématique comme Johan Cruyff et l'équipe nationale. Cette société était aussi considérée comme très tolérante, très ouverte sur des nouvelles problématiques, le féminisme, la consommation des drogues douces... Depuis une quinzaine ou une vingtaine d'années, elle connaît un mouvement à la fois de fermeture sur elle-même et de considération moindre à l'égard des liens primaires ou secondaires qui la tissent. Dans une certaine mesure, l'arrivée au pouvoir de Mark Rutte a traduit un mouvement en cours. Et il l'a lui-même renforcé à l'intérieur et à l'extérieur. Il a été beaucoup critiqué pour son attitude sur le plan de relance européen et sur la question de la répartition des réfugiés au sein de l'Union européenne. C'est un des leaders des pays dits frugaux. Résultat: les Pays-Bas sont perçus comme très égoïstes à l'étranger et la société hollandaise apparaît aussi très repliée sur elle-même en interne." Les émeutes qui ont embrasé pendant quelques jours les quartiers de certaines villes après l'imposition d'un couvre-feu le 23 janvier dernier pour cause de lutte contre la Covid-19 ont semblé refléter cette Hollande plus individualiste et moins solidaire. L'analyse est néanmoins incertaine tant des forces diverses ont pu exploiter la conjoncture, milieux d'extrême droite et de la gauche radicale ou hooligans motivés par des considérations moins politiques. Cette multiplicité des causes et des acteurs s'exprime aussi et surtout dans le champ politique. Trente-sept formations politiques se présenteront aux suffrages des électeurs le 17 mars, un record depuis 1992. Elles ne sont cependant qu'une douzaine à réellement briguer des sièges à la Chambre des Etats généraux (150 membres) et à ambitionner une participation au gouvernement. Malgré cet élargissement de l'offre politique, l'élection s'annonce encore dominée, comme lors du précédent exercice en 2017, par la confrontation binaire entre le VVD et l'extrême droite du PVV, le Parti de la liberté. "Le scrutin législatif constitue un moment important pour le dirigeant du PVV, Geert Wilders, affaibli par son opposition systématique à la gestion de la pandémie par le gouvernement sortant dont les Néerlandais s'estiment majoritairement satisfaits", observe Corinne Deloy, chargée d'études à Sciences Po Paris dans une étude pour la Fondation Schuman. Du coup, le PVV semble s'être recentré sur ces fondamentaux, sortie des Pays-Bas de l'Union européenne, fermeture des frontières aux migrants de pays musulmans... et avoir accentué, crise oblige, ses accents sociaux, en prônant une hausse du salaire minimum, des aides au logement, des allocations aux personnages âgées et une baisse de l'âge du départ à la retraite. Ce flot de promesses ne sera sans doute pas suffisant pour renverser les "équilibres" du jeu politique néerlandais. Les sondages prédisent certes une progression de l'extrême droite du PVV, qui passerait de 20 à 22 sièges. Mais le bénéficie serait plus important encore pour le VVD, auquel seraient promis 38 sièges pour 33 en 2017. Toujours selon les études d'opinion, les principaux "perdants" du scrutin seraient, au sein du gouvernement, D66 (- 4 élus), et en dehors, l'extrême gauche du Parti socialiste (- 4) et la Gauche verte (- 3). C'est pourtant vers cette dernière que l'on prête à Mark Rutte de se tourner pour former son futur gouvernement dans une coalition à trois ou à quatre qui intégrerait le parti du charismatique Jesse Klaver. Dans cette hypothèse, le leader libéral dirigerait les destinées des Pays-Bas, sauf accroc, jusqu'en 2025. Comment expliquer cette longévité? A l'inverse du PvdA laminé en 2017 après sa participation au gouvernement libéral-socialiste, "le VVD a su conserver un socle électoral de droite libérale autour des 20%. Pour le scrutin du 17 mars, il importera de voir s'il se situe plutôt autour des 20% ou dans la fourchette des 25 à 30%, souligne Pascal Delwit. En toute hypothèse, cela signifie tout de même que 70 à 75% de l'électorat ne votera pas pour lui. Certes, une partie de la population soutient cette politique de défense externe des intérêts des Pays-Bas. Mais une autre se sent clairement abandonnée à son sort. En réalité, on est face à deux Pays-Bas." (1) En raison de la crise sanitaire, elles se dérouleront exceptionnellement sur trois jours à partir du 15 mars.