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En obtenant des pouvoirs spéciaux à durée illimitée le lundi 30 mars du Parlement où son parti, le Fidesz, dispose d'une majorité absolue, le Premier ministre hongrois Viktor Orban a ravivé les inquiétudes sur le respect de l'Etat de droit dans ce pays censé partager les valeurs de l'Union européenne et a contraint le commissaire à la Justice Didier Reynders à se pencher sur ce dossier. Le géopolitologue François Heisbourg a cru pouvoir parler de " première corona- dictature ". L'accusation est-elle pertinente ? La crise sanitaire est-elle une aubaine pour les partis de droite populiste et d'extrême droite européens ? Docteur en géographie de l'Institut français de géopolitique et auteure de L'Union européenne à l'épreuve des nationa- lismes (1), Anaïs Voy-Gillis se refuse à parler d'ores et déjà de coup d'Etat institutionnel à propos de la Hongrie. " Si Viktor Orban ne revient pas sur ses positions une fois la crise du coronavirus passée, alors oui, on sera vraiment dans une forme de coup d'Etat. Mais il est toujours possible que s'opère un retour à la normale, même si les dérives autoritaires que connaît la Hongrie depuis son arrivée au pouvoir laissent à penser que le temporaire pourrait être le permanent. Viktor Orban est dans la continuité de son action : grignoter petit à petit l'Etat de droit, vider la démocratie de sa substance pour s'octroyer de plus en plus de pouvoir et réduire les libertés publiques, en particulier la liberté d'expression. Depuis plusieurs années maintenant, la Hongrie connaît une dérive autoritaire contre laquelle l'Union européenne ne peut que peu de choses, malheureusement. " Dans une lettre au Vif/l'Express, l'ambassadeur de Hongrie auprès de l'Union européenne et de la Belgique, Tamas Ivan Kovacs rejette la conclusion que tirent certains en Europe de l'Ouest de cette législation uniquement motivée, selon lui, par la crise sanitaire. " Cette loi confère des pouvoirs limités au gouvernement hongrois - tout comme en Belgique et au Luxembourg - et établit exclusivement des règles spécifiques relatives à l'état d'urgence décrété à cause du coronavirus, conformément aux principes de nécessité et de proportionnalité. [...] Elle est conforme tant à la Loi fondamentale hongroise, qu'aux traités européens, et respecte les valeurs fondamentales de l'Union, l'Etat de droit, de même que la liberté d'expression et la liberté de la presse. " Il n'empêche, entre des appels à rebâtir une " souveraineté nationale et européenne " en matière économique comme l'a énoncé Emmanuel Macron et l'absence de véritable action commune de l'Union européenne en matière de coordination sanitaire, les conséquences de la crise du coronavirus en Europe pourraient a priori profiter aux partis nationalistes-identitaires. Anaïs Voy-Gillis nuance. D'abord, " entre le président français et les partis nationalistes-identitaires, la manière d'aborder la souveraineté est fondamentalement différente. La volonté d'une Marine Le Pen est certes d'assurer la souveraineté des nations, mais elle est surtout de fermer les frontières, de développer un protectionnisme économique et de construire une société du repli sur soi. " Ensuite, " seule une analyse à la fin de la crise permettra de déterminer si on l'a mieux gérée dans les démocraties ou dans les régimes autoritaires et si la gestion de la crise a conduit à un affaiblissement durable des libertés publiques dans les démocraties. Il est trop tôt pour tirer des conclusions parce qu'aujourd'hui, le temps est un peu suspendu, même si des théories du complot commencent à émerger, même si certains partis d'opposition affirment qu'ils auraient mieux géré la crise que les gouvernements en place... Il faudra observer comment le Fidesz de Viktor Orban et le Parti Droit et Justice en Pologne, les deux formations nationalistes au pouvoir dans l'Union, s'en sont sortis. Mais le défaut de solidarité entre les Etats européens, l'explosion du chômage et l'augmentation des inégalités pourraient assurément conduire à un renforcement de ces partis et de leur base électorale dans les mois à venir. " Pour l'auteure de L'Union européenne à l'épreuve des nationalismes, certains dirigeants, Viktor Orban en premier, vont se servir de la crise sanitaire pour critiquer l'Union européenne et montrer