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Largement oubliées sont les structures internationales pourtant si vantées dans les discours théoriques : l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies. Le centre a livré des évaluations régulières sur le coronavirus, frappantes. Le 9 janvier, il indique que le risque de transmission dans l'Union (UE) est faible mais pas inexistant. Dès le 24 janvier, le périodique médical "Lancet" souligne la menace globale, au vu de l'expansion numérique et géographique des cas. Le 26 janvier, le centre européen change de ton. L'impact potentiel est fort, la diffusion extérieure probable, et le risque de transmission secondaire très haut sans mesures de prévention et de contrôle adéquates. Le 30 janvier, l'OMS déclare le coronavirus une urgence mondiale (malgré la pression chinoise, que tout le monde connaît). A ce moment, 60 millions de personnes ont été placées en lockdown en Chine.Or, six semaines après, on se balade encore librement à Bruxelles, la distanciation physique n'est toujours pas imposée, et il n'y a pas de restriction sur la vente des masques. Même chose dans la plupart des villes européennes, comme si la pandémie n'existait pas. Cette inertie incroyable, spécialement après le premier choc en Italie, a provoqué un séisme aux conséquences énormes. Après les mensonges chinois, la flemmardise européenne constitue le deuxième vecteur de la pandémie (en attendant le crétinisme américain de la Maison-Blanche). La présidente de la Commission européenne, Mme von der Leyen, l'a d'ailleurs reconnu, à son crédit.Pourtant, les avertissements ont continué. Le 8 février, cinq nouveaux cas sont confirmés en France. Malgré cela, les personnes rentrant de Chine sont surveillées mais pas confinées. Le 12 février, les cas se multiplient en Corée du Sud. Là, en revanche, dans un délai d'une semaine, le gouvernement aura défini sa stratégie et organisé la production de matériel manquant avec les entreprises. Le 14 février, le centre européen ajoute qu'il existe un haut risque de transmission pour les personnes voyageant dans les zones d'Asie contaminées. Le 23 février, il avertit que la multiplication en Europe de zones locales d'infection comme en Italie constitue un risque modéré à haut.Le 24 février, au vu de l'explosion des cas en Italie, la ministre belge fédérale de la Santé déclare : "On est prêts pour tout, mais pour le moment il n'y a rien qui se passe dans notre pays". Selon son cabinet, "nous sommes très stricts et testons dès la moindre suspicion". Ceci est démenti par les faits, et pour des cas étonnants. Le 26 février, par exemple, une infirmière rentrant de vacances en Italie signale qu'elle n'est pas été contrôlée à son arrivée à l'aéroport (alors qu'elle l'avait été comme tout le monde, en Italie à son départ, alors qu'il n'y avait pas encore d'épidémie). Même en rentrant travailler, elle ne fait pas l'objet d'un dépistage à l'hôpital. En France, le conseil des ministres du 29 février se contente d'adopter des mesures "raisonnables mais plus contraignantes". Des conflits éclairants se produisent. Le 12 février, le chercheur spécialisé Marc Wathelet adresse à la ministre de la Santé un dossier attirant l'attention sur la faiblesse des mesures de prévention. Peu après, il publie ses éléments en rappelant les conclusions de l'OMS des 10 et 27 février (Le journal du médecin, 28 février). La ministre se borne à le qualifier de "prima donna". Le 1ermars, le bourgmestre Olivier Maingain annonce bloquer pendant 14 jours à toute personne revenant d'une zone à risque l'accès aux bâtiments publics de la commune de Woluwe-Saint-Lambert. La ministre De Block stigmatise cette mesure "totalement disproportionnée" et accuse le bourgmestre d'"activisme politique" (sic). (La Libre, 1ermars). Très rapidement, les événements vont prouver, une fois encore, qu'elle a tort. On ne peut que faire des conjectures sur ce qui se serait produit si M. Maingain avait été ministre à la place de Mme De Block.Le 2 mars, le centre européen devient tout à fait alarmiste : le virus se répand rapidement et l'impact pour le système de santé peut être énorme. Les recommandations pleuvent : mise en oeuvre immédiate des plans d'urgence, de la distanciation physique et information du public sur la gravité de la situation. Malgré cela, les deux pays vont encore prendre du retard. Le 12 mars, les deux gouvernements annoncent enfin une série de mesures plus drastiques.Chaque pays a ses tares. En France, la ministre de la Santé Agnès Buzyn, dans une révélation tardive (Le Monde, 17 mars), a expliqué qu'elle voyait la pandémie arriver mais s'est tue (pour préserver la suite de sa carrière politique, comme elle oublie de le dire). Une honte, a fortiori pour un médecin ministre. La communication du gouvernement alterne longtemps entre le rassurant et l'inquiétant. Il y a des contradictions sur plusieurs points, dont la question centrale des masques, ou des cafés et restaurants. La Belgique, elle, a ses 9 ministres de la santé (et tous les cabinets et administrations connexes), mais personne ne semble y lire sérieusement les analyses internationales précitées. La ministre de la Santé, elle, multiplie les sottises (La Libre Belgique, entretiens des 24/2 et 6/3). "On a gagné cinq semaines sur la France" (alors que les gouvernements prendront les mesures essentielles en même temps). "L'ampleur du coronavirus est comparable à celle d'une grippe