Le contexte
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L'affaire aurait pu être circonscrite aux débats politiques animés de Marseille à Nice. Mais non. Le projet de fusion des listes Les Républicains et La République en marche (LREM) pour les élections régionales en Provence-Alpes-Côte d'Azur a eu pour effet de répandre ses secousses dans tout l'Hexagone. Car il a mis en exergue un des enjeux qui structurera la campagne pour l'élection présidentielle française de 2022: la droite entre LREM et le Rassemblement national peut-elle faire taire ses dissensions et présenter un front uni face à Emmanuel Macron et à Marine Le Pen? Le sujet est d'autant plus important que dans les sondages, le troisième candidat en pole position en vue de 2022 est Xavier Bertrand, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, en rupture avec Les Républicains depuis 2017, et actuel président de la région des Hauts-de-France briguant un nouveau mandat lors des régionales des 20 et 27 juin. Bénéficiera-t-il l'année prochaine du soutien du parti de la droite classique ou se verra-t-il opposer un candidat estampillé LR, ce qui ruinerait les chances qu'il passe le cap du premier tour? En vertu du front républicain qui a encore une utilité aux yeux de nombreux électeurs de droite face au danger de l'extrême droite, une alliance entre la liste Les Républicains du président du Conseil régional sortant Renaud Muselier et celle de la République en marche emmenée par la secrétaire d'Etat en charge des personnes handicapées Sophie Cluzel n'était pas en soi de nature, sur une terre de forte implantation du Rassemblement national, à provoquer des cris d'orfraie. Sauf que son projet a été concocté avant le premier tour de l'élection alors qu'un ralliement après celui-ci aurait davantage ressorti de l'urgence d'un front républicain face à une liste Rassemblement national favorite. Et sauf que le projet a été annoncé par le Premier ministre d'Emmanuel Macron, Jean Castex, en des termes - "un exemple de la recomposition politique" en cours - qui ne pouvaient que lui assigner une dimension nationale. Dans cette configuration, l'opération a inévitablement ravivé les tensions entre dirigeants Les Républicains hostiles à toute alliance avec la macronie y compris si une telle attitude sert l'extrême droite et ceux qui pensent que tout doit être mené pour barrer la route à Marine Le Pen. "La droite républicaine a toujours eu plusieurs composantes. Jusqu'en 2017, elle a été dirigée par un chef qui réussissait à les faire rentrer dans le rang", observe Pascale Tournier, rédactrice en chef adjointe du service actualité de l'hebdomadaire La Vie et auteure de Le Vieux Monde est de retour. Enquête sur les nouveaux conservateurs (Stock, 2018). "Mais depuis la défaite cinglante de François Fillon à la dernière présidentielle, les deux droites qui structurent aujourd'hui le parti Les Républicains sont devenues assez irréconciliables. Vous avez, d'un côté, une droite dure qui entretient une forme de porosité avec le Rassemblement national et, de l'autre, une droite libérale, orléaniste, selon la typologie des trois droites de René Rémond (NDLR: d'après l'historien, une droite légitimiste (contre-révolutionnaire), une droite orléaniste (libérale) et une droite bonapartiste (autoritaire))."Le président de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur Renaud Muselier n'a jamais caché sa proximité avec La République en marche. Face à la bronca suscitée par son projet à l'aile droite de son parti mais aussi au-delà, il a cédé aux pressions de l'état- major: l'alliance a été abandonnée, LREM présentera sa propre liste et il conserve le soutien de LR. Mais la tension a été telle que l'affaire a provoqué un miniséisme dans cette région. Les maires de Nice, Christian Estrosi, et de Toulon, Hubert Falco, soupçonnés d'avoir orchestré "l'opération Muselier", ont claqué la porte des Républicains. Emmanuel Macron a-t-il réussi son "coup"? Affaiblir un peu plus la droite après avoir débauché des personnalités qui en sont issues pour les propulser à des postes essentiels de ses gouvernements (Edouard Philippe, Jean Castex, Bruno Le Maire, Gérald Darmanin) et après avoir mené pendant les quatre premières années de son mandat une politique résolument à droite? "Emmanuel Macron, qui prépare la présidentielle, sait très bien que d'un point de vue stratégique, il est plus intéressant de lorgner la droite plutôt que la gauche, très divisée. L'électorat français s'est beaucoup droitisé. Les sujets qui se sont imposés dans l'agenda de la campagne (NDLR: sécurité, immigration) relèvent plus des thématiques portées par la droite que de celles qu'appuie la gauche. La région Provence-Alpes-Côte d'Azur a été le théâtre de cette stratégie", analyse Pascale Tournier. La spécialiste des arcanes de la politique française en prend pour preuve la stratégie adoptée par le président à l'autre bout de la France, dans la région des Hauts-de-France. Là, pas question d'une coalition entre LREM et Les Républicains. Et pour cause, c'est Xavier Bertrand, le président sortant du Conseil régional et rival déclaré d'Emmanuel Macron à la présidentielle de 2022, qui est le candidat vedette de la droite sans être membre des LR. Tout est donc mis en oeuvre pour l'affaiblir. Ainsi le ministre de la Justice, le médiatique Eric Dupond-Moretti, a-t-il été envoyé au front sur ses terres natales, pas comme tête de liste mais tout de même, afin de doper l'équipe de La République en marche dirigée par Laurent Pietraszewski, le secrétaire d'Etat chargé des retraites et de la santé au travail. La droite libérale des Renaud Muselier et Christian Estrosi serait-elle dupe des intentions véritables de l'Elysée? Un gain politique local vaut-il d'hypothéquer l'existence même de la droite républicaine en France? "Les élections régionales sont la dernière photographie des rapports de force avant la présidentielle. Au-delà de la question de l'implantation locale de La République en marche, qui est proche de zéro, c'est aussi la lecture que vont faire les commentateurs de ceux-ci qui influencera le scrutin de 2022", décrypte Pascale Tournier. En cas de victoire en Provence-Alpes-Côte d'Azur, le Rassemblement national pourrait diriger son premier Conseil régional. "Cela montrerait que le RN continue son expansion locale après avoir déjà conquis quelques villes aux municipales de 2020 (NDLR: Perpignan, Bruay-la-Buissière, Moissac). Ce serait encore des lieux qui serviraient de laboratoires à leurs projets. Cela aura forcément un impact..." La question se pose dès lors de la pertinence de la stratégie d'Emmanuel Macron. Doit-il continuer à démonétiser la droite classique? Trop affaiblie, ne subirait-elle pas une hémorragie d'électeurs qui profiterait aussi au Rassemblement national? "Il est sûr qu'Emmanuel Macron joue un jeu dangereux parce qu'à force d'affaiblir la droite et le Parti socialiste, il organise le match contre Marine Le Pen. Avec l'idée de se présenter évidemment comme le dernier rempart contre l'extrême droite. Mais il accroît aussi le risque qu'elle puisse malgré tout l'emporter", souligne la rédactrice en chef ajointe du service actualité de La Vie. Pour la droite républicaine, il n'y a a priori pas d'autre issue pour bien figurer au premier tour de la présidentielle, voire pour espérer mieux, que de ne présenter qu'un seul candidat. Le résultat de l'élection régionale en Hauts-de-France le 27 juin, dans une configuration où le Rassemblement national est solidement implanté, où La République en marche ne se rend pas et où la gauche présente exceptionnellement un front uni, décidera si Xavier Bertrand peut être cet homme-là et celui qui rassemblera enfin son camp naturel.