Le samedi 20 novembre au petit matin, à Rotterdam, la grande ville portuaire des Pays-Bas, des passants circulent entre les vélos brûlés, l'air dépité. Des débris de verre crissent sous leurs pas et un silence de mort règne. Les visages vont de l'étonnement à la colère. Si beaucoup de Néerlandais sont révoltés par l'introduction d'un pass vaccinal à la place du pass sanitaire (obligation d'être vacciné ou récemment remis du coronavirus pour accéder aux restaurants et endroits culturels), les émeutes qui ont frappé le pays les 19, 20 et 21 novembre tranchent avec les manifestations paisibles auxquelles est habitué ce peuple libéral.
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Le samedi 20 novembre au petit matin, à Rotterdam, la grande ville portuaire des Pays-Bas, des passants circulent entre les vélos brûlés, l'air dépité. Des débris de verre crissent sous leurs pas et un silence de mort règne. Les visages vont de l'étonnement à la colère. Si beaucoup de Néerlandais sont révoltés par l'introduction d'un pass vaccinal à la place du pass sanitaire (obligation d'être vacciné ou récemment remis du coronavirus pour accéder aux restaurants et endroits culturels), les émeutes qui ont frappé le pays les 19, 20 et 21 novembre tranchent avec les manifestations paisibles auxquelles est habitué ce peuple libéral. Le pays a connu une vague de violence similaire à celle de janvier 2021. Dans de nombreuses villes néerlandaises, des affrontements, des incendies ont émaillé les rassemblements en opposition aux mesures sanitaires. Pour Hilde, une Amstellodamoise de 39 ans, la situation est "totalement absurde". Elle aussi est fatiguée des restrictions, mais ce n'est pas pour autant qu'elle se joindrait aux émeutiers. "J'ai créé un groupe de gym illégal lors du premier confinement et c'est tout. Mais les nouvelles mesures nous tombent dessus de nulle part." Et les Néerlandais semblent fatigués d'écouter le gouvernement. Pourtant, le nombre croissant d'infections aux Pays-Bas est préoccupant, selon le professeur en microbiologie Heiman Wertheim: "Nous devrons prendre des décisions dures. Si les personnes ne font pas plus attention et ne respectent pas les mesures, il y aura une hausse continue des cas et des admissions dans les hôpitaux." Mi-novembre, on comptabilisait 110 558 infections, un chiffre record depuis le début de la pandémie. A la date du 22 novembre, 466 patients étaient en soins intensifs à cause du coronavirus, du jamais-vu depuis juin. Des données étonnantes alors que la couverture vaccinale est élevée (84,7% des Néerlandais sont totalement vaccinés). Mais pour le médecin, "les vaccinés peuvent transmettre le virus, c'est un problème pour les personnes à risque." A cause de la montée des cas, une seule solution s'offrait au Parlement néerlandais: prendre de nouvelles mesures. Le 12 novembre, le Premier ministre sortant, Mark Rutte, annonçait un confinement à la néerlandaise: un peu de liberté mais pas trop. Les restrictions jusqu'à début décembre consistent à fermer les bars, restaurants et commerces à 20 heures (les magasins non essentiels à 18 heures), à interdire l'accès aux événements sportifs et à limiter les rencontres à la maison à quatre personnes. Après la suggestion du gouvernement de débattre du pass vaccinal quelques jours plus tard, les protestations ont pris une autre tournure. A Rotterdam, ce fut d'une violence inouïe. Quelques centaines de personnes ont brûlé des voitures et des vélos, et lancé des feux d'artifice en direction de la police. Des dizaines de policiers ont été blessés, et trois émeutiers ont été transportés à l'hôpital à la suite de blessures par balle. Les troubles se sont poursuivis les nuits suivantes à La Haye, Urk, Bunschoten, Stein, Roermond, Groningen et Enschede. Une violence née de la frustration, estime Ron van Wonderen, chercheur à l'institut Verwey-Jonker, spécialiste des questions de stabilité sociale et de radicalisation. En janvier, le pays avait déjà connu des soubresauts après l'entrée en vigueur d'un couvre-feu, le premier depuis la Seconde Guerre mondiale. Ces émeutes avaient été considérées comme les plus violentes depuis septante ans. La question se pose, comme quelques mois auparavant, sur les motivations réelles des "casseurs", comme les appellent les forces de l'ordre, qui ont opéré le week-end dernier. Pour Ron van Wonderen, "il y a deux théories sur ce sujet. La première y voit les agissements d'une jeunesse désoeuvrée. La deuxième considère que le sujet de la pandémie est devenu une question émotionnelle, d'identité: vous êtes pour ou contre les mesures. Et cela explique le caractère irrationnel des réactions." Des émeutes provoquées par une jeunesse déboussolée, donc? "Il y a aussi les hooligans. Ce sont eux qui ont commencé les manifestations violentes du vendredi 19 au soir à Rotterdam. Certains jeunes n'ont fait que suivre l'appel à la violence sur les réseaux." Les hooligans seraient ainsi à l'origine des heurts des derniers soirs. "La plupart sont vaccinés, affirme Ron van Wonderen. Ils ne comprennent pas pourquoi les stades ont à nouveau fermé ; ils ne peuvent plus aller au bar le soir, alors ils se rendent aux manifestations." Reste la question politique. En janvier, de nombreux appels au vandalisme avaient été lancés par la jeunesse d'extrême droite, qui était venue gonfler les rangs des émeutiers. Même si Thierry Baudet, chef du parti FvD (Forum voor Democratie) affiche fièrement sur sa page Twitter le slogan "Quoi que vous fassiez, ne vous faites pas vacciner", l'extrême droite aurait été absente des manifestations des derniers jours. La longue attente d'un gouvernement de pleine fonction depuis les élections parlementaires du 17 mars ne serait pas un problème non plus, même si pour la première fois depuis mars 2020, 57% de la population ont perdu confiance dans les directives gouvernementales, selon un sondage d'I&O Research. Pour Ron van Wonderen, ces émeutes "n'ont rien de politique". Le Premier ministre Mark Rutte a abondé dans ce sens lors d'une interview le 22 novembre: "C'est de la violence pure, cela n'a rien à voir avec les manifestations." Or, cette "violence pure" pourrait bien perdurer, estime le spécialiste: "La jeunesse est à la recherche de sensations. Et si la police est bien préparée pour des violences d'une grande ampleur, je pense qu'il y aura des émeutes à plus petite échelle qui continueront un peu partout dans le pays."