aiguë". (analogie frappante qui revient plusieurs fois, même en mars)". "La Belgique est prête à affronter une situation comme en Italie" (pourtant, un mois plus tard, le personnel soignant manque toujours de divers éléments de protection - autre honte - malgré des protestations répétées). Elle n'est pas seule, il faut le reconnaître, à nier le danger. Le 11 mars, Bart De Wever refuse toujours avec force d'interdire les événements importants dans la commune d'Anvers. Par la suite, certaines incohérences subsistent. Le gouvernement fédéral belge, par exemple, annonce le confinement mais n'explique pas comment la fourniture de biens essentiels va être maintenue (une erreur que commettra aussi la France, mais pas l'Allemagne). Après avoir longtemps tenu un discours lénifiant, il contribue ainsi à une ruée sur les magasins. C'est l'hystérie du papier toilette. Si l'accent du gouvernement sur le télétravail est juste, il néglige la protection de ceux qui ne peuvent s'y livrer et qui doivent continuer à remplir des fonctions essentielles dans une crise. Cela provoquera des malaises grandissants - et fondés - dans le personnel soignant et les supermarchés. Le gouvernement fédéral indique qu'on ne peut réglementer les ventes de masques, pourtant on fait plus tard exactement le contraire pour le plaquenil (Le Vif, 24 mars). C'est d'autant plus incompréhensible que l'utilité du plaquenil pour le coronavirus demeure fort controversée, alors que l'utilité des masques pour le personnel soignant n'est contestée par personne.Selon la presse, la première ministre refuse en plus de restreindre les membres du gouvernement pour préserver un nombre maximal de ministres de son parti. Un ministre différent se retrouve chargé de la fourniture du matériel de protection, ce qui atomise encore les responsabilités. N'importe quel manager privé ou public sait pourtant qu'en période de crise, il faut concentrer les responsabilités et non les diluer. Cette atomisation sera d'ailleurs justement critiquée par des représentants du personnel de santé (Le Soir, 31 mars).Rappeler la séquence des événements importe pour tirer - avec grande prudence - quelques conclusions, ne serait-ce que pour améliorer les décisions encore à prendre. La crise est loin d'être finie.1) Tous les gouvernements européens ont sous-estimé les avertissements lancés (la place manque ainsi pour évoquer toutes les virevoltes du gouvernement britannique). Plusieurs raisons l'expliquent sans doute : l'absence de sens stratégique, la peur des répercussions économiques de mesures lourdes, le souci de ne pas se prêter à la critique. Il faut souvent du courage pour anticiper (comme l'ont fait M. Maingain ou le gouverneur DeWine en Ohio aux Etats-Unis, tous les deux fort critiqués sur le moment). Ce retard a toutefois maintenant des répercussions considérables : une pandémie doit s'arrêter à son début. Plus on tarde à prendre des mesures, plus elles deviennent brutales, coûteuses et longues.2) Ce ne sont pas les institutions européennes comme telles qu'il faut incriminer ici, mais d'abord les gouvernements. Certes, la Commission comme la Banque centrale européenne ont commis une erreur à l'origine sur la faiblesse de leurs propositions économiques, mais au moins Mmes von der Leyen et Lagarde l'ont chacune reconnue rapidement et corrigée. Le Conseil européen, lui, a été - et demeure - très lent non seulement dans la définition des plans nationaux mais aussi leur coordination. De plus, les reproches adressés sur la Commission pour sa faiblesse budgétaire lui reviennent en réalité, car ce sont les gouvernements qui bloquent les décisions budgétaires importantes. En revanche, sur le plan des avertissements, le centre européen de prévention et de contrôle a tout à fait rempli son rôle. Cela constitue une grande amélioration par rapport aux crises précédentes.3) En effet, en 2008, les institutions (et d'abord la Commission de l'inefficace Barroso) comme les gouvernements n'ont pas vu arriver la crise financière, malgré les multiples analyses existantes d'experts sur l'explosion de la dette et la toxicité des produits dérivés. En 2015, ils n'ont pas vu davantage arriver la marée des réfugiés du Moyen-Orient, malgré l'absence annoncée de moyens pour les soutenir dans les pays limitrophes de la Syrie. L'Europe reste en général une myope chronique (mais pas plus que la Chine ou les Etats-Unis, il convient de le rappeler).4) Contrairement à ce que propose Charles Michel, l'Europe n'a pas besoin dans ce cadre d'un nouveau "centre de coordination et de contrôle". Les gouvernants belges entretiennent souvent l'illusion que le remède à tout réside dans la création d'une nouvelle bureaucratie (dont leur proche collaborateur devient étrangement par la suite le président). Or, à ce stade, le problème central ne réside pas du tout dans la nécessité de structures nouvelles, mais au contraire dans l'incapacité des structures existantes, et précisément du Conseil européen présidé par M. Michel, à réagir plus tôt. De plus, comme le montre la Belgique, la multiplication des responsables peut aisément provoquer l'inefficience. Il vaudrait mieux ne pas étendre cette inefficience à toute l'Europe. Ce qui importe, comme on l'a vu, c'est d'abord de trouver quelques responsables qui exercent bien leur fonction. A cet égard, lire de façon correcte les multiples avertissements prodigués par les organes internationaux compétents constituerait déjà un bon début.