Le contexte
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Les Français sont bien placés pour savoir que les douze mois qui précèdent une élection présidentielle, aussi aimantée à la figure d'une personnalité, peuvent réserver des surprises. Les parcours en dehors de la politique de Dominique Strauss-Kahn et de François Fillon le leur rappellent à l'occasion. Ils nourrissent donc une certaine méfiance à l'idée ressassée depuis l'issue du scrutin de 2017 que les deux mêmes protagonistes du tour final sont appelés à se battre à nouveau pour le poste suprême dans un an. Rien n'y fait. Tous les sondages leur prédisent un duel entre la dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, et le président sortant, Emmanuel Macron. Et le souvenir du fiasco de la première lors du débat de l'entre-deux- tours leur suggère qu'un remake de 2017 est probable. Ce n'est pourtant pas aussi garanti. Car, par rapport à la situation d'il y a quatre ans, la conjoncture a sensiblement changé. La Fondation Jean Jaurès a matérialisé cette évolution à travers une étude intitulée 2022, évaluation du risque Le Pen qui fixe trois conditions à une possible victoire de la dirigeante d'extrême droite dans un an: la dédiabolisation de son parti, le Rassemblement national, le rapprochement entre ses idées et celles de la droite classique, et la détestation du président Macron ancrée dans une partie de la population. La constance des prédictions de qualification de Marine Le Pen et d'Emmanuel Macron au second tour du scrutin de 2022 fonde l'approfondissement de ce scénario. Un dernier sondage le conforte. Selon l'étude Ipsos-Sopra-Steria publiée le 25 avril par Le Monde en collaboration avec le Cevipol de Sciences Po et la Fondation Jean Jaurès, Marine Le Pen, avec un score variant entre 26 et 28% des intentions de vote (selon le candidat de la droite en lice), et Emmanuel Macron, sur la base d'un étiage entre 25 et 29% des voix, sont donnés gagnants du premier tour. A ce stade, le meilleur candidat pour déjouer ce pronostic est Xavier Bertrand, président de droite de la région des Hauts-de-France qui a quitté le parti Les Républicains mais qui pourrait néanmoins être adoubé par celui-ci s'il réussissait à faire le vide autour de lui. Sa réélection à la tête de la région du nord de la France lors du scrutin régional des 20 et 27 juin est un préalable indispensable à cette ambition. Etant donné qu'il y affrontera le Rassemblement national et la gauche exceptionnellement unie, elle pourrait aussi la stimuler. Ce que n'a pas fait l'annonce de sa candidature à la présentielle le 24 mars. Xavier Bertrand a beau être aujourd'hui le "troisième homme" de la présidentielle, l'adhésion qu'il suscite, limitée à quelque 15% des intentions de vote au premier tour, soit à dix points du duo Le Pen - Macron, ne lui laisse, à ce stade, que peu d'espoirs de qualification au deuxième tour où il est pourtant annoncé en meilleure position que le président sortant pour défaire Marine Le Pen (61% contre 39% pour 57% contre 43% dans l'hypothèse Macron). Ces prévisions soulignent, en creux, le rôle crucial que jouera le report des voix de l'électorat de droite au second tour de la prochaine présidentielle. "On est face à deux détestations, celle, structurelle, de Marine Le Pen et celle, quasiment aussi forte, d'Emmanuel Macron, explique Antoine Bristielle, le directeur de l'observatoire de l'opinion de la Fondation Jean Jaurès. Ces deux candidats disposent d'une base d'électeurs extrêmement solide pour le premier tour du scrutin. Mais ils ont peu de perspectives de pouvoir en séduire d'autres au-delà de ce socle. Or, il faut se souvenir qu'entre le premier et le deuxième tour de la présidentielle de 2017, Macron était passé de 9 millions à 21 millions de voix sur son nom, soit une augmentation de 12 millions de voix. Il est probable qu'il n'arrive pas à réitérer ce score. En revanche, la réserve de voix de Marine Le Pen au second tour pourrait grossir, en raison notamment de la proximité plus grande des électeurs du RN avec ceux des Républicains." La déperdition de suffrages reportés au deuxième tour se situe principalement dans les rangs de la gauche, pour Emmanuel Macron. Sa campagne de 2017 axée sur le "ni gauche, ni droite" pouvait faire illusion après des sympathisants socialistes, écologistes ou insoumis. Après quatre années de politique penchant résolument à droite, après la gestion autoritaire de la crise des gilets jaunes et après une crise sanitaire qui a à peine fait bouger les lignes dans le sens d'une inclination plus sociale, le "président des riches" suscite un fort rejet sur la gauche de l'échiquier politique.Si l'électorat de gauche désespère à ce point du leader de La République en marche et si, comme elle l'a fait lors de ces derniers scrutins, la France s'apprête à voter de nouveau majoritairement à droite, la stratégie d'Emmanuel Macron de continuer à labourer ces terres de droite pourrait sembler pertinente. L'est-elle vraiment? "C'est la ligne qu'avait suivie Nicolas Sarkozy en 2007 dans l'espoir de rallier à lui des électeurs d'extrême droite. Elle avait plutôt bien marché. Il avait été élu président et avait fait baisser le Front national, avance Antoine Bristielle. Mais désormais, le parti qui est jugé le plus "compétent" sur les questions liées à l'immigration, à la sécurité, au terrorisme, c'est le Rassemblement national. Quand vous mettez ces thématiques au centre de l'agenda politique, vous risquez au contraire de renforcer Marine Le Pen." Emmanuel Macron privilégie depuis quelques semaines cette option en réinvestissant dans les dossiers régaliens. Elle n'est pas sans écueil, comme le démontre la délicate gestion de l'attentat de Rambouillet le vendredi 23 avril au cours duquel une fonctionnaire de police a été assassinée par un fondamentaliste musulman. Les jeux sont loin d'être faits. Le traitement de la crise sanitaire pèsera lourdement sur le choix des électeurs.