son inefficacité. Un jugement en partie injustifié, selon la spécialiste. Car l'UE ne dispose pas de la compétence de la santé. " Elle a en revanche montré, à travers l'action de la Commission européenne et des Etats membres, une capacité à répondre assez rapidement à la crise sur un plan économique. Elle a notamment suspendu la contrainte budgétaire du plafond des 3 % de déficit par rapport au PIB ", observe Anaïs Voy-Gillis. " Il n'empêche que cette crise révèle toutes les difficultés des Etats européens à parler d'une seule voix. Pour preuve, le débat sur les " corona bonds ". " La docteure en géographie de l'Institut français de géopolitique constate dans son essai que les institutions européennes apparaissent comme l'incarnation de la dépolitisation de la prise de décision. Elle suggère donc que celles-ci se montrent plus politiques et moins technocratiques. " Aujourd'hui, on a le sentiment que l'Union européenne est une nébuleuse éloignée de la réalité des citoyens européens. Pourquoi parler de dépolitisation ? Parce que l'on ne peut pas apporter des réponses technocratiques à tous les sujets. Dans mon livre, je prends l'exemple des quotas de pêche et des quotas d'immigration. Les populations ne réagissent pas du tout de la même manière si vous leur parlez des quotas de pêche, qui ne les concernent pas forcément directement, et des quotas d'immigration, qui, instrumentalisées par les partis nationalistes-identitaires, engendrent des peurs dans la population. La première décision offre un cadre économique aux entreprises ; la seconde touche directement les nations et leurs électeurs sur des questions de solidarité et d'identité. La solution ne peut pas consister à fixer des quotas de migrants accueillis dans chaque pays. Il faut construire un vrai discours politique et expliquer pourquoi ces choix sont posés, notamment en termes d'humanité. Faute de discours explicatif, la façon de traiter ces questions renforce le sentiment que l'UE impose des décisions aux Etats. " La concession de l'Allemagne sur l'orthodoxie budgétaire, le cri d'alarme de l'Italie qui s'est sentie abandonnée par ses pairs, l'avertissement de l'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors qui voit dans le manque de solidarité un " danger mortel " pour l'Europe sont autant de signes que l'Union pourrait se trouver à un tournant de son histoire, synonyme de mutation. Anaïs Voy-Gillis doute pourtant de la volonté de changement de certains leaders européens. " Dans un premier temps, les Etats d'Europe du Nord n'étaient pas favorables à la suspension de ces obligations budgétaires, explique-t-elle. Dans un deuxième temps, ils ont changé d'attitude. Mais pourquoi l'Allemagne, qui est un des pays les plus intransigeants sur le respect de ces règles en raison de l'inscription dans sa constitution de l'impératif d'un budget équilibré, a-t-elle évolué ? Parce que sa propre économie était en danger ", insiste l'experte. " L'Allemagne n'a pas agi par solidarité avec l'Italie mais parce qu'elle allait elle-même devoir enfreindre ces normes. Le cas des " corona bonds " montre cette difficulté à faire fonctionner la soli- darité européenne. Un défaut de cette vertu pourrait conduire à une dislocation. Au-delà des répercussions économiques, ce défi questionne l'identité politique de l'UE et pourrait porter atteinte à son image dans l'opinion, qui a déjà été bien écornée par la gestion de la crise de 2008. Par ailleurs, la question de la solidarité entre les Etats va être aggravée quand les Etats du nord de l'Europe vont rouvrir le débat sur la remise en vigueur de ces règles budgétaires. On risque alors de se retrouver dans une situation comme lors de la crise financière où des Etats exsangues n'arriveront pas à rembourser leur dette. " " La situation, il est vrai, est inédite ", tempère tout de même Anaïs Voy-Gillis. " Tous les Etats du monde sont en train de se surendetter pour sauver leur économie. Donc des solutions tout aussi inédites, comme un effacement de dettes, ne sont pas exclues. Je ne peux pas prédire l'avenir. Mais au-delà de la remise en place ou non de ces règles, la question est celle de la solidarité européenne. La vraie solidarité devra s'exprimer dans le domaine économique et pas seulement dans la coopération entre les hôpitaux à laquelle on assiste aujourd'hui. "